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UNIVERSITY PUBLICATIONS
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UNIVERSITE DE LAUSANNE
FACULTÉ DE THÉOLOGIE
RECUEIL DE TRAVAUX
publiés à Toccasion du
QUATRIÈME CENTENAIRE
DE LA FONDATION
DE ^UNIVERSITÉ
JUIN MCMXXXVII
F. ROUGE & C- S. A.
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE
RECUEIL DE TRAVAUX
DE UUMVERSrrÉ DE LAUSANNE
U NIVERSIT E DE LAUSANNE
FACULTÉ DE THEOLOGIE
RECUEIL DE TRAVAUX
publiés à roccasion du
QUATRIÈME CENTENAIRE
DE LA FONDATION
DE UUNIVERSITÉ
JUIN MCMXXXVn
F. ROUGE & C- S. A.
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE
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TABLE DES MATIÈRES
Henri Meylan Claude Aubery: raffaire des Oraiwnes 9
Gustave Colomb Un siècle de prédication protestante,
d'Adolphe à Wilfred Monod ... 85
Louis Perriraz La théologie de Karl Heim .... 125
Edmond Grin La notion protestante des «œuvres» . 159
11795(3
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES « ORATIONES »
par Henri Meylan
Professeur de théologie historique.
Introduction.
Au mois d'août 1587^ paraissait à Lausanne un petit livre
sur l'épître aux Romains, écrit par un professeur de l'Acadé-
mie. Fait en apparence anodin, mais qui en réalité était singu-
lièrement grave ; cela voulait dire qu'après des mois de pour-
parlers entre l'auteur et la Compagnie des pasteurs de Genève,
l'impression clandestine s'en était achevée malgré les ordres de
MM. de Berne ; cela présageait pour l'avenir des discussions
sans fin et des missives sans nombre échangées entre les théo-
logiens de Genève, de Berne, de Bâle et même du Palaîinat
au sujet de cette malencontreuse publication, jusqu'au moment
où un colloque général des députés des Eglises suisses, à
Berne, réglerait enfin le débat.
Un petit dossier découvert, il y a quelques années, à la Bi-
bliothèque nationale de Paris, dans les trésors de la Collection
Dupuy, nous a mis sur la piste de cette affaire si mal connue
jusqu'ici. D'autres dossiers enfouis, à Genève dans les papiers
de Bè^e et à Bâle dans ceux de Grynaeus, ont bientôt donné
une ampleur insoupçonnée à notre enquête. Ces textes, joints
à des documents tirés des archives de Berne et de Lausanne,
nous ont permis de suivre dans le détail les péripéties de cette
pièce, dont on ne connaissait que le dernier acte. Et, du même
coup, nous avons vu se dresser devant nous la figure énigma-
tique d'Aubery, qui avait déjà piqué la curiosité de tous ceux
10 HENRI MEYLAN
qui se sont occupés de TAcadémie de Lausanne, d'Abraham
Ruchat à Henri Vuilleumier ^^K
Le cas d'Aubery est attachant et singulièrement difficile à
(i) C'est à dessein que je mets en tête le nom de Rochat. Deux lettres de
lui (i6 août et 25 novembre 1746), conservées dans la correspondance de Leu
(Zentralbibliothek de Zurich, ms. L 497, p. 44 et 57), montrent qu'il est l'auteur
de la notice d'Aubery dans le Lexicon de l'érudit zurichois. Ruchat, qui donne la
liste presque complète des opuscules, renvoie pour l'afTaire des Orationes à
J.-J. HoTTiNGER, Helvetische KirchengescMchte, Zurich, 1707, t. III, p. 941 s.
Dans ses Centraldogmen (1854), Alexandre Schweizer a consacré quelques pages
aux idées théologiques d'Aubery, à l'occasion de la controverse de Samuel Huber
avec Musculus et Bèze. Mais il a renoncé, malheureusement, à analyser les
Orationes sur l'épitre aux Romains, dont il note en passant la caractéristique :
« Scharfsiim und Eigenthiimiichkeit » (t. I, p. 526). La Nouvelle Biographie uni-
verselle, t. III (1861), col. 571, et la France protestante, éd. Bosoieb, 1. 1, col. 440 s.,
ont sur Âubery et ses ouvrages des notices précises, . aussi exactes qu'il était
possible. Par contre, Gindroz, Histoire de l'instruction publique dans le canton de
Vaud, 1853, p. 162, fourmille d'erreurs; et même les ouvrages plus récents,
basés sur les documents genevois, d'Eugène Choisy, L'Etat chrétien calviniste au
temps de Théodore de Bèze, Genève, 1903, p. 275, et de Léonard Chester Jones,
Simon Goulart, Genève, 1917, p. 70, n'en sont pas exempts. Auguste Bernds est
le premier qui ait apporté des précisions sur le professorat d'Aubery à Lausanne,
dans sa belle étude sur Antoine de Chandiea, d'après son Journal autographe inédit,
(extrait du Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français, t. XXXVII,
1888). Il est le seul qui ait connu les lettres adressées à Zwinger. Et son exemplaire
de la France protestante comporte une série de notes qui sont, hélas I restées iné-
dites. De son côté, Henri Vuilleumier avait amassé sur Aubery et sur la contro-
verse albérienne, surtout dans sa seconde phase, celle de Lescaille, à partir de
1591, d'abondantes notes, dont il tira le meilleur parti dans son cours académi-
que sur l'Histoire de l'Eglise vaudoise. On en trouvera la substance dans le
second tome de sa grande Histoire de l'Eglise réformée du Pays de Vaud, Lausanne,
1928, p. 134 ss. A l'aide de ces renseignements et de pièces tirées des volumes
cotés « Kirchen und Akademie-Geschjefte » aux Archives cantonales vaudoises,
complétées par quelques sondages dans les archives de Berne, William Heubi put
tracer un portrait vivant et neuf d'Aubery, de beaucoup le plus complet qu'on eût
donné, dans son livre : L'Académie de Lausanne à la fin du XVI^ siècle. Etudes sur
quelques professeurs, Lausanne, 1916, p. 9-81 et p. 291 s. Mais l'affaire de la publi-
cation des Orationes lui a presqu'entièrement échappé, faute d'avoir connu les
dossiers de Genève et de Bâle.
Qu'il nous soit permis d'exprimer ici nos remerciements les meilleurs à tous
ceux qui ont facilité notre enquête dans les bibliothèques et archives dont ils ont
la garde : à Genève, M. Femand Aubeit, de la Bibliothèque publique et univer-
sitaire, qui a mis à ma disposition les copies des lettres de Bèze au Musée de la
Réformation, M. Paul-Edm. Martin, archiviste d'Etat et le regretté professeur
Auguste Gampert, archiviste de la Compagnie des pasteurs ; à Bâle, M. Cari
Roth, de la Bibliothèque et M. A. Brûckner, des Archives d'Etat; à Berne
M. E. Meyer, des Archives ; à Paris, M. Emile-A. van Moé, de la Bibliothèque
Nationale, M. Charles Roth, élève de l'Ecole des Chartes, et M. le pasteur Charles
Bost qui a bien voulu copier pour nous les notes d'Auguste Bernus, à la Biblio-
thèque du Protestantisme français.
CLAUDE AUBERY : V AFFAIRE DES iORATIONES» II
résoudre : un humaniste formé à l'école de Genève, qui traduit
les pièces alexandrines de Simmias ; un médecin féru d'Aris-
tote et d'Hippocrate, qui se mêle de théologie et veut ramener
dans la science sacrée ces raisonnements et ces termes tech-
niques dont Luther avait si violemment dénoncé l'intrusion et
le danger; un Français au service de MM. de Berne,dans leur
Académie de Lausanne, dont il fut l'ornement, qui finira, de
guerre lasse, par demander son congé pour rentrer chez lui,
et qui reviendra mourir dans le sein de cette Eglise romaine
dont il avait si souvent dénoncé les injustes prétentions !
Si la destinée est étrange, le caractère de l'homme ne mérite
pas moins de retenir l'attention. Ce n'était pas le premier venu
que ce jeune savant dont Théodore Zwinger, le médecin de
Bâle, fut le maître avant d'être l'ami ; et qui fut l'objet d'un
attachement indéfectible de la part de ses collègues de Lau-
sanne, les pasteurs Jean Bœuf et Jean Lemerle. Son intérêt
pour les problèmes théologiques du temps, son zèle, fût-il in-
tempestif, à servir l'Eglise, sa piété fervente se trahissent à
chaque page de ses écrits. Mais on y trouve aussi ce besoin
incoercible de parler, de faire connaître ses idées, cette
îbioYvuJiiocrùvti dont parlera Bèze, et la certitude non moins
enracinée de convaincre ses interlocuteurs par des raisonne-
ments irréfutables. A Bèze, qui le dissuadait de publier ses
Orationes, il dira un jour : « Plutôt que de renoncer à les
faire imprimer, j'irais jusqu'au fond de la Russie pour trouver
un imprimeur » ^'^ Tout l'homme est dans ce mot, ou du moins
tout l'auteur.
On peut s'étonner qu'Aubery et son œuvre écrite n'aient
pas encore eu leur historien. Souhaitons qu'il se trouve bien-
tôt quelque théologien ou quelque philosophe de notre pays
en quête d'un sujet de thèse, pour se vouer à cette étude. La
tâche est ardue, certes, de s'atteler à un ouvrage tel que l'Or-
ganon et de pénétrer dans la façon de penser qui est celle
(I) Lettre de Bèze à GrynEus, 34 octobre 1587. Bibl. de Bâle, vas. Kirchen-
archiv, vol. 18 b, fol. 117.
12 HENRI MEYLAN
d'Aubery ; mais celui qui s'astreindrait à cet effort n'aurait
pas à le regretter.
L'affaire des Orationes, à laquelle nous nous bornons ici»
n'est pas seulement un épisode de la vie d'Aubery. C'est plus
qu'un événement local ou qu'une manifestation de la rivalité
entre l'école de Genève et celle de Lausanne, comme le pen-
sait ce bailli bernois, Michel Augsbourger, qui fit de son mieux
pour protéger le philosophe compromis. Ces débats font épo-
que dans l'évolution de la théologie réformée et dans l'histoire
des Eglises suisses. Le colloque de Berne signifie, comme l'a
noté très justement Henri Vuilleumier, le triomphe de la doc-
trine calviniste dans les Eglises de la Suisse ; mais il signifie
aussi une réaction contre l'influence d'Aristote dans l'élabo-
ration de la scplastique protestante ^^>.
Aristote n'avait jamais perdu ses droits à la Faculté des
Arts ; Mélanchthon avait contribué plus que personne à lui
assurer sa place dans le programme des hautes écoles protes-
tantes. Mais qu'en serait-il à la Faculté de théologie et quelle
attitude les théologiens réformés prendraient-ils à l'égard de
celui que Luther avait dénoncé, dès le début de la Réforma-
tion, avec la violence que l'on sait ? Aubery ne prétendait pas,
il est vrai, lui asservir les paroles du Christ et des apôtres,
comme on le lui a reproché. Celles-ci restent pour lui la norme
absolue ; mais il entendait le venger des injures de Ramus et
des ramistes et même le faire servir à des fins apologétiques. Il
se proposait de mettre en forme rigoureuse les raisonnements
passionnés de saint Paul ; il voulait transcrire en jargon d'école
les termes bibliques de foi, de cœur, de vieil homme, de ver-
tus chrétiennes. La résistance catégorique opposée à cette
tentative par les théologiens de Suisse, qui dénoncèrent à
l'envi les Koivocpiuviai d'Aubery, prouve bien qu'ils ne vou-
laient pas de ce retour aux formes et aux termes aristotéliciens
(i) Le livre classique de Paul Althaus, Die Prinzipien der deatschen refor-
mierten Dogmatik im Zeitalter der aristotelischen Scholastik, Leipzig, 1914, ne
traite que des théologiens réformés allemands. Zanchi et Chandieu, pour ne par-
ler que de ceux-là, mériteraient qu'on leur consacrât une étude. Je n'ai pas trouvé
la moindre mention d'Aubery dans l'ouvrage d'Althaus.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 13
et qu'ils entendaient parler de l'Ecriture en théologiens, c'est-
à-dire avec les mots de la Bible»
Cette affaire enfin est un exemple impressionnant de la vi-
gilance avec laquelle les chefs responsables des Eglises réfor-
mées, en Suisse aussi bien qu'à Genève, veillaient sur cette
harmonie doctrinale, sur cette ô|iovo{a , qu'on avait forgée non
sans peine dans le Consensus Tigurinus de 1549 et dont la Con-
fession helvétique de 1566, celle de BuUinger, restait l'authen-
tique document. En regard de l'inestimable avantage que
représentait cette harmonie, « la liberté » de l'école de Lau-
sanne, dont se réclamait la Compagnie des professeurs et des
ministres de cette ville, ne devait pas peser lourd dans les ba-
lances oÉ&cielles ; et ce qui est étonnant dans cette histoire, ce
n'est pas le résultat final du colloque de Berne, mais bien le
respect témoigné à Aubery et aux Lausannois par ceux qui
étaient leurs adversaires et qui seront leurs juges.
Il eût été intéressant de donner une analyse détaillée des
Orationes, puis de tracer un chapitre d'histoire de la théolo-
gie réformée, en reprenant successivement la question de la
méthode, celle des principes théologiques et les points essen-
tiels de doctrine touchés par Aubery. Tel n'est pas ici notre
propos. Nous avons préféré esquisser, à l'aide de documents
inédits, l'enchaînement des faits qui se rattachent à la publica-
tion des Orationes.
Il nous sufiira donc de rappeler quelques dates de la car-
rière de Claude Aubery. Champenois d'origine, né à Triau-
court (') vers 1545, il fit ses études à Genève (^^, où il s'ins-
crivit en 1563 sur le livre du recteur ; puis à Paris, où il se
lia d'amitié avec un jeune Vaudois, Jean Bœuf, qu'il retrou-
vera plus tard à Lausanne. Dès 1569, il fit la preuve de ses
(i) Triaucourt (Meuse), paroisse du diocèse de Châlons-sur-Marne, ce qui
explique la note de Jacques Le Duchat (Ducatiana, I, p. 54). — (2) « In hac
schola pêne natum », dira Bèze dans sa lettre à Grynaeus, 18 septembre 1587.
Bibl. de Bâle, ms. Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 113. Cf. Lefort, Le livre du
recteur, p. 9.
14 HENRI MEYLAN
talents d'helléniste en publiant le texte avec traduction latine
des petits poèmes de Simmias dans le recueil de Crespin ('\
Mais sa curiosité d'esprit devait l'entraîner plus loin encore.
En 1570, passant à Bâle pour se rendre à Tubingue, il fit la
connaissance de Johannes Lœwenklau, un des meilleurs orien-
talistes du temps ^^^ Il revint bientôt à Bâle pour y prendre
ses grades en médecine (1574)^ sous la direction de Théodore
Zwinger, qui devint pour lui un véritable ami. Il venait d'ac-
cepter l'offre de Zwinger qui lui donnait une place dans l'en-
seignement officiel^ après avoir pratiqué quelque temps la mé-
decine à Bar-le-Duc et en Champagne, quand au printemps
1576 l'Académie de Lausanne le désigna au choix de LL. EE.
pour remplacer Biaise Marcuard, appelé à l'Ecole de Berne ^3).
Aubery connaissait Lausanne et Marcuard, chez qui il avait
séjourné déjà en 1568 et 1569. U accepta sans peine, semble-
t-il, cet appel fort honorable et commença dans l'été 1576 ses
leçons sur Aristote, qui lui valurent bientôt l'estime de ses
collègues et de ses auditeurs, en particulier de son compatriote,
Antoine de Chandieu (*). Aubery a enseigné à Lausanne durant
près de dix-sept ans ; il y eût, probablement, achevé sa car-
rière, sans les discussions interminables provoquées par les
idées « albériennes » dans l'Eglise vaudoise, à Neuchâtel et à
Bâle. Las de tant de suspicions, il se décida en 1593 à rentrer
en France, où Henri IV désirait l'attacher à son service ^5) j
il se fixa à Dijon ; c'est là qu'il est mort en avril 1596.
Une correspondance suivie avec Zwinger de Bâle (*^ restée
jusqu'ici inédite et quasi ignorée, permet de suivre le pro-
(i) Vetustissimorum authorum GrscoTnm Georgica, Bucolica et Gnomica
Pœmata quz snpersunt... grzce et latine ex editione Jo. CrispinL Genève, Vignon,
1569. — (2) Voir la préface à sa traduction latine du De commwiicatione natu-
Toli de Théodore Doucas Lascaris, Bâle, 1571, p. 6 et 7. — (3) Quelques détails
dans une lettre à Zwinger, 15 septembre [1575], Bibl. de Bâle, ms. Fr. Gr. Il
4, fol. 6 et dans la lettre de Nicolas Colladon à MM. de Berne, 8 mars 1576,
Arch. cant. vaud., B* I i, p. 259. — (4) Cf. A. Berhus, Antoine de Chandieu,
p. 75 s. — (s) Ceci est établi sans conteste par la lettre d'Henri IV à M. de
Sillery, 10 avril 1594, Lettres missives, t. Vm, p. 508. — (6) Une vingtaine de
lettres, que j'espère publier un jour, se trouvent dans les riches collections de la
Frey-Grynaeus Stiftung, à la Bibliothèque de Bâle.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES *ORATJONES» 15
fesseur de Lausanne dans sa vie et dans ses travaux. Vie sin-
gulièrement occupée, car tout en faisant ses cours ès-arts il
écrit et il publie ; avec son maître de Bâle il agite de vastes
projets : rien moins que traduire Hippocrate et commenter
Aristote! Et, tout en cultivant la philosophie et la médecine
antiques, il ne néglige pas la pratique de son art, où il se fera
connaître par quelques cures fort réussies ('\
C'est au milieu de cette activité de professeur et de praticien
que les préoccupations théologiques vont le saisir et bientôt
le dominer* En mars 1586, il accompagna Bè^e et les théolo-
giens suisses au colloque de Montbéliard, pour y défendre la
doctrine réformée sur la sainte Cène, le baptême et la prédes-
tination contre les attaques violentes d'Andreae, le professeur
luthérien de Tubingue. Mais ce n'est pas de là que date le
goût d'Aubery pour les problèmes théologiques. Son volumi-
neux Organon, imprimé à Morges en 1584 par Jean Le Preux,
en témoigne déjà. Plus encore que la dédicace à Henri III,
roi de France et de Pologne, la préface est significative, dans
laquelle Aubery oppose radicalement l'analytique, domaine du
raisonnement nécessaire par les causes, à la dialectique, do-
maine du probable, où l'on discute pro et contra. Non seule-
ment il reproche à ceux qui l'ont précédé, à Rodolphe Agri-
cola et à ses sectateurs, de n'avoir pas su faire cette distinction
fondamentale en étudiant les écrits d' Aristote, mais encore il
exhorte les docteurs chrétiens à traiter analytice les problèmes
théologiques ; il les engage à suivre l'exemple que leur donne
un grand théologien de ses amis, en qui je crois reconnaître
Chandieu <='>.
(') Je dois à la science de M. le D' Eugène Olivier l'indication de quelques-
uns de ces traitements, rapportés par Guillaume Fabri dans ses Centuries, IV, 30,
p. 311 ; VI, 44, p. 553 ; VI, 99, p. 633 (G. Fabridi Hildani Opéra, Francfort a. M.
1682). Je ne résiste pas à la tentation de citer le dernier : Un étudiant bernois à
Lausanne, Gédéon Aider, ayant fait le pari d'avaler douze mouches cantharides,
exposées dans la vitrine du pharmacien Claude Marion, s'en trouva gravement
incommodé dans la nuit ; il ne fut tiré de peine que par les soins des très célèbres
médecins Claude Aubery et Jacques Aubert. — (2) Organon, p. 14. Chandieu
n'est pas nommé dans la préface, mais il ne peut s'agir que de lui. Il suffit de
feuilleter les opuscules (Locas... theologice et scolastice tractatas) qu'il publie
l6 HENRI MEYLAN
Le contenu de VOrganon lui-même où Aubery, tenant le
personnage du maître^ expose tour à tour à son élève les caté-
gories, les énoncés et les figures du syllogisme d'après les Pre-
miers et les Seconds Analytiques d'Aristote, n'est pas moins
intéressant. Constamment il allègue des passages tirés de la
Bible, de saint Paul en particulier, qui font curieuse figure à
côté des vieux exemples en usage dans l'école depuis des siè-
cles. Enfin et surtout, — c'est ce qu'on n'a jamais relevé —
l'auteur a inséré au milieu de son livre, entre la première
partie consacrée aux Analytiques et la seconde aux Topiques,
deux échantillons de cette méthode qu'il prônait tant j il y a
là deux orationes apodicticz, traitant l'une de la foi chrétienne
qui est la seule vraie religion, l'autre des principes théologi-
ques ('^. Ces deux discours sont, à ma connaissance, les pre-
miers de la série qui aboutit au traité sur l'épître aux Romains
(Orationes apodicticx sex), dans lequel ils sont d'ailleurs
mentionnés ^^^
Ces discours n'ont rien de rhétorique ; l'auteur entend y
donner une démonstration nécessaire, « apodictique », de la
vérité qu'il défend ; ils ont cependant été prononcés devant
un public,'peut-être à la cérémonie des promotions, par Aubery,
qui était alors recteur de l'Académie ^3). Celui-ci ne s'en tient
d'ailleurs pas toujours à des sujets théologiques. A côté des
opuscules sur l'immortalité de l'âme, sur la résurrection du
corps, sur la charité, il compose une oratio analytica sur le
tremblement de terre d'Yvorne (1585), où il touche à la doc-
trine de la Providence.
Mais ces publications de quelques pages ne pouvaient lui
chez le même Le Preux, à Morges, pour voir qu'il se réclame lui aussi du rpoiroc
iraiôEfac, de r« analytica disciplina » et de l'àirébeiSic (De verbo Dei scripto, 1584,
p. 3, 5, 25). — (I) Organon, p. 331 à 366 : Acroamatics sive apoiicticz tractationis
exempla duo, nempe orationes apodicticz dm, tma de fide christiana, qas sola est
vera religio, contra Athios, Ethnicos, Mahamedistas et omnes superstitiosos. Altéra
de prindpiis theoîogids, qus snnt anticipats notiones ex quibus omnis apodictica
tractatio in theoîogia existit. — (2) De Fide cathoîica, p. 11, 23. — (3) C'est le
cas au moins du De terrz motu oratio analytica, publié en 1585 par Jean Le Preux.
« Cum hodiemo die nobis ex hoc loco dicendum esset more institutoque hujus
Académie... » (p. 3).
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 17
sufi&re. Il avait déjà appliqué sa méthode aux écrits sacrés, en
particulier aux épîtres de Paul, qui lui semblaient s'y prêter
mieux que tous autres ('>. Il s'était attaqué à l'épître aux
Romains. A plusieurs reprises, dans VOrganon, il renvoie le
lecteur à ses Commentaires sur l'épître aux Romains ; parfois
même il en parle comme si c'était déjà chose faite ^^^ On serait
tenté d'identifier ces Commentaires avec le De Fide catholica,
mais il n'en est rien, car Aubery les citera dans ce dernier
traité ^^K II faut donc admettre que cet ouvrage, dont on
ne sait rien de plus, n'a jamais été publié et qu'il est resté dans
les papiers d' Aubery. Mais ce philosophe féru de théologie ne
pouvait s'en tenir là. Il devait bientôt se mettre en tête de
composer et de publier une série de six Orationes apodicticx
sur l'épître aux Romains. Dans quelle mesure a-t-il utilisé pour
cela son propre commentaire, c'est ce qu'il est impossible de
déterminer. Il a dû travailler à cet ouvrage durant toute l'an-
née 1586, peut-être dès 1585. Ce qui est sûr, c'est qu'en
août 1586, il allait se mettre à rédiger la sixième et dernière de
ses Oraisons Pro fide catholica, celle qui a pour titre De Pace
colenda cum christianis (*\
Ce n'était pas seulement une méthode nouvelle qu' Aubery
voulait faire connaître, afin de mieux soidigner le caractère
nécessaire, irréfutable des raisonnements de l'apôtre ; c'était
(i) Sur la manière dont il abordait les problèmes théologiques dans ses leçons
sur tel traité d'Aristote, voir sa lettre à Bèze du 16 août 1586. Bibl. Nat., coll.
Dupuy, vol. 268, fol. 241 s. — (2) Organon, p. 13 : « Sed hsec fuse tractabimus
in Commentariis nostris in eam ipsam epistolam ad Romanos ». P. 91 : « Horum
modorum omnium exempla habes in epistola ad Romanos... quae omnia copiose
in nostris Commentariis exposuimus ». P. 251 : « Nam quot demonstrationes,
tôt etiam axiomata reperiuntur in accuratis tractationibus, ut in tractationibus
theologids Christi, Pauli et caeterorum apostolorum, quse omnia in nostris
Commentariis in Epistolas PauU copiose et distincte demonstravimus ». P.2go :
« Sed de*his fusius in nostris Commentariis in epistolam ad Romanos ». —
(3) Orationes, p. 253 : « Quae quidem antecedentia sunt non solum Analytica,
verum etiam Apodictica : ut in Commentariis nostris in epistolam ad Romanos
petspicue demonstravimus ». — (4) « J'espère faire paroistre combien je chéri
et révère noz Eglises, en respondant aux calomnies de Philippus Nicolaus,
sans le nommer toutes fois », écrit Aubery à Bèze, « ce que j'espère faire en la
sixième oraison pro fide catholica contra Apostatas qui ab ea defecerunt. »
Lettre du 16 août 1586, citée plus haut.
l8 HENRI MEYLAN
encore, pour le fond, une conception particulière de la jus-
tification par la foi ^'^ Tandis que les théologiens du temps,
luthériens et réformés, aux prises avec les docteurs catholi-
ques, avaient souligné toujours davantage le caractère exté-
rieur de la justice imputée par Dieu à l'homme pécheur, dans
un acte tout juridique, sans lien organique avec la sanctification,
Aubery estimait que justification et sanctification étaient une
seule et même chose, qu'on peut distinguer pour plus de
clarté, mais qu'on ne doit jamais séparer ; il soutenait que la
justice du Christ imputée à l'homme devenait en réalité la
justice de celui-ci. Cette théorie de la justification était liée
dans la pensée d' Aubery à une conception réaliste de l'union
du Christ et de ses membres, dont les conséquences s'éten-
daient jusqu'à la façon de concevoir la « communicatio idio-
matum » en la personne du Christ, ou le mode de sa présence
dans la sainte Cène.
Il suffira dès lors de feuilleter quelques pages des Orationes
pour se rendre compte, et de la façon de procéder qui est celle
d* Aubery et de ses idées maîtresses. Le titre : De Fide catholica
apostolica romana, contra apostatas omnes qui ab illa ipsa fide
defecerunt, qui parut insolite, appelle une remarque. C'est, à
mon sens, une ruse de guerre pour dérouter les censeurs ca-
tholiques. Dès les premières pages de son traité Aubery s'en
explique : cette foi romaine n'a rien de commun avec celle des
cruels « sophistes » qui persécutent aujourd'hui la vérité et
soufflent sur l'incendie allumé en France j c'est la foi que.
l'apôtre Paul enseigna jadis aux Romains et dont se sont dé-
tournés ceux-là mêmes qui accusent les protestants d'être
des apostats.
Puis il énonce la matière de ses discours : la justice de
Dieu, par laquelle sont justifiés tous les hommes, fondement de
la vraie religion, qu'il oppose à la justice humaine. Il en fera
la démonstration dans la première des « oraisons », où il en.
élucide les causes: efficiente, formelle, instrumentale, maté-
(I) Voir sur ce point H. Voilledhier, ouvt. cité, t. Il, p. 135 ss.
CLAUDE AUBERY: U AFFAIRE DES « ORATJONES » 19
rielle^ finale ; après quoi il passera aux « justifiés », l'ÙTroKei^évov
févoc, dont il étudie, dans les oraisons II, III et IV les trois
dispositions (TrâÔT]) les plus importantes : la béatitude (Rom, 4),
la paix avec Dieu {Rom, 5, 6 et 7) et l'absolution parfaite
opposée à la condamnation {Rom, 8). La V" traitera du droit
de succession légitime dans la formation de TEglise catholique
{Rom, 9-11) ; la VI% enfin, de la vie chrétienne dans le pré-
sent siècle et de la paix à garder entre chrétiens, même avec
les plus faibles {Rom, 13-15).
Le plan est vaste, on le voit ; et l'on pourrait s'attendre à
trouver une véritable somme de la doctrine chrétienne rat-
tachée, comme c'était le cas primitivement dans les Loci Com-
munes de Mélanchton, aux grands textes de l'épître aux Ro-
mains. Il n'en est rien. Car Aubery suit ses propres voies et
paraphrase saint Paul à sa façon. Qu'on en juge par ce pas-
sage : « De même que si quelqu'un acquiesce à la justice de
Dieu et ne s'en écarte pas, celui-là nécessairement retient la
foi catholique romaine, que l'apôtre enseigna aux Romains, et
possède la paix avec Dieu,... de même aussi, par contre, celui
qui s'écarte de la justice de Dieu et se tourne vers la justice
des hommes qui n'est rien, celui-là doit nécessairement en-
courir la colère de Dieu... Par exemple, lorsqu'une fois les
hommes se sont écartés de la justice de Dieu et se sont mis à
placer leur espoir dans leurs mérites, dans la Vierge, dans les
saints et dans l'invocation des saints après leur mort, ils ont
été rendus vains dans leurs raisonnements, leur cœur a été en-
ténébré ; tout en déclarant être les sages et les chefs de la reli-
gion chrétienne, ils ont été rendus stupides jusqu'à déclarer et
statuer que l'essence même du pain dans l'Eucharistie ou
Cène du Seigneur soit changée réellement en la substance
même du corps du Christ, les seuls accidents du pain subsis-
tant, et jusqu'à décréter le supplice du feu contre tous ceux
qui auraient l'audace de nier leur dogme » (p. 9 et 10).
Un peu plus loin, pour faire la preuve que la colère de Dieu
pèse sur ous les hommes sans exception, il ajoute aux Juifs
et aux Grecs décrits par l'apôtre les sectateurs de Mahomet
20 HENRI MEYLAN
OU Musulmans, et les païens d'Amérique (Amencani), On n'y
cherchera pas la théorie du bon sauvage ! Il vaut la peine d'en
citer quelques extraits» « J'en viens à ces païens qui vécurent
au temps de saint Paul, desquels nous sommes issus, à quoi
il faut joindre les Américains, bien que ces derniers soient
moins cultivés que ne le furent les premiers. Il faut démontrer
par des arguments de toute évidence que tous sont injustes, à
savoir qu'il n'y a pas en ceux-ci, pas plus qu'en ceux-là, une
justice innée par nature sur laquelle on pût fonder la vraie
religion. Car si les Anciens, tout rafi&nés et cultivés qu'ils fus-
sent dans les lettres et les arts, n'ont eu nul fondement de la
vraie religion, à savoir nulle justice naturelle en eux-mêmes,
comment, je le demande, ces barbares et incultes Américains
auraient-ils eu le fondement de la vraie religion? Sans doute
tous les païens, même barbares et incultes, ont cette force (vis)
essentielle qui est la conscience, par laquelle ils seront accusés
devant Dieu, comme il a été dit dans YOratio apodictica : De
principiis theologiz, mais un tel principe ne suffit pas à fonder
chez les païens la vraie justice, la vraie piété, la vraie religion »
(p. 15 et 16).
En recourant à ces arguments par on et biÔTi qu'il juge
« très évidents », Aubery n'ignore pas l'objection qu'on lui
fera souvent : parler de la sorte, c'est faire injure à la Bible,
c'est assujettir les déclarations de Paul, apôtre de Jésus-Christ,
à la norme des préceptes d'Aristote. Il s'en défend vigoureu-
sement : ce sont, dit-il, les raisonnements (ratiocinationes) du
Saint-Esprit qui attestent la vérité et la valeur des préceptes
aristotéliciens et qui leur rendent témoignage, au lieu que ce
soit le contraire (p. 24, cf. p. 290) ('^.
Le second discours (de heatitudine) s'ouvre sur une affir-
mation qui n'est pas suspecte de philosophisme : au jour du
jugement dernier, Aristote sera témoin contre lui-même, contre
tous les païens, contre les Juifs, contre les Mohamédistes,
contre les prétendus Catholiques, car il rendra témoignage de
(0 Cf. p. 331, la violente sortie contre ceux qui nient l'existence de démons-
trations nécessaires en théologie.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES * ORATIONES » 21
la définition qu'il a donnée de la vertu (Ethica ad Nicom. VI)
et de la béatitude, {ibid, I, 2, cf. X et VI, 13). L'une et l'autre
définition ne peuvent s'entendre en effet que si l'on admet la
chute originelle, pour rendre compte de cette impuissance
naturelle (àbuvajLiia cpucriKri) à la vertu, et que si l'on croit à
la rémission des péchés, à la régénération en Christ laquelle
comporte la résurrection de la chair (p. 38 ss.).
L'œuvre entière, à la fois piquante et fastidieuse, se déroule
sur ce plan, avec de perpétuels extraits d'Aristote et des syllo-
gismes tirés des paroles de l'apôtre, avec des schémas et des
figures, des diagrammes (cf. le tableau des causes, p. 286 s.),
agrémentée parfois d'une strophe d'Horace et d'une citation
de Pindare (p. 63). Les Pères aussi sont mis à contribution ;
ainsi la très significative paraphrase du De prxscriptione de
Tertullien, mise dans la bouche de l'Eglise romaine contre
Luther (p. 292), est suivie d'une page où Aubery reprend, pour
le compte de la vraie foi, les arguments mêmes du docteur
africain (p. 318 s.). En passant, il fait allusion aux débats du
siècle, à Quintin et aux Libertins (p. 249 s.), à la controverse
de Chandieu et de Torrès (p. 33), aux écrits de Claude Des-
pence (p. 294 s.). Mais ce qui domine tout, c'est la polémique
contre l'Eglise romaine, ses institutions, ses prétentions à la
succession de saint Pierre. Aubery y revient sans cesse pour
opposer à la « successio carnalis » des personnes et des lieux,
la vraie succession des fidèles qui a pour cause la libre élec-
tion divine (p. 296 s.). Et il ne perd pas une occasion de re-
vendiquer contre les prétendus catholiques (catholici ômjuvujuûic
nominati) le vrai sens du mot catholique.
Loin d'être, comme on l'a dit une fois ^'^ une tentative de
compromis entre cathohques et protestants, l'ouvrage d' Au-
bery est au contraire un traité de polémique violente. Et si
l'auteur s'élève contre l'erreur des théologiens protestants qui
en viennent à séparer justification et sanctification, ce n'est
point du tout chez lui le signe d'une tendance catholicisante ;
(0 W. Heubi, L'Académie de Lausanne, p. 33.
22 HENRI MEYLAN
c'est qu'il est convaincu que l'on s'écarte ainsi de la vraie doc-
trine de l'apôtre, qui est aussi celle de Luther. C'est bien à
une réforme de la théologie réformée qu'Aubery veut amener
ceux qui le liront î
Quelles seront les destinées de ce petit livre et, par contre-
coup/ celles de son auteur ? C'est ce que nous allons voir dans
les pages qui suivent.
I. L'impression des « Orationes ».
I. Pourparlers d'Aubery avec les pasteurs de Genève»
Au début de février 1587, Aubery envoyait à Genève le
manuscrit de ses Discours» Il comptait l'y faire publier, sans
doute par les soins de Jean Le Preux qui était son imprimeur
accoutumé. Les frères Le Preux, après avoir travaillé à Lau-
sanne, de 1569 à 1579, puis à Morges, s'étaient fixés à Genève
en 1585 ^^K Mais, avant de remettre le texte à l'imprimeur, il
fallait obtenir la permission de la Compagnie des Pasteurs.
Celle-ci chargea, le 6 février, Antoine de la Faye, le collègue
de Bèze, d'examiner le livre de M. Aubery (^^ Il ne se hâta
pas de faire son rapport ; c'est en avril seulement que la Com-
pagnie reprit la délibération sur ce sujet et l'appréciation du
censeur ne fut point favorable : il jugeait impossible de laisser
publier le livre tel quel. On avisa donc « qu'on recueilliroit ce
qu'on avoit trouvé à redire » à ce commentaire d'un nouveau
genre sur l'épître aux Romains et qu'on prierait son auteur
de « faire un tour à Genève pour en communiquer avec lui » ^3),
Bèze fut chargé d'écrire dans ce sens au professeur de Lau-
sanne (*).
Celui-ci s'y prêta volontiers ; il ne demandait pas mieux que
de venir exposer les idées qui lui tenaient si fort à cœur. L'en-
(I) Aug. Bessvs, L'imprimerie à Lausanne et à Morges jusqu'à la fin du XVJ^
siècle, Lausanne, 1904, p. 20 ss. — (2) Arch. du Consistoire de Genève, registre
de la Compagnie des Pasteurs B, fol. 153^' (lundi 6 février 1587). — (3) Ibid., foL
154 (vendredi 21 avril). — (4) Cette lettre est perdue.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES «ORATIONES» 23
tretien eut donc lieu dans la seconde quinzaine de mai. La
Compagnie avait désigné à cet effet Bèze, de la Faye et Jacque-
mot. Ils discutèrent deux jours pleins avec Aubery, de façon
serrée et amicale, mais sans parvenir à s'entendre avec lui ni
à le détacher de ses propres idées. Tout en se persuadant de
la sincérité de leur collègue et de son ^èle à servir l'Eglise,
les Genevois durent constater que le désaccord portait sur des
points essentiels, tels que la relation de la justification par la foi
avec la sanctification. Bèze jugea donc nécessaire d'exposer la
doctrine orthodoxe sur ce point en une lettre qui fut remise à
Aubery au moment de son départ ^^K
La lecture de ce mémoire et des critiques, d'ailleurs modérées,
qu'il contenait à la fin ne semble pas avoir modifié les opinions
du professeur de philosophie.
Loin de là. Rentré à Lausanne, il se remit, dit-il, à lire les
épîtres des apôtres, en leur appliquant sa méthode favorite 5ià
kùkXou, l'instrument critique « dont il est parlé dans les Pre-
miers Analytiques d'Aristote ». Ce qui eut pour effet de le con-
firmer dans l'idée qu'il était impossible d'interpréter autre-
ment qu'il ne faisait le fidem imputari in justitiam des apôtres.
Il en conféra avec son ami, le pasteur Jean Bœuf. Tous deux
jugèrent bon de s'expliquer par de longues lettres en français
adressées à Bèze (13 et 14 juin 1587). En outre, Aubery rédi-
gea une dissertation théologique sur l'exégèse de quelques pas-
sages pauliniens ^^^
La lettre de Bœuf est particulièrement intéressante. Elle nous
montre le pasteur de Lausanne complètement gagné aux idées
albériennes sur la justification qu'il s'efforce de faire admettre.
Il tient en efFet qu'elles sont seules capables de fermer la
bouche aux « papistes » dans les controverses. On a eu raison,
sans doute, « d'insister fort sur la cause efficiente de notre jus-
tice et salut qui est en la seule grâce et miséricorde de Dieu,
W Lettre du 21 mai 1587, de la main d'un secrétaire, avec des corrections de
Bèze lui-même, qui a signé. Bibl. de Genève, ms. 411, fol. 100-103. — (2) Ces
pièces se trouvent Jdans le ms. de la Bibl. de Genève, 411, fol. 106-111 et fol.
95-98.
24 HENRI MEYLAN
et non en nos œuvres ou mérites ». Mais il ne fallait pas pour
autant « passer si aysement » sur la cause formelle de notre
justice, savoir l'imputation de la justice du Christ, car ce sont
causes concourantes et qui ne vont pas l'une sans l'autre. L'er-
reur des théologiens protestants, de Chemnitz en particulier
dans son Examen du Concile de Trente ('^, c'est de laisser cette
justice imputée en dehors du fidèle ; et, si l'on objecte à Chem-
nitz les difficultés philosophiques de cette position, de répon-
dre qu'il n'en a cure, même s'il lui fallait tomber dans une
absurdité philosophique ! « Quelle plus maigre response », re-
marque Bœuf, « et qui s'en contenteroit ? ou n'est-ce pas de-
meurer a gueule bée ? » Il faut voir qu'il y a là non une simple
imputation juridique, mais une réalité intérieure, opérée et
voulue par Dieu.
Quant à la terminologie des Orationes d'Aubery, Bœuf re-
connaît bien qu'elle est insolite et difficile à comprendre. Mais
il pense cependant qu'« il y a assés de moyen de proposer le
tout familièrement et populairement ». Et voici comment ;
celui à qui l'imputation est faite de par Dieu, celui-là aussi de
par Dieu est changé, tellement qu'au lieu que réellement et de
fait il était injuste, il devient juste et il a en soi la semence de
cette justice, réellement et de fait, bien que l'usage parfait ne
soit pas en cette vie. Sans doute, encore, cette façon d'envisager
le problème n'est-elle pas en usage ; mais on pourrait, semble-
t-il, sans préjudice pour personne, « laisser couler et glisser
doucement et peu à peu ceste façon, par laquelle on pourra
encores mieulx fermer la bouche à nos adversaires ».
Il ne semble pas que Bèze ait répondu à ces missives. Il
était pour lors tout occupé à répliquer aux pamphlets d' An-
dréas, le luthérien de Tubingue. Bœuf se plaindra plus tard
que trois de ses lettres au réformateur de Genève soient res-
tées sans réponse.
(I) Le texte cité par Bœuf est à la p. 147 de l'édition de Francfort, 1585.
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES t ORATJONES » 25
2. Les Orationes imprimées à Lausanne, en dépit de la
Compagnie des Pasteurs de Genève,
Cependant Aubery ne renonçait pas à se faire imprimer ('\
Repoussé à Genève, il s'adressa pour la publication des Ora-
tiones à un réfugié français fixé à Lausanne, Jean Chiquelle ^'K
Ce n'étaient pas les pasteurs de la ville qui s'y opposeraient !
Mais, quand on apprit la chose à Genève, ce fut bien une
autre affaire. Le 24 juillet, la Compagnie dépêcha Simon Gou-
lart, muni de lettres aux frères de Lausanne ^^^, « pour voir si
on pourroit empescher l'impression du livre d'Auberius, jus-
qu'à ce que ledit livre eust esté veu par les ministres de Berne,
Zurich, Basle et Schaffouze ».
La mission de Goulart était délicate : il ne fallait pas que les
pasteurs vaudois eussent l'impression que ceux de Genève les
voulaient régenter. « Nous vous prions », dit la missive, « de ne
le prendre en mauvaise part, comme si nous nous voulions at-
tribuer ou plus de science ou authorité quelconques, moins
encores que nous soyons en quelque doubte de vostre droicte
intention, ce qui ne nous est jamais venu ni ne viendra jamais
en pensée, s'il plaist a Dieu qui a si estroictement conjoinct
ceux au labeur desquels nous avons succédé et nous mesmes
aussi en unité de foy et de cueurs ». Mais ils ne pouvaient gar-
der le silence dans un temps déjà si troublé.
A supposer même qu'il n'y eût point de différence en la subs-
tance de la doctrine — « ce que toutesfois nous craignons qu'il
ne se trouve » — , la différence de méthode et de langage suffi-
rait à rendre inopportune la publication des discours d' Aubery.
Il conviendrait donc d'en suspendre l'impression jusqu'à ce
que le texte eût été communiqué aux autres Eglises de la Con-
(1) A fin mai 1587, Aubery annonçait à Joh. Jacob Grynseus, de Bâle, ses
Orationes: «Has ubi typis expressae fuerint, ad te mittere et de iis judiciunj
exqtlirere in animo habeo» (Bibl. de Bâle, Fr. Gr. II i, fol. 116). — (2) A. Behnus,
ouvr. cité, p. 33 s. — (3) Reg. de la Comp. B, fol. 156. Une copie de la lettre, non
datée, se trouve dans le ms. Genève 411, fol. 112.
26 HENRI MEYLAN
fession Helvétique. « Le délay ne gastera rien^ mais fortifiera
vostre escrit, s'il est approuvé. S'il advenoit au contraire qu'es-
tant imprimé et publié il fust contredict, qu'en adviendra-t-il
que le contraire de ce que vous desirez ? Vous avez à Basle »^
continue l'épître, « Monsieur Grynaeus, grand personnage et^
comme il se voit par ses escrits, fort exercé en la démonstra-
tive et philosophique manière d'enseigner. Vous avez Mon-
sieur Zanchus et Monsieur Tussanus au Palatinat^ tous deux
bien versez en ceste méthode. Nous disons le mesme de nos
chers frères de Berne et de Zurich. Que vous nuira il de leur
communiquer vostre escrit, escrit et non imprimé, estant ques-
tion du point fondamental tout aultrement traicté que de
coustume et que ne porte la confession à laquelle toutes nos
Eglises ont soubscrit? »
Le 28 juillet, Goulart était de retour à Genève ; il apportait
même une lettre écrite par Jehan Lemerle, au nom de toute
la Compagnie lausannoise ^'^. Ce n'était pas une réponse aussi
nette qu'on l'avait espéré. Les frères de Lausanne avaient bien
résolu de prier M. Aubery de surseoir à l'impression de son
traité sur l'épître aux Romains, mais après avoir ouï ses raisons
et par crainte de le voir s'en aller, ils avaient renoncé à le
« presser plus oultre pour ce commencement ». C'est pourquoi
ils demandaient à ceux de Genève d'attendre encore une quin-
zaine de jours, jusqu*à la résolution qui serait prise sur ce fait,
« soit que du tout l'œuvre doibve estre supprimé, ou seulement
surseoyé pour quelque temps, ou bien aussi qu'il doibve venir
plus oultre en avant ».
Cependant Goulart avait obtenu d'Aubery la promesse qu'il
viendrait à Genève, pour un nouveau colloque. On décida
donc, à la Compagnie, d'attendre sa visite « pour communi-
quer derechef avec lui le plus amiablement que faire se pour-
roit » ^^\ Mais entre-temps l'impression du livre se poursuivait.
Sans attendre le délai de quinze jours proposé par Jehan
Lemerle, les Genevois tentèrent donc une nouvelle démarche.
(i) Lausanne, 26 juillet 1587. Bibl. de Genève, ms. 411, fol. 114. —
(z) Reg. de la Comp. B, fol. 156.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES «ORATIONES» 27
Le samedi 5 août^ « d'autant qu'on n'entendoit point de nou-
velles d'Auberius » ils décidèrent d'écrire derechef à leurs
frères de Lausanne ('>.
« Nous eussions estimé »^ dirent-ils» « qu'avec la fraternité
mutuelle et particulière des Eglises de Lausanne et de Genève,
toutes deux restaurées de nostre temps par si grands person-
nages, qui ont esté si bien unis tant qu'ils ont vescu, les rai-
sons que nous vous avons escrittes et mesmes mandées de
bouche par un de nostre compagnie eusisent eu assés de crédit
envers vous pour obtenir de vous la surseance de l'impression
du traitté dont il s'agit, et pareillement d'impetrer de nostre
frère Monsieur Aubery qu'il fust content d'en conférer devant
que passer oultre avec les Eglises dont nous avons signé la
Confession et ou il n'y a faulte de grands personnages... » Ils
revenaient donc à la charge pour obtenir ou que l'impression
fût suspendue, ou qu'Aubery se prêtât à un colloque théolo-
gique. Et, pour mieux témoigner qu'ils n'agissaient qu'à bonne
intention, les Genevois renonçaient d'emblée à participer à
la conférence. D'ailleurs ils n'avaient jusque là soufflé mot de
cette affaire à personne du dehors. Leur épître se terminait
par une sorte de mise en demeure : « Nous accordant ce que
dessus, nous recommanderons le tout à Dieu et en attendrons
l'issue tout coyement ; sinon, ces présentes vous serviront de
protestation que nous sommes entièrement nets de tout le
scandale que nous prévoyons ne pouvoir faillir d'advenir de
ce traicté, s'il est ainsi publié. Et d'autant que nostre cons-
cience ne peut porter de souffrir par plus longue connivence
un si grand mal que nous craignons, nous vous prions au nom
de Dieu ne trouver mauvais si nous donnons advertissement
paisible et chrestien a nos très chers frères de Berne de pren-
dre en main ledict livre et d'examiner la doctrine qui y est
contenue ».
Avant même que cet ultimatum fût parvenu à destination,
les pasteurs de Genève recevaient une lettre de Lausanne,
(') Ibid., fol. 156*'. Une copie de cette lettre, datée par erreur du 4 août, se
trouve dans le ms. de Genève, 411, fol. 116.
28 HENRI MEYLAN
écrite le 6 août/') qui ne leur donnait point satisfaction.
C'était encore Jean Lemerle qui avait tenu la plume. «Si par
vos lettres » (allusion à la missive du 24 juillet) « nous n'eus-
sions esté excitez, il ne nous fust pas seulement tombé en la
pensée d'empescher l'impression d'aucuns escripts de nostre
frère, M. Aubery, duquel tout ce qui a esté mis en lumière par
cy devant a tousjours esté bien receu, » Mais, à la suite de ces
missives, « nous avons esté mis en grande solicitude... » ;
depuis lors « nous nous sommes assemblez en corps tous les
jours pour cognoistre plus particulièrement tout le contenu
du traitté sur l'epistre aux Romains duquel il est question ».
Cet examen n'avait point tourné à la confusion de l'auteur,
« quoy faict, en bonne conscience et en la crainte de Dieu
nous vous disons que, selon le peu de jugement que Dieu nous
a donné, nous n'avons peu appercevoir les erreurs, lesquelz par
aventure vous prétendez y estre contenuz. Ce qui faict que
nous n'oserions ni ne voudrions estre le moyen d'aigrir en
aucune façon nostre frère, ny moins luy donner occasion de
cercher autre moyen d'impression ailleurs, quictant peut estre
nostre Eschole et Eglize ». C'était là, semble-t-il, la grande
crainte des Lausannois. Ils ajoutaient que, pour les obliger à
retarder l'impression du livre, il eût fallu qu'on signifiât à son
auteur de meilleures et plus fortes raisons. Quant au texte
même de l'ouvrage, il avait été soigneusement revu (*>. « Si
en lisant et oyant nous avons apperceu chose qui fust picquante
et aigre ou qui donnast quelque juste occasion aux adversaires
de s'en servir contre aucuns des nostres, nous l'avons rayée
et il le nous a volentiers permis, voire y avons faict adjouster.
quelques fois, pour les confondre en ce ou ilz eussent voulu
prendre quelque occasion de triompher, tellement que nous
(i) Bibl. de Genève, ms. 411, fol. 118. — (2) Des remaniements apportés
par Aubery au texte primitif des Orationes, nous avons au moins un exemple.
L'explication jointe à sa lettre du 14 juin 1587, et dont le texte original, calli-
graphié par Aubery lui-même, nous est conservé dans le ms. de Genève,
411, fol. 95-98, a passé presque littéralement dans la seconde des Orationes,
p. 79-92.
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 29
espérons qu'il n'y aura pas tant à craindre que peut estre vous
eussiez pensé, »
Le jour même où ces lettres étaient lues à la Compagnie des
Pasteurs à Genève^ les frères de Lausanne, ayant reçu la mise
en demeure du 5 août, y faisaient leur réponse ('>. La raison
de leur retard, expliquent-ils, était que la peste venait d'écla-
ter en ville, et précisément chez quelques-uns des pasteurs.
Ils n'avaient donc pu s'assembler pour délibérer ; force avait
été de communiquer par lettres entre eux et avec Aubery,
« qui s'est un peu retiré de ceste ville ».
Apprenant que les théologiens de Genève allaient le dénon-
cer à Berne, Aubery avait fait savoir à ses collègues qu'il était
d'accord de remettre toute l'impression entre les mains de
Messeigneurs et qu'il irait lui-même leur présenter son livre,
ainsi qu'aux spectables ministres et théologiens de leur ville et
à tous autres qu'il leur plaira, « idoines et suÉ&zans comme
M. Zerkintes ^^^ etc. ». Il était prêt à se justifier devant eux ;
il espérait montrer, comme il le dit, « qu'il ne cerche point
en nous mesmes la cause formelle de nostre salut, comme les
papistes, et qu'il ne veult aucunement déroger au bénéfice de
Jesu Christ comme il y en a qui se le persuadent et qui luy
veullent faire accroire qu'il tient ceste doctrine ». Quant à
retarder ou empêcher l'impression des Orationes, il n'y fallait
plus penser. Comme le leur écrivait Aubery, « ceubc qui font
imprimer le livre, qui sont desja povres, seroient destruictz et
ne pourroient moins que de protester de leurs despens, si
on leur ostoit d'entre les mains ce qu'ilz ont avec grands; fraiz
encommencé et fort advancé ».
Les Lausannois terminaient leur missive en espérant qu'il
n'en viendrait que « bonne issue ». Enfin, ils déclaraient à leur
tour, solennellement, que tout ce qu'ils avaient fait jusqu'ici
l'avait été « en toute charité et rondeur de conscience, sans
tascher ni mesmes penser à violer l'ancienne ainitié de ces deux
Eglises voisines et nées en mesmes temps, Genève et Lau-
(0 Lettre du 9 août 1587. Bibl. de Genève, ms. 411, fol. 120-131. — (2) Zur-
kinden.
30 HENRI MEYLAN
sanne », et moins encore pour entreprendre contre la Confes-
sion des Eglises en quelque sorte que ce fût.
Avant même que cette réponse eût pu parvenir à destina-
tion, la Compagnie de Genève avait décidé, le mercredi 9 août,
« qu'on prepareroit tousjours des lettres pour advertir du tout
et au plus tost les ministres de Berne et cependant qu'on
attendroit jusqu'au jeudy suivant [c'est-à-dire au lendemain]
pour voir ce que les frères de Lausanne respondroyent aux
dernières lettres ». Deux jours plus tard, le 1 1 août, n'ayant
encore rien reçu, ils faisaient rédiger la lettre, à laquelle on
joindrait copie de toutes les procédures tenues en ceste
affaire, « afin qu'ils sceussent tant mieux la simplicité en
laquelle nous cheminions ». Et, comme le temps pressait, on
décida que le messager partirait incontinent après dîner. Il
venait de partir quand arriva la lettre de Lausanne ; il fallut
envoyer en toute diligence un autre messager pour arrêter
le premier et permettre ainsi à la Compagnie d'aviser ce qui
serait à faire. Le samedi 12 août, les pasteurs s'assemblèrent
donc chez M. de Bèze ; il fut décidé, en fin de compte, d'aver-
tir tout de même les frères de Berne, comme on avait pensé
le faire, en y ajoutant la réponse qu'avaient faite enfin les
ministres de Lausanne. On écrirait également à ceux-ci ('^.
Cette dernière lettre, datée du 12 août, met le point final
aux discussions et aux missives des semaines précédentes (*),
Les Genevois tenaient, on le comprend, à ne point passer
pour responsables de cette affaire ; « Nous ne pensons point
que la cause vienne de nous, car nous n'avons point cerché
ce livre, mais il nous est venu veoir, et toute la procédure que
nous y avons tenue vous peut faire cognoistre, comme nous
estimons, à quoy nous avons prétendu et de quel esprit nous
avons esté conduicts et sommes encores et serons tousjours.
Dieu aydant. » L'auteur ayant été informé des « difi&cultés »
qu'on trouvait dans son œuvre, on pouvait donc espérer qu'il
en tiendrait compte et qu'il attendrait le résultat de la confé-
(I) Reg. de la Comp. B, fol. 156^. — p) Bibl. de Genève, ms. 411, fol. 124-125
(copie).
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES * ORATIONES » 31
rence projetée, « devant que mettre le livre sous la presse,
étant question de doutes de si grande conséquence et pour le
moins d'une nouvelle et non accoustumée façon de traicter
de ceste matière ». Quant à la raison tirée des dépenses faites
par l'imprimeur, on ne pouvait mettre l'intérêt de quelques
particuliers « en contrepoids de l'interest public ». D'ailleurs,
« si, d'aventure, il se trouve de ce livre ce que nous craignons,
ceste perte ne se pourra éviter ».
Ce qu'on redoutait le plus à Genève, c'était la diffusion du
traité d'Aubery, avant qu'il eût passé par la censure des théolo-
giens suisses ; les foires d'automne étaient à la porte. « Si,
par manière de provision et devant la conférence de Berne, qui
ne se pourra peut estre terminer à temps pour la foire de
Francfort, les livres estoyent envoyés par les marchans, ceste
conférence se feroit en vain puis après, et n'en sçauroit advenir
qu'un très grand mal, dont nous serions très marris. » C'est
pourquoi, tout en se déclarant très joyeux qu'Aubery eût
accepté de s'expliquer à Berne, les pasteurs de Genève avaient
décidé de mettre au courant de tout ce qui s'était passé les
théologiens bernois ; ils transmettaient à leurs frères de
Lausanne une copie de cette missive, pour bien témoigner que
leur intention en ceci n'était « aucunement d'entrer en contes-
tation ni manière de faire indigne de nostre mutuelle fra-
ternité ». Bien plus, les Genevois seraient heureux de voir que
leurs craintes avaient été vaines. « Nous serons », disent-ils,
«très joyeux de cognoistre ou que nous ne l'avons pas bien
entendu ou que nous n'avons eu occasion de craindre qu'il
en vinst quelque mal plustost que quelque profict aux Eglises »,
C'est sur l'assurance de « cette droite affection » que prend
fin la première phase du débat.
32 HENRI MEYLAN
3. Mesures prises par MM, de Berne, à l'instigation
des Genevois,
A Berne on ne savait rien, semble-t-il, des projets d'Aubery
ni des missives échangées entre la Compagnie des pasteurs
de Genève et celle de Lausanne. La lettre du 11 août
1587, rédigée par Jean-Baptiste Rotan (Rotanm) ^'^ vint
donner l'alarme aux membres du Geistlicher Convent, en
leur révélant brusquement le nouveau sujet de controverse
qui menaçait d'éclater, La missive latine des Genevois est
avant tout un exposé clair et détaillé des faits : l'envoi du
manuscrit d'Aubery à Genève, l'inspection du traité, le collo-
que « amical et paisible », le mémoire de Bèze, les lettres fran-
çaises de Bœuf et d'Aubery, la mission de Goulart à Lausanne
et le projet de conférence à Berne. En terminant, les Genevois
protestent de la droiture de leurs sentiments : en tout cela ils
n'ont agi que pour le bien et la paix des Eglises ; c'est mainte-
nant à ceux de Berne de régler toute cette affaire avec la pru-
dence et l'équité qui les caractérisent.
A cette lettre était jointe une liste des points principaux où
la doctrine des Orationes leur semblait en contradiction avec
la Parole de Dieu et la Confession helvétique (==^ Cette feuille,
écrite de la main du pasteur Rotan, avec les renvois aux
pages du manuscrit, est le premier réquisitoire écrit que nous
ayons contre les idées hétérodoxes d'Aubery. Il vaut la peine
de s'y arrêter un moment.
Le premier de ces quatorze points, qui est comme « le
TrpûiTOv H/eOboc de toute la dispute albérienne », c'est la défini-
tion de la justification et celle de la justice de Dieu et de la
justice de Christ par laquelle sont justifiés tous les croyants
devant le tribunal de Dieu, définitions qui sont étrangères
aux Saintes Lettres.
(I) J.-B. Rota, de Padoue, pasteur et professeur à Gen ève dès 1575. Bibl.
de Bâle, Kirchenarchiv, vol. 23 b n" 93, fol. 216 — (2) Ibid., n° 92, fol.
215. Une copie de ces deux pièces se trouve dans le ms. de Genève, 411,
fol. 122.
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 33
On reproche en outre à Aubery de supprimer l'imputation de
la justice de Christ et de lui substituer la foi avec ses attributs :
continence^ patience et charité; de faire de la foi une qualité
de l'homme, qui devient une capacité surnaturelle à toute
vertu, en attendant d'être dans l'autre monde un hahitus par-
fait et achevé.
On lui fait grief encore d'une mauvaise définition du péché
originel et de l'erreur très grave d'attribuer à tous les hommes
une capacité naturelle aux vertus particulières.
Mais surtout on l'accuse de confondre la justification avec
la sanctification et la régénération, dont il veut faire les partes
oùcriiûbeic de la foi imputée à justice. En outre, sa façon
de traiter de la personne du Christ et des deux natures contre
le nestorianisme, sa conception de la Koiviuvia îbiuJiuiâTiJuv en
Christ, font qu'il tombe dans l'hérésie d'Eutychès et des Ubi-
quitaires, c'est-à-dire des Luthériens.
Mêmes réserves à faire en ce qui touche l'union non pas
seulement mystique, mais essentielle selon lui, des fidèles et
du Christ ; et la nouvelle trinité psychologique du KaprepiKÔv,
de l'èfKpaTtiTiKov et de l'àTamiTiKÔv dans la charité qu'il ap-
pelle lui-même un spiritus trinus et wms.
Erreurs encore sur le baptême qu'il semble juger indispen-
sable, comme font les ubiquitaires et les papistes, sur le
parallèle entre Abraham, père des croyants de l'Ancien Tes-
tament, et Pierre, chef des croyants et des pasteurs dans le
Nouveau. Erreur enfin sur la succession établie dans l'Eglise,
à partir de Pierre et de Paul, d'où il veut tirer une certaine
primauté.
A ces quatorze points s'ajoute une réprobation globale du
titre donné aux Orationes par Aubery, de ses néologismes
innombrables, de son insolente éTepobi6a(jKaX{a, de ses contre-
sens exégétiques et du mélange des débats philosophiques avec
les débats théologiques, sans oublier le style obscur et em-
brouillé, comme si l'auteur avait voulu à dessein faire les
ténèbres dans son ouvrage. Loin d'en retirer aucun fruit,
l'Eglise ne pouvait y trouver que sujets de scandale.
34 HENRI MEYLAN
Au VU de la lettre et du réquisitoire qui leur venait de Ge-
nève, les théologiens bernois se décidèrent à agir. Mais ils ne
pouvaient rien sans l'appui du pouvoir civil. Ils exposèrent
donc l'affaire au magistrat. Le lundi 14 août déjà, le Conseil,
saisi de la chose, donna Tordre au bailli de Lausanne de
lui expédier le commentaire de M. Aubery sur l'épître aux
Romains et d'interdire à l'imprimeur de continuer le travail
sans l'aveu de Messeigneurs ^^\
Mais, cette fois, la vigilance bernoise fut mise en échec par les
Lausannois, non sans la connivence du bailli, Michel Augs-
bourger. Celui-ci, en effet, avait dû s'absenter ; il tarda quel-
que peu à exécuter l'ordre reçu, peut-être même laissa- t-il
entendre aux principaux intéressés ce qui les menaçait. Ce qui
est certain, c'est que ceux-ci firent diligence pour achever au
plus tôt l'impression du petit livre. Quelques jours plus tard,
les Orationes apodicticx sex de Fide Catholica, Apostolica,
Romana, sortaient des presses de Jean Chiquelle. Le 23 août,
Aubery put en envoyer des exemplaires à ses amis de Bâle, à
son maître Théodore Zwinger et à Basile Amerbach, ainsi
qu'à Joh. Jacob Grynaeus ^^^ ; il leur demandait instamment de
lui écrire ce qu'ils en penseraient, sans d'ailleurs les informer
des circonstances particulières dans lesquelles le traité avait vu
le jour. Quand on procéda enfin à la saisie de l'ouvrage chez
l'imprimeur, le plus gros était déjà parti pour l'Allemagne ; il
en restait 75 exemplaires qui passèrent chez le bailli.
Mais le Conseil de Berne ne l'entendait pas ainsi. A peine
informé qu'il avait été joué, il prit le 28 août des mesures
d'urgence pour arrêter la diffusion des Orationes ^^^ Le meil-
leur moyen d'empêcher que des exemplaires fussent jetés sur
le marché allemand, aux foires de septembre, c'était de barrer
la route. Aussi l'ordre fut-il donné au banneret de Nidau d'aller,
en compagnie du pasteur de la ville, ouvrir le tonneau de
(I) Arch. de Berne, Ratsmanual, 414, p. 78. — (2) Lettre à Zwinger,
23 août 1587. Bibl. de Bâle, ms. Fr. Gr. II 8, fol. 18. Lettre à Grynseus, 23
août 1588. Bibl. de Bâle, ms. G II i, fol. 117. — (3) Arch. de Berne, Ratsma-
nual, 414, p. 106.
CLAUDE AUBERY : L'AFFAIRE DES * ORATIONES » 35
« rimprimeur de Genève » — les livres voyageaient alors de
la sorte — pour voir si les commentaires d'Aubery sur l'épître
aux Romains s'y trouvaient; en ce cas, il fallait les saisir et
les faire parvenir à Messieurs. De plus, si le banneret pouvait
mettre la main sur Le Preux lui-même, l'imprimeur que l'on
croyait, à tort, responsable de toute l'affaire, il devait l'arrêter
et l'envoyer à Berne, Quant au bailli de Lausanne, il aurait
à faire savoir s'il avait négligé d'interdire l'impression selon
l'ordre reçu ; les exemplaires restants seraient séquestrés. En-
fin les prédicants de Lausanne recevraient une sévère remon-
trance : MM. de Berne, en effet, avaient grand déplaisir (ein
gross Missfallen) de ce qu'ils eussent permis l'impression du
petit livre sans l'aveu de l'autorité ; à l'avenir, ils auraient à
s'en abstenir.
Le I" septembre 1587, nouvelles mesures ^'^ ; Jean Le
Preux, qui avait sans doute réussi à se disculper, recevait une
mission de confiance, celle de faire saisir tous les exemplaires
des Orationes qu'on pourrait atteindre à Bâle, Strasbourg ou
Francfort. A cet effet, la chancellerie bernoise lui remit un
mandat en] bonne forme (Gewaltbrief) ^^K Et, tandis qu'on
pourchassait ainsi les Orationes dans les foires d'Allemagne,
sans arriver d'ailleurs à les supprimer, on donnait ordre au
bailli de Lausanne de faire comparaître à Berne les coupables,
le D"" Aubery et son imprimeur, avec tous les livres qu'il
avait publiés.
4. Explications des pasteurs de Lausanne et du bailli bernois.
Le bailli de Lausanne aussi bien que les pasteurs de la Com-
pagnie étaient donc l'objet d'un blâme très net de MM. de
Berne. Ils tinrent à justifier leur conduite. Nous possédons,
par bonheur, les deux lettres écrites à Lausanne, le 30 août,
à l'adresse de leurs très redoutés Seigneurs (3).
(') Arch. de Berne, Ratsaianual 414, p. 114. — (2) Arch. de Berne, Teutsch
Spruch Buch, EEE, p. 185. — (3) Arch. de Berne, Unnutee Papiere, vol. 83.
36 HENRI MEYLAN
C'est encore Jehan Lemerle qui tient la plume au nom des
ministres et professeurs de Lausanne. Il revendique expres-
sément la liberté d'impression, car il y a là une coutume
établie. « Nous ne nous sommes pas », dit-il, « voirement op-
posez à l'impression des Oraisons de M. Aubery et n'avons
pas insté envers luy qu'elles fussent représentées à Berne,
pour ce que tant à luy que à autres doctes personnages en
votre eschole de Lausanne par cy devant a esté tousjours
permis d'imprimer ce qu'ils pourroient avoir composé en
théologie et humanité ». Bien plus, le dernier mandement de
LL. EE. sur l'imprimerie n'exigeait l'examen préalable à
Berne que pour les livres « qui concernent affaire d'Etat et
politiques ». Les autres étaient remis à la Compagnie des mi-
nistres et professeurs de l'école de Lausanne.
Quant à l'avertissement des frères de Genève, il était venu
alors que l'impression était déjà en train ; on avait néanmoins
« visité » le livre par le menu avant qu'il s'achevât et l'on n'y
avait point trouvé le mal qu'ils y voyaient, eux. On s'était donc
gardé d'irriter M. Aubery, craignant, à l'importuner davan-
tage, « de luy faire cercher et son mieulx et aultre moyen d'im-
pression en quictant nostre Eschole et Eglise à laquelle il est
très utile ». Si les Genevois voulaient aller plus loin dans leur
zèle pour l'intérêt public, qu'ils le fissent selon les lumières
qu'ils pouvaient avoir reçues. « Nous aimions mieulx », déclare
le pasteur de Lausanne, « que l'opposition vint de leur costé
envers vos Seigneuries que non pas du nostre, s'il en falloit
venir la ».
Telle est la façon digne et fière dont les pasteurs et profes-
seurs lausannois se justifiaient auprès de Leurs Excellences.
Quant au bailli, sa situation pouvait sembler plus délicate, car
il avait négligé l'ordre exprès, donné le 14 août, d'arrêter
l'impression.
Michel Augsbourger s'en expliqua dans une longue mis-
sive, qui nous présente sous un jour nouveau — et moins
édifiant — le débat entre Genève et Lausanne. S'il n'avait pu
faire rapport à ses supérieurs plus tôt, c'est qu'il était absent
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 37
de chez lui^ ayant dû se rendre à Genève pour l'affaire du
seigneur de Châtillons <'^ ; après quoi il avait dû encore se
déplacer pour une question de dîmes. Du moins, le stock des
exemplaires restant chez l'imprimeur était maintenant au châ-
teau, et défense était faite d'en tirer davantage sur les presses.
Ayant ainsi justifié sa conduite, Michel Augsbourger prenait la
défense des intéressés. « Le bon Aubery », dit-il, « et toute la
compagnie des savants d'ici sont bien fâchés qu'on fasse tant
de bruit autour de cette affaire, avant même d'avoir examiné
ce que contient le petit livre, d'autant que nul d'entre eux
n'a la pensée d'être suspect à Vos Excellences, et M. Aubery
moins que personne, qui est la colonne et le fleuron (Sull
und Rosen) de votre collège de Lausanne ». Aubery, continue-
t-il, se sentait si peu coupable qu'il avait prié le bailli d'en-
voyer trois ou quatre exemplaires de ses Orationes à Berne
pour être soumis aux théologiens et qu'il comptait se présen-
ter la semaine suivante devant Messeigneurs, pour rendre
raison de sa doctrine et de son nouvel ouvrage, dans l'espoir
de satisfaire chacun. Quant à l'impression, le bailli rappelait
à ses supérieurs qu'ils avaient donné à la Compagnie de Lau-
sanne le droit de laisser imprimer tout ce qui concernait la
doctrine et la Parole de Dieu, après l'avoir examiné en com-
mun.
Enfin il mettait en garde MM. de Berne contre le danger
d'agir à la légère, sur une simple lettre venue de Genève,
contre un homme honorable et bien connu, qui se déciderait
peut-être à quitter leur service. « Je puis vous assurer en toute
vérité », disait-il, « que la majorité des prédicants de Genève
et d'autres gens fort capables de cette ville sont d'accord avec
M. Aubery en cette matière. Que Vos Excellences considèrent
bien que c'est Dieu le Tout Puissant qui vous a envoyé cet
homme pour la gloire et le succès de votre Université et col-
lège de Lausanne ; c'est pour ceux de Genève une épine
(0 II s'agit probablement du seigneur de Châtillon, châtelain d'Evian pour le
duc de Savoie, qui devait jouer un rôle quelques mois plus tard dans la conjura-
tion d'Isbrand Datix à Lausanne.
38 HENRI MEYLAN
dans l'œil (ein Tornn in ougen) que de voir votre collège
pourvu d'hommes dont ils n'ont pas les pareils et qu'on ne
trouverait pas en ce temps en Europe ! M. de Bèze lui-même l'a
bien reconnu... Ce sont des gens >v ajoutait-il, « qui se compor-
tent comme si le Seigneur et son Esprit n'étaient pas ailleurs
que dans leur ville, à Genève, et comme si les autres ne
devaient apprendre que d'eux. Ils ne laissent imprimer que
ce qui leur semble bon, sans en communiquer avec les autres
Eglises réformées de langue allemande, qui pourtant sont bien
aussi proches de Dieu que la leur ». Si l'on cédait aux Gene-
vois sur ce point, il en irait du collège comme des galères ^^^
On les laisserait régenter à leur volonté ce que l'on aurait
édifié à grand peine et à grands frais.
Tel était l'avertissement donné par le bailli de Lausanne à
ses supérieurs. Quelles raisons avait-il d'en vouloir si fort à
ceux de Genève et de leur prêter, à certains d'entre eux du
moins, de si noirs desseins? Nous l'ignorons. Ce qui est cer-
tain, c'est qu'il voulait du bien à Aubery ; sa protection,
comme celle de l'avoyer de Watteville, ne lui sera point inutile.
En le défendant, il entendait défendre les intérêts, la cause
même de l'école de Lausanne.
IL Les théologiens suisses aux prises avec les « Orationes ».
I. Comparution d* Aubery devant le Conseil et
discussion avec les ministres»
Aubery s'était déclaré prêt à défendre son livre devant
MM. de Berne et à en conférer avec leurs théologiens. L'ordre
donné le i " septembre ne parlait pas de dispute théologique,
mais seulement de la comparution d' Aubery et de son impri-
(i) Allusion mordante aux deux bateaux de guerre que Berne avait donné
l'ordre de construire sur le Léman en 1583 et qu'on finit par abandoimer à
ceux de Genève, en raison des sommes énormes que cela avait coûté (cf. Rev.
hist. vaad., 1896, p. 161 s.). N'oublions pas qu'on venait d'inaugurer en avril
1587 à Lausanne les nouveaux bâtiments académiques. Vuilledmier, t. II,
p. 102 s.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 39
meur devant le Conseil. Le philosophe de Lausanne ne tarda
pas à s'exécuter. Mais au lieu de Jean Chiquelle, dont il n'est
plus question dès lors dans les documents, ce fut son collègue
et ami> Jean Bœuf, qui l'accompagna. Bœuf en qui les minis-
tres bernois voyaient, avec raison, le principal fauteur de la
faction albérienne dans le clergé vaudois.
A Berne, Aubery et son ami Bœuf tombaient en pleine
affaire Huber. On sait que le pasteur de Berthoud avait pris
prétexte du colloque de Montbéliard dont les Actes venaient
d'être publiés, pour attaquer de plus belle son vieil ennemi
Abraham Musculus ^'^ en l'accusant d'avoir sacrifié la tradition
bernoise à la doctrine calvinienne de la prédestination, définie
par Bèze. La comparution de Huber devant le Consistoire, le
17 septembre, n'aboutit à rien.
Aubery et Bœuf se présentèrent donc devant le Conseil,
pour y plaider leur cause ; ils le firent en protestant de
leur orthodoxie et de leur sincérité, répétant qu'ils étaient
prêts à démontrer la conformité de leur doctrine avec la sainte
Ecriture et à l'appuyer par de très forts arguments. Tout ce
qu'ils demandaient, c'était qu'on leur en donnât l'occasion,
sans les condamner sur un jugement précipité. Le Conseil fit
droit à leur demande et décida qu'ils seraient entendus par les
pasteurs ; la discussion porterait sur l'ensemble de la matière
controversée, après quoi un avis motivé serait transmis à LL.
EE.
On pirit donc rendez-vous et l'entretien eut lieu le mer-
credi 13 septembre ^^^ Il y avait là les trois pasteurs de la ville:
Abr. Musculus, Joh. Dick et Joh. Haller et le vieux profes-
seur Christian Am Port. Le premier grief qu'ils firent à Au-
bery et à son collègue, c'était d'avoir publié les Orationes de
façon si hâtive et si prématurée, pour ne pas dire si mal à
propos. Cela ne pouvait que scandaliser les faibles et offrir
aux adversaires, dont on connaissait l'impudence, matière et
occasion de calomnier. Les auteurs répondirent en peu de
0) Sur les raisons personnelles de cette inimitié, cf. B^hlee, Berner Taschen-
iach, 1931, p. 108 s. — (2) Arch. de Berne, Ratsmanual, vol. 414, p. 136.
40 HENRI MEYLAN
mots, mettant en avant la liberté de l'école de Lausanne ^^^,
sans donner de détails sur le reste. Puis on aborda la ques-
tion de fond, mais après trois heures de discussion les interlo-
cuteurs se séparèrent sans avoir rien gagné. Les Lausannois
s'en tenaient obstinément à leur opinion et s'efforçaient de
la justifier, non seulement par des textes de l'Ecriture et des
Pères, mais encore par des citations de Luther et de théolo-
giens réformés. Ils allaient jusqu'à dire, affirmeront les Ber-
nois, que sans aucun doute «nous nous rangerions à leur
opinion, quand nous aurions mieux lu, compris et médité
tout cela ».
Ceux-ci, on le croit sans peine, n'étaient point de cet avis.
Dans le rapport qu'ils firent au Conseil, le lendemain, ils dé-
clarèrent ne pouvoir en aucune façon s'entendre avec les Lau-
sannois sur le fond des Orationes, Il s'agissait en effet du point
essentiel de la foi réformée (de ipso summo religionis nostrœ
articula), de la vraie justification de l'homme devant Dieu par
la foi en Christ. Il n'y avait, selon eux, aucun espoir de s'ac-
corder, tant qu'Aubery et les siens persisteraient dans leur
manière de voir. C'était bien un nouveau dogme qu'ils produi-
saient, et qui n'était jugé conforme ni à l'Ecriture sainte ni à
la Confession helvétique. On ne pouvait espérer, après la dis-
cussion de la veille, que les novateurs acquiesceraient plus faci-
lement au jugement des théologiens de Berne qu'à celui des
frères de Genève. Cependant les ministres de Berne ne se
risquaient pas à condamner l'opinion d'Aubery ^^^ ; peut-être
ne se sentaient-ils pas de taille à le faire. Ils demandaient
plutôt au Sénat l'autorisation d'en conférer avec les théologiens
de Bâle, avec ceux des autres Eglises de Suisse et même avec
ceux de l'Université de Heidelberg, en leur envoyant quelques
exemplaires des Orationes, pour avoir leur sentiment sur la
(i) « Nescio quam scholaî Latisannensis libertatem praetendentes », dit la
lettre des théologiens bernois à Bâle — on ne voulait rien savoir à Berne de cette
« liberté » que revendiquaient les professeurs de Lausanne. — (2) Ceci ressort
du texte du Ratsmanual : « mit vermeldung das sy siner meinung nit zustinunen
môgind, dameben aber sich nit vermâssen dieselb ze condampnieren ». Dans
leur lettre à Bâle, les théologiens bernois passent discrètement là-dessus.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 41
question. Après quoi ils en référeraient à l'autorité civile. Ils
demandaient en outre que le Conseil empêchât Aubery de
répandre plus loin les exemplaires qu'il avait encore en
mains ^^\ et qu'à l'avenir on lui défendît de rien publier sur
l'Ecriture sainte.
Le Conseil entra dans les vues de ses théologiens ; non seu-
lement il donna la permission, mais il ordonna même que l'on
consultât les Eglises du dehors ; et, chose nouvelle, il interdit
absolument aux Lausannois d'éditer aucun livre sans qu'il eût
été soumis préalablement à Berne. Le bailli de Lausanne fut
chargé de veiller à ce qu' Aubery gardât pour lui ses écrits
théologiques ^^K
Le 15 septembre. Bœuf et Aubery faisaient savoir au Con-
seil qu'ils acceptaient la décision prise la veille ; ils offraient
même de fournir un extrait substantiel du petit livre en fran-
çais <3), Ils n'avaient pas lieu, en somme, d'être trop mécon-
tents du résultat de leur voyage à Berne. Au lieu d'être trai-
tés en suspects et d'être condamnés sans avoir été entendus,
ils avaient pu s'expliquer devant le Couvent bernois et ils
avaient défendu leurs positions sans céder un pouce de ter-
rain. Ils l'avaient fait avec cette robuste assurance que rien ne
pouvait ébranler, dans le sentiment qu'ils opéraient une ré-
forme urgente dans la dogmatique réformée en revenant à la
vraie doctrine de la justification, celle des Pères et celle de
Luther. Bœuf n'avait-il pas écrit naguère à Bèze ; « Il nous
faut peu à peu désapprendre ce que nous avons appris et en-
seigné jusqu'ici ». D'ailleurs ils ne se croyaient pas seuls à
penser ainsi ; devant MM. de Berne, ils avaient osé affirmer
que plusieurs des pasteurs de Genève, voire des principaux,
étaient dans les mêmes idées et que seule l'autorité de Bèze
leur faisait obstacle.
W Malgré les mesures prises pour confisquer le stock des Orationes, celles-ci
furent assez répandues. En 1591, on en découvrit un plein tonneau chez le beau-
père d' Aubery, le pasteur Cyprien Isnard, à Boudry. — (z) Arch. de Berne,
Ratsmanual, 414, p. 136. — (3) Ibid., p. 137. Nous ne savons s'ils le firent ;
en tout cas les dossiers de Berne, Bâle et Genève ne contiennent pas trace de ces
extraits français.
42 HENRI MEYLAN
2. Embarras de la Compagnie des Pasteurs de Genève.
Cette allégation d'Aubery était grave ; on ne pouvait en
rester là. Avant même que les lettres ofiScielles aux Eglises ré-
formées eussent été écrites pour les informer du cas d'Aubery,
Musculus communiqua à Bè^e les décisions prises par le Conseil
et lui demanda ce qu'il y avait de vrai dans les assertions
des Lausannois.
La réponse de Bè^e à Musculus ^^'^ jette quelque lumière
là-dessus. « Les Lausannois », dit-il « ont fait une injure insi-
gne à Rotan et à Goulart ». Ceux-ci avaient donc été désignés
à Berne comme étant acquis aux idées albériennes. D'une
lettre à Grynseus (4 octobre) on peut conclure que Bèze avait
été fort inquiet (^). « Ce n'est pas la faute des frères de Lau-
sanne », écrit-il, « si nous avons évité la scission. Mais Dieu
l'a empêchée et l'empêchera encore, je l'espère. » La Compa-
gnie prit la chose au grand sérieux. Dans la séance du 29 sep-
tembre, on décida de faire un écrit où l'on traiterait de la jus-
tification. Tous, pasteurs de la campagne, pasteurs de la
ville et professeurs seraient astreints à signer cette pièce,
comme étant l'expression de la foi des ministres de Genève.
Après quoi cet écrit serait envoyé à Berne pour témoigner de
l'union de la Compagnie et dissiper toute calomnie à cet
égard. De même on écrirait à la Classe de Lausanne « afin
qu'elle ne nous eust en autre estime qu'elle ne doit » (3).
(i) Bèze à Musculus, 30 septembre 1587. Bibl. de Zofingue, ms. P 14, vol.
II, n° 95. — (2) Voici le texte où Bèze fait allusion à la « faction » albérienne :
« Optas ne pertractis in suam sententiam pastoribus, ducem sese factionis prœ-
beat. At istud iam antea fuit ab ipso provisum, ac etiam confectum. lam enim
Lausanenses fratres ad se pertraxit et nobiscum nominatim etiam commisit.
Immo per illos non stetit quominus iam scissi inter nos hic simus : quod tamen
Deus adhuc prohibuit, et ut spero prohibebit ». Bibl. de Bâle, Kirchenarchiv,
vol. 18 b, fol. 114. — (3) Reg. de la Comp. B, fol. 158 : « Le vendredi 29
septembre, M. de Bèze représenta en la Compagnie des lettres qu'il avoit
receues de M. Musculus par lesquelles il faisoit entendre que M. Auberius et
Bœuf avoyent déclaré devant Messieurs de Berne qu'il y en avoit en notre
Compagnie voire des principaux qui approuvoyent le livre d' Auberius et la doc-
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 43
Quelques jours plus tard, le texte de ces lettres et des articles
sur le point de la justification était rédigé ; mais — ce qui
montre bien qu'il y avait de l'opposition — les pasteurs déci-
dèrent d'attendre : « Le tout ayant esté examiné encore de plus
près, la Compagnie trouva bon qu'on attendist lettres des
frères de Berne, devant que de leur escrire ni à ceux de Lau-
sanne, et devant aussi que soussigner ce que la Compagnie
croit touchant le point de la justification ». On laissait à Bèze
le soin de répondre, en particulier et non officiellement, à Mus-
culus et de l'avertir, entre autres, « que toute notre Compagnie
estoit bien unie en doctrine par la grâce de Dieu »» Le 3 oc-
tobre, la lettre de Bhzc à Musculus ayant été lue, elle fut
trouvée bien faite ^^^,
Le 14 octobre, nouvelle lettre de Musculus. Cette fois en-
core, la Compagnie décida d'attendre pour agir que les minis-
tres de Berne eussent reçu l'avis des autres Eglises de Suisse
touchant le livre d'Aubery (*). Quant au projet bernois d'une
conférence générale des pasteurs de la Suisse, la Compagnie
en avait pris acte et « trouvé bon que M. de Besze s'y employast
de tout son pouvoir ».
Mais Bèze lui-même était excédé de cette affaire qui durait
depuis des mois et qui lui semblait aller de mal en pis. Ce
n'était pas seulement l'obstination d'Aubery qui le fâchait,
c'était encore la mansuétude des autorités bernoises à l'égard
trine d'iceluy. Qui fust cause qu'on advisa de faire un escrit auquel on compren-
droit le point de justification conforme a la confession qui avoit été suivie
jusqu'alors. Et fut dit que tous signeroyent un tel escrit tant les frères des
champs que ceux de la ville avec les professeurs. Et qu'on feroit déclaration que
c'est ce que nous avons creu et croyons encor, espérants que le Seigneur nous
feroit la grâce de le croire jusqu'à la fin sinon qu'on nous montrast par la pa-
role de Dieu que nous sommes en erreur. Et que cet escrit seroit mandé à
Berne pour tesmoigner nostre union. Et qu'on feroit entendre qu'on faisoit tort
a ceux de nostre compagnie de les charger qu'ils fussent de l'advisd'Auberius. Et
que mesmes on escriroit a la classe de Lausanne afin qu'elle ne nous eust en
autre estime qu'elle ne doit et que pour ce regard elle ne fit aucun préjudice.
Et d'autant que M. Musculus faisoit mention aux susdites lettres de trouver
un moyen que les pasteurs des Eglises de Suisse s'entremissent pour générale
conférence et principalement pour le fait d'Auberius, on trouva bon que
M. de Beze s'y employast de tout son pouvoir ». — (i) Reg, de la Comp. B, fol.
158^ — (a) iJii., fol. 159.
44 HENRI MEYLAN
du professeur de Lausanne et de ses partisans. « In ipso Kmine
hujus causse vereor ne a magistratu Bernensi gravissime sit
peccatum », confie-t-il à Grynaeus dans sa lettre du ii oc-
tobre ('^ Il eût fallu, à son sens, obtenir d'Aubery, bon gré
mal gré, qu'il livrât sur le champ tous les exemplaires restants
des Orationes et, de plus, les autres écrits théologiques dont il
était fait mention dans celles-ci. En second lieu, exiger de lui
qu'il se soumît au jugement des Eglises de la Confession hel-
vétique. Pour avoir négligé de prendre ces deux mesures, on
devait s'attendre au pire.
3. Consultations théologiques.
Tandis que l'on s'inquiétait ainsi à Genève, les ministres et
professeurs de Berne adressaient à leurs collègues de Bâle,
de Zurich, de Schaffhouse et de Heidelberg des missives
officielles pour leur soumettre le cas d'Aubery et recevoir
leur avis sur son livre.
Le I " octobre, le professeur Christian Am Port, au nom de
tout le collège des ministres de l'Eglise bernoise, écrivit aux
pasteurs et docteurs de l'Eglise et de l'Université de Bâle (^).
Cette longue lettre latine, à laquelle nous avons déjà emprunté
beaucoup de détails, est avant tout un exposé des faits. De
dissertation théologique il n'y a pas trace. Pas davantage de
liste des points controversés, comme celle qu'avaient dressée
les Genevois et dont, au reste, copie était jointe. La consulta-
tion théologique, c'était aux Bâlois de la donner ; consultation,
et non pas arrêt, car l'affaire restait pendante devant le Con-
seil de Berne. Mais on ne les suppliait pas moins de bien vou-
loir se prononcer dans le débat, sans nulle considération de
personne, car il s'agissait de la gloire de Dieu à défendre, au
moment où « certains, méprisant les avertissements des bons.
(I) Bibl. de Bâle, Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 116. — (2) Bibl. de Bâle,
Kirchenarchiv, vol. 22 b, fol. 55 s.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 45
ne craignent pas de susciter dans l'Eglise^ pour leur seule ambi-
tion^ un si dangereux différend ». Les Bernois ne pouvaient
ignorer qu'Aubery était connu et apprécié à Bâle, où il avait
pris son doctorat en médecine^ qu'il y avait des amis et des
correspondants ; lui-même avait déclaré qu'il avait fait par-
venir là-bas des exemplaires de ses Orationes,
C'était donc à Bâle maintenant que rebondissait la contro-
verse albérienne. On n'était pas sans y savoir quelque chose de
ces débats. Les lettres répétées de Bèze à Grynaeus avaient
donné l'alarme ^^^, Le i8 septembre déjà^ dans une longue
épître où l'âge fait trembler sa main, le patriarche de l'Eglise
de Genève avait mis en garde l'antistès bâlois contre les
Kaivoqpiuviai et les idées hétérodoxes du philosophe de Lau-
sanne ; il avait exhalé librement sa peine et son chagrin de
voir l'un des plus anciens élèves de l'école de Genève, l'un de
ceux qu'il avait toujours aimés, se rebeller ainsi contre la vraie
doctrine et jeter entre les pasteurs une pomme de discorde.
En vain avait-il, lui Bèze, discuté, prié, averti ; Aubery était
resté sourd, s'enfermant dans son arrogante obstination (2).
Mais ce n'étaient pas seulement les lettres de Bèze qui
avaient instruit les Bâlois des objections faites à la doctrine
du professeur de Lausanne. Celui-ci avait adressé à Grynaeus,
peu après l'envoi des Orationes, une longue dissertation où il
en faisait l'apologie et répondait aux griefs de ses adversaires (3).
(}) Bibl. de Bâle, Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 113 ss. — (2) A la suite
de cette lettre, Grynaîus avait fait une démarche auprès de Théodore Zwin-
ger, le médecin, pour qu'il mît en garde contre ses propres idées son an-
cien élève et correspondant de Lausanne. Voir la lettre de Bèze à Grynaeus,
4 octobre : « De Alberio, recte fecisti quod D. Zvingerum nostrum monuisti
ut amici apud illum ofiScio fungeretur. Sed longe pejore loco res est quam
existimes ». Bibl. de Bâle, Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 114. — (3) L'original
de cette Apologia est conservé dans le dossier Grynaeus (Bibl. de Bâle,
Kirchenarchiv, vol. 23 b, n° 96). Une copie fautive se trouve dans la collec-
tion Dupuy, vol. 424, fol. 140-144. Ni l'un ni l'autre de ces textes ne porte de
date. Mais on peut presqu'à coup sûr dater l'écrit de l'automne 1587. En effet,
la fin de l'Apologie, qui manque dans la copie de Paris, présente des ressemblances
frappantes avec les lettres du 23 août écrites par Aubery à ses amis de Bâle.
Au surplus, voici cette péroraison qui est révélatrice de l'état d'esprit d'Aubery :
« Quod si in illis ipsis orationibus meis tibi, vir clarissime, quaedam occurrant
qu£ minus satisfaciant, scriptis ad me literis ista mihi significare ne graveris oro
46 HENRI MEYLAN
Je renonce à analyser ici ce long mémoire où Tauteur revient
toujours sur les mêmes affirmations. Le seul élément nouveau
qu'il apporte, ce sont les citations tirées de Luther, en parti-
culier des Disputes. Il rappelle en outre que le Commentaire
SUT Vépître aux Galates, édité par Luther lui-même, doit
être soigneusement distingué de celui qui fut compilé par
un anonyme à Taide des cours de Luther et de Mélanchton,
Le 4 octobre 1587, le Couvent bâlois prit connaissance de la
missive des frères de Berne au sujet des Orationes; il décida
d'y faire une réponse collective. Dans la séance suivante
(13 octobre) eut lieu la délibération ^^K Le résultat de cet entre-
tien est consigné dans une grande lettre aux ministres et pro-
fesseurs de Berne, dont le texte nous a été conservé, de la
main de Grynaeus ^^K C'est une véritable dissertation.
Les Bâlois commencent leur écrit en se félicitant, eux aussi,
de cette Travapnuivia qui, par un singulier bienfait de Dieu,
existe dans la doctrine de ceux qui enseignent dans les Églises
réformées de Suisse ; ils prient de tout leur cœur Notre Sei-
gneur Jésus- Christ qu'il veuille sanctifier par sa vérité M. Au-
bery et ceux de son parti, pour empêcher qu'ils ne soient, mal-
gré eux, fauteurs de scandales et de divisions. La sage décision
qu'on avait prise à Berne de supprimer les Orationes et d'in-
viter leur auteur à un amical colloque avec les théologiens de
la ville est approuvée sans réserve : on a pourvu de la sorte à la
paix de l'Eglise, à l'honneur de la République, à la renommée
d'Aubery lui-même — de « notre Aubery » dit la lettre — et
à la concorde de ceux qui enseignent. Tout en étant prêts à
interpréter « in meliorem partem » l'écrit du professeur de
Lausanne, les Bâlois se déclarent certains de le voir désavoué
par tous les pasteurs orthodoxes, docteurs et autres gens ins-
truits des Eglises, s'il vient à tomber entre leurs mains : ils
atque obtestor. Nam non solum tibi, itemque uni et alteri, neque uni duntaxat
aut alteri Ecclesis, verum etiam omnibus vere christiams qui xplaiia illud habent,
lïiaxe elôévai diràvra, meam fidem, religionem et eiiXapei'av, cum literis tum
etiam ore coram, me probaturum in Domino meo Jesu Cluisto confido et spero »,
— (I) Arch. de Bâle, Kirchenarchiv D i, i, p. 50. — (^) Jbid., p. 50 s. Une
copie de cette pièce se trouve dans la coll. Dupuy, vol. 103, fol. 104^ à 107.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES * ORATIONES » 47
n'y trouveront ni la façon de traiter la doctrine qui est celle
de l'Eglise et qui convient, ni la vérité même des idées ; le
titre même qui parle de la Romana fides est insolite et Tordre
suivi est inexistant ou, du moins, ne s'accorde pas avec celui
de l'apôtre Paul.
La condamnation d'Aubery est donc catégorique. En voici
les considérants : son œuvre se présente comme un commen-
taire de l'épître aux Romains ; la principale vertu de l'inter-
prète est de faire la lumière sur les passages obscurs, en dé-
finissant les termes j or M. Aubery use d'un genre de discours
si étrange et de paroles si vides (Kevocpiuvia) que le lecteur aura
moins de peine à comprendre la pensée de l'apôtre que celle
de son commentateur. De plus, celui-ci fait entrer dans l'épître
sa propre notion de la justice de Dieu, au lieu de la dégager
du texte, comme le veut saint Hilaire. Il ne satisfait donc pas
au rôle d'interprète qu'il a assumé.
De plus, l'opinion nouvelle dont il est l'auteur comporte des
conséquences qui sont manifestement fausses. Par exemple,
lorsqu'il déclare, p. 255 et 256, que « la loi de l'Esprit de vie
en Jésus- Christ, la continence, la patience et la charité, sont
des parties de la foi qui nous est imputée à justice » : ergo,
dira le jésuite, ce n'est pas par la foi seule, mais aussi par les
œuvres que nous sommes justifiés. Ailleurs encore, lorsqu'il
insiste sur la Koiviuvia {biiunÔTiuv en Christ, au point de dire
que la chair de Christ est vivifiante par elle-même : ergo, dira
Jacobus Andreae, il s'ensuit que le Verbe vivant a si bien com-
muniqué ce qui lui est propre à la chair qu'il a revêtue que
celle-ci est per se vivifiante, toute présente, toute puissante, etc.
Sur quoi les théologiens bâlois proposent à la pieuse médita-
tion d'Aubery les paroles de Cyrille d'Alexandrie qui réduisent
la chair, c'est-à-dire le corps humain du Christ, à son rôle
d'instrument et non de cause.
On pourrait relever d'autres points encore qui favorisent
les Anabaptistes et sur lesquels l'auteur se contredit, mais les
théologiens de Bâle y renoncent, « pour ne pas sembler cher-
cher un scorpion sous chaque pierre ».
48 HENRI MEYLAN
Ils poursuivent leur épître par des conseils pratiques. A
Claude Aubery ils souhaitent cette humilité dont fit preuve un
philosophe au concile de Nicée, lorsqu'il s'avoua convaincu par
le discours d'un simple confesseur. Aux pasteurs de Berne ils
conseillent de ne pas s'engager à l'aventure dans une discussion
avec cet homme qui est à la fois médecin et philosophe^ et qui
parle en philosophe des choses théologiques^ preuve en soit
son traité. D'ailleurs, ils ne désespèrent pas de voir Aubery
revenir à de meilleurs sentiments. Mais, s'il persiste à main-
tenir ses thèses mordicus, méprisant les avis des pasteurs et
docteurs de l'Eglise, il faut alors, c'est l'avis des Bâlois, « aver-
tir vos Eglises que nous n'approuvons ni sa doctrine de la jus-
tification, ni sa façon de parler ». Ensuite il faut que le Conseil
de Berne non seulement lui enjoigne de se taire, mais encore
qu'il sépare de lui les pasteurs de l'Eglise de Lausanne, pour
empêcher qu'il ne soit le chef d'une faction nouvelle. En troi-
sième lieu, il faut sérieusement interdire aux ministres de la
Parole qui ont été « fascinés » par lui de faire aucune mention
de son opinion, ni en public ni en privé. En quatrième lieu
que le magistrat sache bien qu'il a une raison de sévir contre
celui qui, en dépit d'avertissements fraternels, n'a pas hésité
à jeter une pomme de discorde dans l'Eglise pacifiée, « en un
siècle si ulcéré » ; si l'on a agi envers lui avec tant de douceur
c'était dans l'espoir de l'amener à résipiscence. « Enfin, nous
ne doutons pas », déclarent les Bâlois, « que tous les frères
orthodoxes dans les Eglises de Germanie, de France, d'An-
gleterre, de Hongrie, de Danemark, s'ils viennent à lire les-
écrits d' Aubery, ne désapprouvent les Kevocpcuvfai et l'éTcpobi-
bacTKaXla qu'on y rencontre. Préférer à leurs jugements le
sien propre, ce serait de la part d' Aubery faire preuve d'une
rare arrogance ».
Si tout le débat peut être apaisé ainsi, ce sera tant mieux.
Mais, continuent les Bâlois, si l'auteur devait pousser plus
loin la controverse, il faudrait alors lui enjoindre d'exposer ses
idées en quelques thèses déterminées, sans ambages, et d'en-
fermer sa théorie dans le cercle d'une ou deux démonstrations
CLAUSE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 49
par syllogismes ; après quoi, la vérité ou la fausseté de sa pen-
sée étant manifeste, on pourrait facilement aviser s'il était pré-
férable pour l'Eglise de régler le cas dans le synode des pas-
teurs bernois ou dans une assemblée de délégués.
De toute façon, il fallait empêcher que des exemplaires de
ces Orationes ne se répandissent dans le public, non seulement
pour que l'honneur des Eglises n'en fût pas taché, mais aussi
pour enlever aux esprits contentieux et légers l'occasion de
s'agiter ; c'était aussi le moyen de veiller à la réputation d'Au-
bery. Il fallait enfin informer le Conseil de Berne de l'accord
des Eglises réformées de Suisse, du Palatinat et de Savoie (en-
tendez Genève), afin qu'il pût rendre son jugement. Au cas
où Aubery, « comme il lui est arrivé de le faire, aurait entraîné
certains hommes politiques dans le labyrinthe de son opinion,
ceux-ci, apprenant la sentence portée, renonceraient à ces ger-
mes d'erreur et se tiendraient sur leurs gardes ».
Les théologiens de Bâle ne s'étaient pas bornés à discuter
entre eux le contenu des Orationes; ils avaient fait une dé-
marche personnelle auprès de leur collègue, le médecin Théo-
dore Zwinger. Sachant quel cas Aubery faisait du jugement
de cet homme éminent, ils avaient demandé à celui-ci d'in-
tervenir auprès de son ancien élève pour le dissuader d'être
le chef et l'instigateur d'une dissidence dans l'Eglise. Car il
fallait, pensaient-ils, tout mettre en œuvre pour faire com-
prendre à Aubery que les meilleurs, les plus doctes et les plus
pacifiques ne pouvaient approuver la doctrine particulière qu'il
s'était forgée dans son imagination et qu'il ferait lui-même le
plus grand tort à sa renommée en continuant de préférer ses
rêveries aux avis de tous les autres.
4. Aubery à Bâle,
La lettre des Bâlois était écrite, elle allait sans doute être
envoyée à Berne, quand, le 18 octobre, Aubery lui-même ar-
riva. Il survenait à l'improviste (àïrpocrôoKriTiJuc). De tout ce qui
s'était passé à Genève et à Berne, les mois précédents, il ne
50 HENRI MEYLAN
souffla mot à Grynaeus. Il se contenta de dire qu'il avait été dé-
noncé à Berne comme fauteur de « dogmes » nouveaux. Ce
qu'il demandait^ et cela sur le conseil de l'avoyer de Watte-
ville, c'était un colloque en privé avec Grynaeus. On lui répon-
dit du mieux qu'on put, en lui accordant un entretien le len-
demain, après le dîner, mais à la condition que Zwinger y
assisterait.
Grynaeus n'hésita pas longtemps ; il était décidé d'emblée à
placer l'entretien non sur le plan de la discussion théologique,
mais sur celui de la concorde des Eglises. Il comptait en pre-
mier lieu demander à Aubery s'il était prêt à soumettre sa doc-
trine et son livre, aussi bien que ses autres écrits, au jugement
des Eglises de Suisse, de Genève et du Palatinat ; en second
lieu, s'il reconnaissait la justification et la sanctification comme
deux bienfaits distincts du Christ. Ses réponses feraient voir
en effet s'il était de bonne foi et s'il recherchait vraiment la paix
et la vérité. On mettrait tout en œuvre pour l'amener à préférer
ce consensus des Eglises à son jugement propre ; s'il se laissait
fléchir, ce serait tant mieux j s'il persévérait dans son îcrxupo-
TvioinocfûvTi KCi ibioTvuujuocrûvri, alors on demanderait à Dieu de
remédier à ce danger naissant en faisant agir le magistrat.
Telle était la conclusion de la missive signée par Joh. Jacob
Grynaeus et Israël Ritter, le pasteur de Saint-Léonard.
Le 19 octobre, Grynaeus, assisté de Toussain et de Zwinger,
reçut donc la visite du professeur de Lausanne, accompagné
d'un gentilhomme français du nom de Biset ('\ Deux heures
durant Aubery exposa sa pensée avec assurance, « comme
font ceux qui admirent fort leurs propres idées », jugea Gry-
naeus (^>. Il insistait toujours sur ce que la régénération fait
partie intégrante (oùcrtiûbTic) de la justification. Laissant de
côté les faits qui lui étaient connus, Grynaeus répondit en
(i) Il doit s'agir d'Odoard Biset, de Troyes, seigneur du Charlay, grand ami
d'^milius Portus, le professeur de grec de Lausanne, qui utilisa les notes de
Biset dans son édition d'Aristophane (1607). Cf. France protestante, 2* éd., t. II,
col. 579. — (2) L'entretien d' Aubery avec Grynjeus nous est narré par ce der-
nier dans une lettre du ao oct. à Bèze et dans une lettre du 6 nov. à Musculus.
Bibl. Nat., coll. Dupuy, vol. 103, fol. 103 et 104 (copies).
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 51
posant tout d'abord ses deux questions : 1° était-il prêt à sou-
mettre ses idées au jugement des Eglises et à s'y tenir^ quel
qu'il fût ? 2° reconnaissait-il la justification et la sanctification
comme un double et distinct bienfait du Christ?
Mis au pied du mur, Aubery refusa de s'engager. Il était prêt
à céder sur le premier point, si on arrivait à le convaincre par
la confrontation des textes de l'Ecriture, mais autrement il ne
le pouvait honnêtement. Quant à la seconde question, il ne
s'opposait pas à ce qu'on distinguât les deux choses, mais
Paul, disait-il, dans l'épître aux Hébreux appelle partout sanc-
tification la justification et, dans les Corinthiens, il met la sanc-
tification en premier lieu : « Jam abluti, jam sanctificati, jam
justificati estis ».
Grynaeus eut bientôt le sentiment de se heurter à cette obs-
tination des gens qui mettent dans l'Ecriture un sens qui lui
est étranger. Aussi se montra-t-il catégorique, jugeant qu'il
fallait une ouverte répréhension à celui qui cherchait des par-
tisans et des applaudissements. Il lui déclara donc que les théo-
logiens de Bâle réprouvaient vivement cette vpeubmvu^iov Tvôiffiv
et qu'ils en appelaient au jugement de toutes les Eglises réfor-
mées. Puis il énonça les points qu'il ne pouvait admettre dans
les Orationes, Ces griefs, nous les connaissons déjà : c'est
toujours la façon dont Aubery s'exprime, les Kevoqpiuvfai qui
obscurcissent la pensée de Paul ; c'est l'erreur de vouloir con-
vaincre les athées, lesquels nient que les raisonnements des
apôtres eux-mêmes soient « apodictiques » ; c'est la confusion
faite entre justification et sanctification ; c'est la fameuse affir-
mation : regeneratio est oùmiubTic pars justitis qua justificamur
qu' Aubery fait entrer de force dans l'Ecriture ; ce sont enfin
ses contradictions fréquentes ainsi que les textes bibliques ali-
gnés comme preuves obtorto collo, sans parler des armes qu'il
fournit sans le vouloir aux Ubiquitaires, à Jacobus Andréas en
particulier, par sa conception de l'humanité du Christ.
Pour terminer cette franche admonition, Grynaeus exhorta
son interlocuteur à ne point provoquer de troubles dans l'E-
glise par sa doctrine étrangère, soit à cause de la gloire de
52 HENRI MEYLAN
Dieu, soit à cause de la paix de l'Eglise et de l'honneur de
MM. de Berne, soit enfin à cause de lui-même. A ne point
se modérer, en effet, Aubery récolterait beaucoup de bruit,
mais point d'éloge ! On verrait trop bien qu'il avait écrit incon-
sidérément ; ses doctes finesses ne sauraient faire illusion.
Grynaeus se montra dur, sans doute — Aubery se plaindra
ailleurs de son acrimonia. Si le théologien bâlois le prenait sur
ce ton, c'est qu'il était agacé par l'assurance de son interlocu-
teur qui débitait des « sornettes ((p\uap{a) assaisonnées du vi-
naigre des formules aristotéliciennes ». Il lui fit donc entendre
clairement qu'à ses yeux c'était parler de choses qu'il connais-
sait mal et que le Conseil de Berne lui avait rendu grand service
en supprimant les Orationes, Aubery répliqua qu'il avait édité
celles-ci sur le conseil de tous les ministres de Genève, à
l'exception de Bèze, qui avait refusé de se prononcer et qui,
dans la suite, lui avait envoyé un écrit auquel il avait fait ré-
ponse. Il ajouta qu'il était prêt à satisfaire à ceux qui lui de-
mandaient de mieux expliquer ses idées dans un autre écrit.
Telles sont les nouvelles que, le 20 octobre, Grynaeus com-
muniquait à Genève. Aubery n'hésita pas longtemps à se sou-
mettre. Il pria ses amis Amerbach et Zwinger de s'entendre
avec Grynaeus pour que ce dernier intervînt à Berne et lui
obtînt son pardon ; quant à la doctrine, il était prêt à se lais-
ser instruire par Bèze. Grynaeus y consentit, mais il posa ses
conditions : qu' Aubery laissât tomber ses « nova dogmata »,
qu'il acceptât la suppression de ses Orationes, qu'il renonçât
à être le chef d'un parti à Lausanne contre ses frères dans le
ministère, qu'il fût prêt à se montrer docile et respectueux
envers Bèze. A ce prix seulement il intercéderait auprès des
théologiens de Berne et attesterait au Conseil de cette ville
l'esprit de paix et de vérité qui animait maintenant le profes-
seur de philosophie.
Aubery accepta avec empressement et devant tous. On le
renvoya donc à Berne, le 23 octobre, muni de lettres à l'adresse
des Bernois. Mais il fut empêché, semble-t-il, de remettre ces
missives à leurs destinataires. Car, au début de novembre.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES * ORATJONES » 53
ceux-ci n'avaient encore rien reçu de Bâle. Il fallut une nou-
velle lettre de Grynaeus à Musculus, datée du 6 novembre,
pour renseigner les Bernois sur ce qui s'était passé à Bâle.
Entre temps Grynaeus, qui se demandait si Aubery pourrait
tenir ce qu'il avait promis, avait revu Amerbach et Zwinger,
l'un et l'autre amis du professeur de Lausanne. Tous deux
avaient approuvé la façon dont il avait blâmé les « énormités »
des Orationes et jugeaient que leur auteur avait besoin de cette
répréhension pour se modérer et pour apprendre la çiXonaBeîa
et la (pi\riff"XÎa.
Grynaeus avait promis enfin d'intervenir en faveur d' Aubery
auprès de l'Université de Heidelberg, à condition qu'il se fût
mis d'accord au préalable avec Berne.
5. L'avis des théologiens de Heidelberg et de Zanchi,
En même temps qu'ils écrivaient à Bâle, les théologiens ber-
nois, dans une lettre datée du 30 septembre 1587, avaient de-
mandé leur avis sur les Orationes d' Aubery aux professeurs de
Heidelberg, ainsi qu'à Jérôme Zanchi, l'un des plus illustres
représentants de la tradition calviniste. C'était chose natu-
relle et que les Genevois avaient déjà suggérée, car l'Univer-
sité palatine, que Grynaeus venait de réorganiser, était en pays
allemand le principal foyer de la doctrine réformée. On y avait
eu d'ailleurs, par les foires de Francfort, quelques échos des
débats suscités par l'ouvrage d' Aubery.
Maintenant le messager apportait un récit complet de l'af-
faire — analogue sans doute à celui que reçurent les Bâlois —
et la copie de certains documents. Cette marque de confiance
et de sympathie toucha fort ceux qui en étaient l'objet. Après
lecture des lettres reçues de Suisse au sein de la Faculté de
théologie, on décida de les communiquer, avec le livre d* Au-
bery et la copie des pièces annexes, à Zanchi. Ce « vétéran de
la palestre chrétienne » — aujourd'hui trop oublié — avait
été un des grands champions du calvinisme à Strasbourg et
54 HENRI MEYLAN
dans le Palatinat ; il avait dû quitter Heidelberg en 1576
pour se retirer à Neustadt.
On fit donc en hâte copier les textes pour les lui envoyer par
un messager sûr. Mais, avant que celui-ci fût de retour, le
messager de Berne fit savoir qu'il allait partir. Aussi, sans
attendre d'avoir l'avis de Zanchi et sans avoir longuement
examiné l'ouvrage en question, les théologiens heidelbergeois
rédigèrent-ils, sur le champ, une première réponse à leurs
collègues de Berne ('^. Cette lettre, qui compte plusieurs feuil-
lets d'une petite écriture serrée, est de la main de François
Dujon (Juriius), le brillant juriste de Bourges, l'ancien aumô-
nier de Guillaume d'Orange, devenu professeur de théologie
à Neustadt, puis à Heidelberg.
Son épître n'est pas encore le jugement mûrement délibéré
et pesé des théologiens palatins ; elle n'en comporte pas moins
un violent réquisitoire à l'entroit d'Aubery, un réquisitoire de
tribunal. Question de fait et question de doctrine, telles sont
les deux divisions de cette longue pièce. La conduite d'Aubery
est sévèrement blâmée, mais plus sévèrement encore ses
innovations en matière de théologie, son « dogme » à lui.
Dujon l'enferme dans le dilemme que voici, d'une «nécessité
apodictique » — l'ironie est voulue — : ou bien il n'y a entre son
opinion et la doctrine reçue dans les Eglises aucune différence,
comme Aubery l'afi&rmait aux frères de Genève, ou bien il y
en a une. S'il n'y en a point, Aubery pèche gravement en intro-
duisant des termes inusités et obscurs (Nemini certe prodesse
potest ex officina medica propinatum t6 tujv Xofiuv veoKparov j .
Il nuit ainsi à la doctrine, sur laquelle il jette la suspicion, « en
ce temps surtout où il y a plus de vanité que de vérité, plus de
vaine science que de juste conscience ». Il nuit à l'Eglise et à
ses membres en jetant le trouble dans les esprits qui, sous pré-
texte des àpicTTOTeXeiuuv boTMÔtTuiv, risquent d'être entraînés
(}) Ce texte a été publié jadis d'après une copie de la collection Simler, à
Zurich, par F.-W. Cuno, Frandscas Junins der altère, Amsterdam, 1891, p. 311 ss.
Contrairement à ce qu'il affirme, l'original se trouve bien à la Bibliothèque de
Berne, ms. Hist. Helv. III, 130, n" 76.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 55
aux KaKiffTOTeXei'ac (ut ita dicamm) èwoncreic koi cpXuapiac. S'il
n'y a là que XoTOfiaxia, qu'Aubery explique ses Discours et
qu'il montre enfin que sur le fond il ne s'est pas éloigné
d'un pied de l'orthodoxie des Eglises réformées.
Mais, — et c'est ici l'autre branche du dilemme — s'il y a
plus que de la logomachie, si la controverse, comme on le
craint à Heidelberg, porte bien sur la substance et la vérité de
la doctrine, quid"? Aubery, semble-t-il, tantôt l'affirme et
tantôt le nie. Que faut-il donc penser de son opinion sur la
justification ?
La justice par laquelle nous sommes justifiés devant Dieu
est une justice qui vient de Dieu seul et qui est en Christ —
elle ne peut donc être une patibilis qualitas, subsistant en nous,
qui serait le fait de la foi. En second lieu, nous sommes jus-
tifiés gratis, par pure grâce — ce qui ne serait pas si nous étions
justifiés devant Dieu par une justice inhérente, en tant que
cause matérielle, et par la foi, en tant que cause formelle.
En troisième lieu, c'est le Christ que l'apôtre appelle le fonde-
ment et la matière de la justice qui nous justifie. Est-il donc
entièrement et in solidum notre justice, ou ne l'est-il qu'en
partie ? Et s'il l'est entièrement, ex asse, c'est donc que nous ne
sommes pas justifiés par une qualité qui nous soit inhérente,
mais bien par cette justice qu'il approprie aux croyants par
son Esprit, en sorte qu'elle nous soit imputée comme si elle
était de notre fait.
C'était là le point délicat, sur lequel Aubery avait insisté,
et c'est là que s'arrête la dissertation théologique des Heidel-
bergeois. On voit trop bien qu'ils n'avaient pas encore eu le
temps de lire les Orationes et d'en discuter les thèses maîtres-
ses. Ils l'avouent eux-mêmes : « Il ne serait pas équitable de
juger trop hâtivement de choses pas encore lues, ou pas assez
comprises, connues et pesées ». C'est pourtant bien ce qu'ils
venaient de faire, dans leur désir de remettre à tout prix quel-
que chose au messager de Berne pressé de regagner son pays.
Us comptaient d'ailleurs donner leur réponse définitive,
lorsqu'ils auraient reçu l'avis de Zanchi et qu'ils auraient
56 HENRI MEYLAN
débattu les points essentiels. La missive de Dujon se ter-
mine par des louanges à l'adresse du pieux et chrétien magis-
trat de Berne^ qui n'avait pas hésité à assumer la « connais-
sance de cette cause » en tant que vo|i6(puXaE du Dieu tout
puissant, et par des vœux pour que tout fût mené à bonne fin.
Conserver dans les églises de la Réforme l'ônovoia èv Tfi
ÛTiaivoûffri èibacTKaXia, tel est le souhait des « professeurs en
saintes lettres » de l'Université de Heidelberg.
Le vieux Zanchi, lui aussi, devait faire entendre sa voix, non
sans quelque retard, car il ne pouvait plus alors ni lire ni
écrire. Ce n'est qu'à la fin de novembre que les théologiens
de Heidelberg reçurent sa réponse, datée de Neustadt ^^K II
avait pris connaissance non seulement du livre d'Aubery,
mais aussi des lettres des Genevois et des Bernois ; l'analyse
de Bhze sur la justification lui avait beaucoup plu. Il déplorait
surtout qu'une telle controverse eût éclaté à Lausanne, en un
moment où les Eglises avaient assez de sujets de troubles et
où l'on n'entendait que bruits de guerre. Mais qu'y faire?
Oportet haereses esse, ut qui probati sunt manifesti fianU
Zanchi, on le voit, prend d'emblée la même position que
ses collègues de Bâle ou de Heidelberg à l'endroit du petit
livre d'Aubery. Ce n'est pas qu'il fasse peu de cas de son
auteur, qu'il n'a du reste jamais rencontré. Il le juge fort
érudit et très versé en Aristote : « Il est », dit-il, « de ceux
qu'il ne faut ni mépriser ni blesser, mais bien plutôt retenir
dans nos Eglises par des entretiens amicaux, des procédés
fraternels et une discussion paisible. Il est déjà bon philosophe,
il se pourrait qu'il devînt meilleur théologien ». Quant aux
Orationes, Zanchi estime qu'elles contiennent, à côté de choses
excellentes, certaines affirmations auxquelles il ne peut aucu-
nement souscrire et dont il ne voit pas comment on peut les
(i) La lettre de Zanchi est datée du 22 nov. 1587. Mais ce n'est que le 30 mars
1588 que Daniel Toussain, alors professeur à Heidelberg, enverra à Bèze le
« judicium » de Zanchi. Bibl. Nat., coll. Dupuy, vol. 104, fol. 147 (original fran-
çais). On en a publié le texte, en supprimant le nom d'Aubery, dans le recueil de
ses lettres, Epistolarum libri duo, Hanau, 1609, t. I, p. 346-356.
CLAUDE AUBERY: U AFFAIRE DES « ORATJONES » 57
accorder avec les Ecritures, ni avec !'« analogie de la foi », ni
avec la doctrine reçue dans les vraies Eglises,
Et Zanchi d'examiner longuement la première et princi-
pale question : la justification. Nous ne le suivrons pas dans ce
remarquable exposé. Il a bien vu ce qui manquait à ce philo-
sophe plongé dans les problèmes théologiques. Qui voudra
fixer avec précision l'état de la question à la fin du XVI'
siècle ne négligera pas cette longue épître. Notons seulement
que chez Zanchi la rigueur de la discussion s'allie, à l'endroit
de l'auteur des Orationes, à une sérénité bienveillante que nous
n'avons pas souvent trouvée ailleurs.
6. Les réponses de Zurich et de Schaffhonse,
L'Eglise de Zwingli et de Bullinger ne pouvait être tenue
à l'écart d'une controverse si délicate. Le i"^ octobre 1587,
les Bernois adressaient à leurs frères de Zurich une lettre de
même teneur que celle qu'ils envoyaient à Bâle <'>. Et, quel-
ques jours plus tard, Bè^e exprimait à l'antistès Rudolf
Stumpf les soucis que lui causait cette affaire. « Il n'y avait
donc pas assez de dissensions dans l'EgUse sans que cette
controverse éclatât, du côté où on .l'attendait le moins » ^^K
Les pasteurs de Zurich prirent connaissance du dossier qui
leur était transmis et répondirent à Berne dans la première
moitié de novembre. Stumpf eut soin d'envoyer à Bèze une
copie de ce document qui contenait leur appréciation sur
l'écrit d'Aubery. Musculus, de son côté, fit tenir cette pièce
à Bèze. L'avis des Zuricois, tout en réprouvant la doctrine
d'Aubery, tout en relevant un certain nombre de points
0) Arch. de Zurich, E II 360, p. 655 (original, sans adresse). Une copie de
la lettre des Genevois (11 août) se trouve également aux archives de Zurich. —
(2) Bèze à Stumpf, 11 octobre 1587. Bibl. centrale, Zurich, ms. A 69, p. 145.
Dans une lettre à Heinrich Wolf, alors diacre au Grossmûnster, Bèze revient sur
cette affaire : « De Alberii libro et vicinorum Lausanensium intempérie, a qui-
bus [n]unquam taie expectassem, nolui vobis esse molestus ». Arch. de Zurich,
E II 381, p. 1463 s.
58 HENRI MEYLAN
discutables, devait être relativement modéré à l'endroit du
professeur de Lausanne, car Bèze estima qu'ils n'étaient
pas allés assez loin. Répondant à Stumpf ^^, il jugea donc
nécessaire d'entrer dans le détail pour faire toucher du doigt
aux théologiens zuricois combien l'auteur des Orationes s'écar-
tait de l'orthodoxie réformée et donnait des gages soit à la
doctrine des papistes, soit à celle des luthériens.
Les pasteurs zuricois ne se désintéressaient cependant pas
de la controverse. En même temps qu'il envoyait à Berne la
déclaration de l'Eglise de Zurich, Stumpf en avait communi-
qué autour de lui une copie, ainsi que les lettres des Genevois
et des Bernois. Nous possédons la lettre que lui écrivit à ce
propos un de ses parents, le pasteur Johannes Steiner ^^^ ;
celui-ci lui demande de bien vouloir lui renvoyer cette admo-
nitio, pour qu'il puisse la copier et la montrer à tous ses col-
lègues. L'opinion de Steiner sur les Orationes d'Aubery est
significative : « On pourrait admettre cela », dit-il, « comme des
exercices d'école, pour que les jeunes gens apprennent à imi-
ter en d'autres matières la méthode d'Aristote, comme le fai-
saient les professeurs au temps où j'étais à Lausanne ; mais
les pubher, se donner pour un chrétien disciple d'Aristote et
surtout porter atteinte à ces deux ornements de l'Eglise, la
pureté de la doctrine et la concorde, cela ne peut être approuvé
en aucune façon ».
Plus intéressant encore est le mémoire composé par un
jeune théologien zuricois, Raphaël Egli ^>, qui avait été l'élève
de Bèze à Genève et de Grynaeus à Bâle. Egli devait jouer
plus tard un rôle en vue : c'est lui qui restaiurera le chant
d'Eglise et composera le premier recueil de cantiques de
Zurich ; mais son goût pour les expériences alchimiques lui
vaudra d'être destitué et banni de la ville en 1605. Il était alors
( i) Bèze à Stumpf, 21 nov. 1587. Bibl. de Zurich, ms. A 69, p. 129 s. —
(2) Lettre de Joh. Steiner, sans adresse et sans date [nov. 1587]. Arch. de
Zurich, E II 381, p. 1849. — (3) La destinée fort curieuse d'Egli (1559-
1622) a été retracée par M. J.-J. Waelli, dans le Zûrcher Taschenbnch, 1905,
p. 154-192.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES a ORATIONES » 59
maître d'école à Winterthour. Johann Stumpf, le fils de l'an-
tistès, lui envoya^ à la fin de novembre 1587, le petit livre
d'Aubery, en lui demandant de rédiger un avis là-dessus dans
les huit jours. Egli s'exécuta, tout occupé qu'il fût par sa
tâche à l'école ; le 6 décembre, il envoyait à Zurich un judi-
cium en vingt pages ^'\
Il serait fastidieux de reprendre l'un après l'autre les griefs
qu'il fait à l'ouvrage du professeur de Lausanne. EgH, qui
connaît bien VOrganon aristotélicien publié par Aubery, a su
poser d'emblée la question de la méthode en théologie ; l'em-
ploi de cet analyticus modus est-il bien légitime? ce tpottoc
iraibeiac convient-il vraiment en tous points à la sacrée théo-
logie? ne doit-on pas craindre que, s'il fait progresser en
philosophie et dans les choses naturelles, il ne mène à l'erreur
en théologie et dans les choses surnaturelles ?
La réponse faite par Aubery à cette objection {Orationes,
p. 24) ne satisfait pas Egli ; il en dénonce l'illusion première :
l'auteur croit retrouver dans l'Ecriture mal comprise des for-
mules semblables à celles d'Aristote, alors que l'àTtobeiEic de
l'Esprit dont parle l'apôtre (I Cor, 2) n'a rien à voir avec le
syllogisme apodictique du logicien. Examinant longuement
la question de la justification, comme l'avait fait de son côté
Zanchi, Egli dénonce le TtpuJTOv ii>eO,6oc d' Aubery qui veut que
nous soyons déclarés justes au regard de Dieu en vertu de la
jiKtice inhérente en nous ; et cela par la faute de cette Catego-
riarum fallax disciplina qm ignore le modus imputativns de la
justice de Dieu.
Tel qu'il est, ce judicium fait honneur à celui qui l'a rédigé.
D'ailleurs Egli ne prétendait point qu'on le publiât, mais seu-
lement qu'il fût soumis à Bèze, son ancien maître. Ce n'est
qu'à la fin de février 1588 que Stumpf s'acquitta de cette
commission (*>.
(0 Arch. de Zurich, E II 450. — (2) Stumpf à Bèze (s. d.). Bibl. de Zurich,
ms. A 69, p. 341. R. Stumpf, l'antistès, fut si content du résultat qu'il de-
manda bientôt à Egli un rapport sur les points discutés entre Huber et Muscu-
lus.
6o HENRI MEYLAN
Quant à l'Eglise de Schaffhouse, consultée elle aussi par
Berne, elle garda longtemps le silence et ne fit pas de réponse
officielle, par la faute, semble-t-il, de son doyen, Joh.- Conrad
Ulmer. Mais quelqu'un veillait, qui n'était pas disposé à lais-
ser passer sans autre les Orationes du professeur de Lausanne,
c'était Johann Jet^ler, un ancien étudiant de Heidelberg,
alors professeur de théologie à l'école de Schaffhouse. « Aubery
a mis au jour un écrit qui était digne des ténèbres Cimmé-
riennes, voire même Egyptiennes », écrira-t-il plus tard à
Musculus ; « je n'ai rien lu de plus confus, de plus enveloppé,
bien que l'auteur se croie fort savant ». Jetzler avait commencé
de mettre par écrit son opinion sur quelques points de la doc-
trine albérienne. Mais on apprit bientôt à Schaffhouse, de
source bien informée, qu' Aubery, « ébranlé par les raisons et
les prières de Grynseus, de Zwinger et d'Amerbach, avait
chanté la palinodie ». Jetzler, pour sa part, jugea la chose peu
croyable, car ces erreurs, dit-il, sont de celles qu'on n'aban-
donne pas aisément quand on les a longtemps tournées et
retournées dans son esprit. Il renonça néanmoins à poursuivre
sa critique des Orationes^ Il fallut une nouvelle lettre en jan-
vier 1588, annonçant qu' Aubery, loin de se soumettre, appe-
lait de ses vœux la discussion, pour le déterminer à écrire à
Musculus afin d'obtenir de lui des nouvelles exactes ^^\
§ 7. V opinion de Nicolas Séguier, pasteur de Payerne,
et de Zerkintes,
Ainsi donc les théologiens de Zurich et de Schaffhouse
aussi bien que ceux de Heidelberg et de Bâle se prononçaient
catégoriquement contre les « nouveaux dogmes » des Ora-
tiones, La consultation théologique demandée par les Bernois
avait tourné fort mal pour Aubery et confirmé les sévères juge-
(i) Jetzler à Abr. Musculus, fin janvier 1588. BibL de Zofingue, tas. P 14,
vol. n, n° 83. J'ignore quel était le correspondant qui renseignait ainsi les pas-
teurs de Schaffhouse sur les faits et gestes d' Aubery.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 6l
ments portés par Bèî;e. Mais que pensait- on de tout cela dans
l'Eglise vaudoise? C'est ce que nous voudrions bien savoir,
et ce qu'en fait nous savons le moins.
Il ne semble pas que les idées d'Aubery aient eu beaucoup
d'adhérents dans les Classes vaudoises, pas même dans la
Classe de Lausanne, qui ne se confondait point, on le sait, avec
la Compagnie des pasteurs et professeurs de la ville. A la fin
de septembre 1587, Bèze estimait qu'à part Bœuf et Lemerle
tous les autres étaient restés fidèles à la Confession commune,
c'est-à-dire à la vérité.
Et, parmi les délégués des Classes au colloque de Berne,
les plus marquants se montreront adversaires décidés de
l'albérianisme : Guillaume du Bue, le pasteur d'Yverdon,
Nicolas Séguier, de Payerne et Toussain Sébastien, d'Echallens.
Le seul document que nous possédions est précisément une
lettre de ce dernier, qui en dit long à cet égard. Voici en quels
termes le pasteur de Payerne exprime son opinion sur les Ora-
tiones, dans une lettre à Bèze ('>, datée du 31 octobre :
« Quant au livre de M. Auberi je vous en ai desja escrit mon
opinion. J'en ay communiqué avec lui et avec Monsieur Beuf
et leur en ay dit ce que j'en pensois, que pleust à Dieu qu'il se
fut contenu jusques a ce qu'il eust sceu si sa doctrine seroit
receue. Je luy dis mesmes que puiâque vous estiez si grands
amis et qu'il voyoit que vous n'approuviez pas son livre, il se
devoit déporter, considérant mesme Testât auquel est a pré-
sent l'Eglise. Monsieur Beuf me respondit qu'il vous en avoit
escrit par trois fois et me monstra trois letres, ausquelles il
disoit que vous n'aviez voulu fayre aucune responce. Quoi que
ce soit, comme je luy dis, je n'approuve aucimement sa procé-
dure. Depuis son livre est parvenu jusques a moi et l'ay desja
leu une fois tout entier, mais c'est la plus estrange façon de
manier l'Escriture que j'ay jamais veu. J'ay leu Justin qui est
grand philosophe et Tertulien et Basile, mais je n'en ay point
veu qui traite l'Escriture comme il fait. Quant au fonds, l'Idée
(') Bibl. Nat., coll. Dupuy, vol. 104, fol. 105.
62 HENRI MEYLAN
de la foi imputée a Justice qu'il forge embrouile tellement la
matière de nostre salut et met nos consciences tellement en
doute que nul ne seroit asseuré d'estre justifié sinon après la
mort. Je le relis encores une autre fois pour le mieux mâcher
et digérer. J'apperçoi bien qu'il n'est pas approuvé par la Sei-
gneurie, car en recevant les escholiers en charge on leur
fait jurer qu'ils ne prescheront aucunement une telle doc-
trine. »
Lorsqu'il écrivait cela, à la fin d'octobre, le pasteur de
Payerne ne savait pas encore comment s'était passé l'entre-
tien avec Grynaeus. « Nous verrons », dit-il, « que c'est qu'il
rapportera de Basle s'il passe par ici. Je vous advertiray de ce
que j'auray apprins de luy. Notre Seigneur veuile avoir pitié
de lui. Je crains bien qu'il n'y en ayt lesquels, possible, par
quelque passion le fortifient en son fait. Il sera bon de le trai-
ter doucement. » Et il ajoutait avec beaucoup de bon sens :
« Aussi bien croy-je que son livre ne sera pas fort manié pour
l'obscurité qui y est ».
En formulant ce jugement, le pasteur de Payerne se rencon-
trait exactement avec le vieux chancelier Zerkintes, l'ami de
Viret et de Calvin, qui dans un billet à Musculus ^'^ (6 no-
vembre 1587) s'exprimait ainsi : « Pour ce qui est des Orationes
d'Aubery, je ne pensais pas qu'elles seraient accueillies avec
beaucoup d'applaudissements, attendu qu'elles n'ont ni mé-
thode ni doctrine conforme à l'Ecriture sainte, mais qu'elles
sont enveloppées de subtilités d'Aristote que nous voyons
revenir sur l'eau. Personnellement, je souhaite qu'il s'en tire
à bon marché, de peur que l'excellent caractère de ce savant
homme ne s'altère de chagrin et de dépit ». On reconnaît à
ce vœu la douceur et la bonté qui ont été la caractéristiqiie de
Zerkintes. Mais tous ne partageaient pas les sentiments du
vieil homme d'Etat bernois ; c'était le cas en particulier d'un
collègue d'Aubery à Lausanne, Michel Hortin, qui venait de
(I) VuiLLEUMiEK, t. II, p. 139, note 2. L'original se trouve à la bibliothèque
de Zofingue, ms. P 14, vol. I, n" 74.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 63
quitter sa chaire d'hébreu pour se retirer à Berne^'^ Hortin ne
résista pas à la tentation de colporter de côté et d'autre des
lettres privées dans lesquelles Aubery n'était pas ménagé,
l'une de Grynaeus et l'autre de Toussain (^> ; ce dernier le
comparait sans raison à l'un des pires hérétiques du temps,
l'antitrinitaire Blandrata. Aubery l'ayant su s'en plaignit à son
ami Biset de Bâle, qui le fit savoir à Zwinger. Celui-ci fit
une démarche auprès de Grynaeus, estimant que c'était con-
traire à l'accord conclu récemment et qu'il fallait faire cesser
la campagne menée par Hortin, si l'on voulait qu' Aubery de
son côté respectât l'engagement « sacri silentii et q)i\o)ia0eiac
ac tranquillitatis » qu'il avait pris en présence des Bâlois ^3).
Grynxus se rendit à cet argument et intervint à son tour
auprès de Musculus à Berne pour que désormais Hortin con-
sentît à se modérer ('^^ Si l'on voulait qu' Aubery se montrât
déférent envers Bèze, il fallait éviter de l'irriter.
Gryn^us ne se faisait d'ailleurs pas beaucoup d'illusions sur
la paix conclue. Il redoutait de nouvelles controverses. C'était
aussi le sentiment de Bèze, qui lui écrivait, le 14 novembre î
« Je crains fort que rentré à Lausanne, Aubery n'oublie Bâle,
tant l'aÙTapecrKeia est un mal tenace » ^s).
C'était donc une paix précaire, disons mieux une trêve, qui
avait été conclue à Bâle sous les auàpices de Grynaeus. On ne
pouvait en rester là. Les Eglises de Suisse avaient donné leur
avis sur les Orationes du professeur de Lausanne ; il apparte-
nait maintenant au Conseil de Berne, qui avait demandé cette
consultation, d'en tirer la conclusion et de rendre sa sentence.
(I) Sur Michel Hortin, voir H. Vuilleumieh, Les hébraisants vaudois du
XVI^ siècle. Il pourrait s'agir aussi de Jean Hortin, professeur d'hébreu à Berne,
qui était probablement son frère. « D. Hortinus noster », dit Grynaîus. —
(2) Cette lettre de Toussain ne figure pas dans le recueil de Cuno. Mais il y
fait allusion dans sa lettre du 30 mars 1588 à Bèze : « Je m'esbahy qu'un si grand
dialecticien, argumentant a dicto secandum quid recueille de mon epistre que je
l'accomparage a des Arriens : ne parlant que de la curiosité et du scandale qu'ont
donné tels médecins abusans de leur esprit et scavoir ». — (3) Ce fut, je crois,
la dernière démarche en faveur d' Aubery qu'ait faite Zwinger. Il mourut le
6 mars 1588, avant le colloque de Berne. — (4) Grynaeus à Musculus, 19 dé-
cembre 1587. Bibl. de Zofingue, ms. P 14, vol. II, n° 123. — (s) Bibl. de Bâle,
Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 130.
64 HENRI MEYLAN
III. Le Colloque de Berne.
I. La controverse de Samuel Huber et les préliminaires
de la Conférence,
A peine avait-il été informé de la controverse suscitée par
les Orationes, que Grynaeus avait proposé aux Bernois de
réunir les théologiens de la Suisse pour trancher le débat.
Bèze^ à qui Musculus avait communiqué sa lettre, avait ap-
prouvé sans réserve cet avis, qu'il jugeait non seulement fort
utile, mais même fort nécessaire ^'^ Le seul moyen, à son sens,
de briser l'obstination d'Aubery était de le mettre en présence
d'une assemblée réguUère des délégués des Eglises suisses.
« Là, on pourrait le réfuter par la Parole de Dieu et l'amener
ainsi à se tenir tranquille, si Dieu lui en faisait la grâce. Autre-
ment, il serait définitivement classé, et ne pourrait plus en
imposer qu'à ceux qui veulent courir à leur perte. » La Com-
pagnie des pasteurs de Genève, nous l'avons vu, avait auto-
risé Bèze à s'y employer de son mieux.
Quelques semaines plus tard, à l'instigation de Musculus,
Bèze fit une démarche positive dans ce sens : il en écrivit aux
deux avoyers de la ville de Berne et à M. Tillier ^^^ « Cette
rencontre», ajoutait-il, «pourrait se faire sans grands frais, si l'on
ne faisait venir que peu de gens, la distance n'étant point
grande. Il y avait bien Toussain, de Heidelberg, mais il n'était
pas certain qu'il pût faire le voyage, car la route d'Alsace
n'était pas sûre. D'ailleurs, il était d'une telle importance
d'éteindre l'incendie et de fermer la bouche aux adversaires
du dehors, qu'il ne fallait pas regarder à la dépense. » Quant
aux Genevois et à lui-même, Bèze demandait expressément
qu'on les laissât en dehors de ce colloque, il ne voulait pas
(I) Bèze à Musculus, 30 sept. 1587. Bibl. de Zofingue, ms. P 14, vol. II,
n° 95. — (2) Bèze à Musculus, 24 oct. 1587. Ibidem, n" 77.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 65
qu'Aubery pût se plaindre qu'ils fussent juges et parties.
Mais^ si Ton en jugeait autrement, ils ne se déroberaient pas
à leur devoir ^^K
Au reste Bèze ne se faisait pas d'illusion sur l'effet que sa
démarche aurait à Berne. Il n'y était pas «persona grata» et
les ménagements qu'on avait en haut lieu pour l'auteur des
Orationes lui paraissaient de mauvais augure. Bè^e ne passait-il
pas là-bas pour l'auteur ou le promoteur de ces débats, alors
qu'il avait tout fait pour empêcher que le mal ne se produisît ?
La réponse que fit Musculus ne lui laissa que peu d'espoir.
D'autant moins qu'il n'attendait rien de bon d'Aubery lui-
même. Loin de tenir les engagements pris à Bâle et de recon-
naître ses erreurs, le professeur de Lausanne et sa « faction »
ne cherchaient, au dire de Bèze, qu'à en imposer aux pro-
fanes. Il était peu probable qu'il consentît à se soumettre au
jugement des Eglises suisses ; Bè^e s'attendait néanmoins, à la
fin de novembre, à être forcé, malgré son âge et sa mauvaise
santé, de « courir » à Berne ^'^
En e&tt, une autre controverse, celle de Samuel Huber,
venait de s'élever dans le clergé bernois et prenait une fâcheuse
tournure. Or Bèî;e était directement mis en cause par le pas-
teur de Berthoud, qui se servait des Actes du colloque de
MontbéHard, édités par le luthérien Andreze, pour accuser
Musculus d'avoir trahi la vérité en souscrivant aux affirma-
tions de Bèze sur la prédestination. A travers le doyen de
Berne, c'était Bèze lui-même et la théologie de Calvin qui
étaient ainsi mises en accusation devant le Conseil de Berne.
Le vieixx maître de Genève ne pouvait renoncer à se défendre
en personne, s'il le fallait. Au moment ou « Satan venait de
pénétrer par deux portes dans l'enclos (caula) de la Confession
Helvétique, il fallait au plus tôt parer à ses entreprises par un
commun accord et un même conseil ».
Mais Bèze comptait sans le mauvais vouloir des autorités
(0 Cf. la lettre de Bèze à Grynaeus, 14 nov. 1587. BibL de Bâle, ms.
Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 120. — (2) Bè2eàStumpf,2i nov. 1587. Bibl. de
Zurich, ms. A 69, p. 129 s.
66 HENRI MEYLAN
bernoises à son égard. Comme les tentatives de conciliation
entre Huber et Musculus avaient échoué et que l'agitation
allait croissant en ville et dans le clergé de la campagne, le
Conseil de Berne finit par se résoudre à l'idée d'un colloque
où l'on réglerait ensemble l'affaire de Huber et celle d'Aubery.
Il décida de faire appel pour cela à Grynaeus de Bâle et à
Stucki de Zurich, mais non pas à Bèze.
A peine informé de la chose par une lettre de Musculus,
au début de décembre, Bèze écrivit à Berne afin d'obtenir
d'être, lui aussi, convoqué ; c'était sa doctrine qui était mise
en question par Huber, il n'était que juste qu'il pût répondre
à ces accusations par écrit ou de vive voix. Aucune réponse ne
lui fut faite. Il renonça donc à tout espoir et « remit l'affaire
au Seigneur », ainsi qu'il l'écrit à Grynaeus ^'), le 17 janvier
1588.
InteT arma silent Musx : cela n'est pas vrai seulement des
Muses, mais aussi des théologiens ! N'oublions pas que le pays
romand avait eu, à la fin de l'année 1587, une sérieuse alerte.
Les régiments suisses qui, six mois auparavant, avaient rejoint
en Lorraine l'armée des princes allemands envoyée au secours
d'Henri de Navarre et des protestants de France, s'étaient laissé,
eux aussi, entraîner dans la désastreuse retraite des reîtres. Les
troupes du duc de Guise qui poursuivaient les fuyards avaient
paru aux frontières. Berne, alarmée par ses alliés de Neuchâtel,
avait levé 2000 hommes de troupes, surveillé les passages du
Jura et averti les villes confédérées. Fort heureusement, il y
avait eu plus de bruit que de mal ; c'est le pays de Montbéliard
qui avait été ravagé par les soudards de la Ligue. Ces événe-
ments expliquent peut-être le retard du colloque prévu.
Huber n'avait pas renoncé pour autant à batailler et à intri-
guer. Il avait des protections en haut lieuî l'avoyer Beat-
Ludwig de Mulinen était son parrain. Il réussit à persuader
MM. de Berne que ce débat ne concernait pas le théologien
(I) Lettres de Bèze à Grynaeus, 30 décembre 1587 et 17 janvier 1588. Bibl. de
Bâle, Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 121 et 123. Cf. Choisy, L'Etat chrétien cal-
viniste à Genève, p. 273.
CLAUDE AUBERY: U AFFAIRE DES « ORATIONES -> 6j
genevois, « cet étranger qui n'avait rien à dire dans les Eglises
du pays ». Et il obtint que tout se passât en allemand, et non
en latin. Le 19 mars 1588, Musculus écrivait à Bèze qu'il ne
fallait pas compter sur une invitation officielle ; il insistait
d'autant plus pour que Bèze vînt quand même et qu'il défen-
dît en personne la doctrine de la prédestination. « L'affaire
d'Aubery », ajoutait-il, « exige ta présence ; car je sais fort
bien que Grynaeus n'entrera pas en lice contre Aubery et
Bœuf sans toi » ^'^ De son côté, R. Gwalter, de Zurich,
s'était adressé au syndic Roset de Genève pour que Bèze fût
envoyé à Berne, afin de maintenir la vraie doctrine attaquée
par Huber (*^.
Cependant Musculus avait déjà remporté une double vic-
toire en obtenant que le débat avec Huber, fixé primitivement
au 25 mars, fût renvoyé au 14 avril, et que les deux contro-
verses, celle d'Aubery aussi bien que celle de Huber fussent
tranchées non par des Bernois seulement, mais par les théo-
logiens de la Suisse, siégeant avec des membres du Conseil et
des Deux Cents. Le 11 mars les lettres officielles d'invitation
étaient adressées à Zurich, à Bâle et à Schaffhouse ^^K
Le 29 mars 1588, Bèze communiqua les nouvelles reçues de
Berne à la Compagnie des pasteurs. L'avis fut qu'il devait
faire le voyage pour venir en aide à Musculus. « Quant au fait
de ceux de Lausanne, il pourroit protester de ne s'en vouloir
point mesler, afin qu'il ne semblast a ceux de Lausanne qu'il
fust leur partie formelle. Toutefois, s'il estoit requis d'aider
a mettre le bien, qu'il s'y employast le plus proprement que
Dieu lui en feroit la grâce ». Antoine de la Paye lui fut
adjoint pourjcompagnon <'»>.
A quelques jours de là, le 5 avril, Bèze assemblait derechef
la Compagnie pour lui faire part des nouvelles missives reçues
de Berne ^s), Non seulement Musculus le sollicitait « de plus
(I) Lettre de Musculus à Bèze, 19 mars 1588. Bibl. nat., coll. Dupuy, vol. 268,
fol. 191 (copie). — (a) Arch. de Genève, Reg. du Conseil, vol. 83, fol. 74 et 75.
— (3) Arch. de Berne, Teutsch Missivenbuch MM, fol. 839. — (4) Reg. de Ja
Compagnie, fol. 162^ et 163. — (5) Ibid., fol. 163.
68 HENRI MEYLAN
fort » de faire le voyage^ mais cette fois MM. de Berne avaient
fait, enfin, une démarche officielle auprès du Conseil de Genève»
Par une lettre du i^"" avriH'), ils demandaient qu'on voulût
bien envoyer M. de Bèze à la dispute qui aurait lieu prochaine-
ment entre Huber et Musculus et, par surcroît, ils avaient
dépêché à Genève un héraut pour l'escorter ^^^
Que s'était-il donc passé dans l'intervalle ? nous ne le savons
pas. Mais il est permis de croire que la visite inopinée d'An-
toine de Chandieu avait contribué en quelque mesure à cet
heureux changement. En effet, dans la seconde quinzaine de
mars, ce théologien traversa la Suisse, chargé par Henri de
Navarre d'une mission de confiance auprès des cantons suisses
et des princes protestants d'Allemagne ^3). Mis au courant du
débat, l'ancien professeur de Lausanne, qui avait été l'ami et
le collègue de Bœuf et d'Aubery, promit à Bèze d'intervenir
auprès d'eux. « Il s'efforcera par tous les moyens », écrit Bè^e
à Grynseus le 19 mars, « de les ramener dans la bonne voie ;
ce que je souhaite sans oser l'espérer » ^4^). Musculus, de son
côté, estimait que personne ne pouvait avoir plus de crédit
et plus de poids auprès des Lausannois ^s). Ce que furent leurs
entretiens, nous l'ignorons. Mais on peut penser que l'atti-
tude conciliante qu'ils auront à Berne est due pour une grande
part à l'influence persuasive de Chandieu, dont Aubery faisait
tant de cas comme théologien (*\ Et ce n'est pas trop s'avancer
de supposer qu'à Berne aussi Chandieu sut agir, non seule-
ment auprès du vieil Am Port, le professeur de théologie, mais
(i) L'invitation ofiScielle de Berne est transcrite dans le Welsche Missiven-
buch H, fol. 161, et résumée dans le registre du Conseil de Genève, en date
du 5 avril (vol. 83, fol. 80-81). — (2) Bèze, qui venait de perdre sa femme, Claude
Denosse, enlevée par la peste, partit de Genève le 10 avril, en compagnie des pas-
teurs A. de la Faye et J.-B. Rotan, ainsi que des conseillers Lect et Roset. —
(3) Aug. Berntjs, Antoine de Chandieu, p. 109 s. — (4) Bèze à Grynseus. Bibl.
de Bâle, Kirchenarchiv, vol. 18 b, fol. 125. — (s) Musculus à Bèze, voir plus
haut. Le théologien bernois comptait même que Chandieu pourrait assister à la
conférence de Berne. — (6) Cela ressort en particulier de la lettre de Daniel
Toussain à Grynsus, 8 mai 1588 : « D. Sadeel de D. Alberio melius sperabat
quam de D. Bovillo, quem aiebat esse acrem et pertinacem illius dogmatis
{nrepaamaTiiv ». Cdno, Daniel Tossanus der altère, t. II, p. 131.
CLAUDE AUBERY: U AFFAIRE DES « ORATIONES » 69
encore auprès des autorités civiles pour les décider à faire
appel à Bèze.
En même temps qu'ils invitaient officiellement le théolo-
gien de Genève à participer à ce double débat, MM, de Berne
convoquaient pour le 14 avril les représentants des Classes
vaudoises. Nicolas Séguier, pasteur à Payerne, Guillaume du
Bue, pasteur à Yverdon et Jean de Saint-Paul, pasteur à Vevey,
représenteraient respectivement les Classes de Payerne,
d'Yverdon et de Lausanne, tandis que celles de Morges et de
Grandson étaient priées de désigner elles-mêmes « un per-
sonnage des plus idoines, propres et souffisans ».
Elles n'eurent garde d'y manquer ; c'est ainsi que le colloque
de Berne (avril 1588) prit les proportions d'une véritable
assemblée de théologiens, où les Eglises de la Suisse romande
aussi bien que celles de la Suisse allemande avaient délégué
leurs meilleurs ministres <'),
2. Le colloque.
Il vaut la peine de s'arrêter un moment à ce colloque de
Berne, dont on ne connaissait guère jusqu'ici que le résultat.
On savait bien qu'Aubery et ses partisans avaient fini par se
soumettre et par souscrire aux thèses théologiques qui leur
étaient présentées, mais de détails point. Or les documents
existent qui nous permettent de suivre de près ce qui s'est
passé là ; nous possédons le petit discours de Bèze à MM. de
Berne, des notes prises au cours des entretiens avec Aubery,
le rapport allemand des théologiens au Conseil, enfin les thèses
souscrites par tous les assistants ainsi que la profession de foi
(') L'Université de Heidelberg n'y était pas représentée, mais l'avis de
Zanchi, qui condamnait lui aussi les opinions d' Aubery, venait d'être adressé à
Bèze, avec prière de le communiquer à Musculus. Les théologiens de Heidel-
berg s'en tenaient sur ce sujet à leur premier écrit « qui tesmongne assez nostre
advis », écrit Daniel Toussain à Bèze dans sa lettre du 30 mars [1588].
Il faut noter cependant que la Classe de Neuchâtel n'y fut point convoquée;
elle semble même, si étrange que cela paraisse, avoir tout ignoré de ces débats.
yo HENRI MEYLAN
particulière d'Aubery et de ses deux collègues, Bœuf et Le-
merle ^'\
Comme de juste, c'est la controverse entre Huber et Mus-
culus qui est au premier plan, c'est à celle-là que Bèze se réfère
expressément dans sa requête orale. Après deux jours de dé-
bats violents, les 15 et 16 avril, où le ministre de Berthoud se
défendit comme un beau diable en insultant ses juges et ses
adversaires, on dut renoncer à toute tentative de conciliation.
Devant le Petit Conseil, où les théologiens firent rapport le
samedi 20 avril, Huber persista à leur dénier toute compétence
et à soutenir son bon droit. L'affaire avait pris une telle impor-
tance que la décision fut remise au Conseil des Deux Cents,
convoqué le lundi 22 avril. C'est devant cette imposante
assemblée que Grynaeus et ses collègues, puis les pasteurs
bernois, vinrent témoigner que tout avait été fait dans les
règles et confirmer le rapport écrit, déjà transmis au Conseil.
La sentence qui fut rendue alors par les autorités civiles était
en faveur de Musculus ; Huber fut débouté de toutes ses plain-
tes et suspendu en outre, jusqu'à nouvel ordre, de son mi-
nistère. Deux mois plus tard, à la suite de nouveaux débats,
il était banni des terres de la République ^^^
L'entretien avec Aubery, qui eut lieu le samedi 20 et le di-
manche 21 avril, fut moins bruyant et prit un autre tour ^3). Au
lieu de discuter en public, on décida de siéger à huis clos, sous
la présidence de Grynaeus. Pour mettre fin à la controverse
suscitée par les Orationes, il n'y avait que deux voies possibles :
ou une dispute publique, ouverte à tous, qui coûterait cher et
risquerait d'avoir un fâcheux retentissement au dehors, cheî;
les catholiques surtout ^'^^ ou la soumission d' Aubery et de ses
amis, qui consentiraient à se ranger à l'avis des théologiens
(I) Ces documents se trouvent réunis dans le ms. de Genève, 411, fol. 126 ss.
— (2) Trechsel, Berner Taschenbuch, 1854, p. 193-205 et 206-209. — (3) L'ex-
posé qui suit est tiré des notes du pasteur Rotan, prises au cours même de la
séance. Elles sont fort difficiles à déchiffrer, et parfois même à comprendre. Bibl.
de Genève, ms. 411, fol. 134 ss. — (4) Grynaeus insiste sur ce point dans son
rapport au Conseil de Berne.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « OR AT JONES » 71
suisses, « à postposer leur jugement à celui de l'Eglise »,
comme le dira Bèze.
Ce fut Grynaeus qui joua, sans conteste, le premier rôle.
Il ouvrit la séance en exposant brièvement les faits. Il rappela
la publication des Orationes, le voyage d'Aubery à Bâle et les
justes critiques qu'on lui avait faites sur sa façon de mêler
Aristote à la science sacrée ; il fit connaître enfin les condi-
tions auxquelles le philosophe de Lausanne s'était alors sou-
mis : accepter la suppression des Orationes décrétée par le
Conseil de Berne, garder la paix avec les frères sans chercher
à gagner de nouveaux partisans à ses idées, enfin se réconcilier
avec Bèze.
A ce discours, Aubery répondit par quelques explications.
En écrivant ses Orationes, il avait voulu démontrer que les rai-
sonnements du Christ et des apôtres étaient de beaucoup les
plus « apodictiques » de tous ; non pas pour prescrire aux théo-
logiens un mode de procéder étranger à leur science, mais
seulement pour mettre en lumière un TpÔTTOc èTTiatriinTic, un
mode de raisonnement qui est commun à toute science, la
dialectique, celle dont parle Aristote dans ses Premiers Analyti-
ques : « Si cela avait paru étrange, c'est que tous ne sont pas
exercés dans ce genre d'exposition*». Quant au fond, il té-
moignait devant tout le monde avoir en horreur les erreurs
papistes, telles que le meritum congrui et condigni, et acquiescer
à la justification gratuite, par Christ seul ; il détestait égale-
ment la primauté du pontife romain et la succession locale et
personnelle de Pierre. De même il abhorrait l'osiandrisme,
l'eutychianisme et le nestorianisme, en précisant sur quels
points, et en se réclamant des décisions du concile d'Ephèse ;
du même coup il se désolidarisait d'avec Jacobus Andreae et
les ubiquitaires luthériens. Enfin il abhorrait tous ceux qui
s'opposent à la Parole de Dieu ; il déclarait adhérer aux EgUses
de Suisse et de France et reconnaître leurs confessions de foi
pour les plus pures de toutes. Quant aux conditions posées
par Grynaeus, il les avait observées religieusement ; il était
prêt à en témoigner par serment devant le magistrat.
72 HENRI MEYLAN
Après cela Grynaeus pria Aubery de se retirer, ainsi que les
pasteurs qui n'avaient point été expressément invités par le
magistrat bernois. Mais, auparavant, Bèze intervint pour jus-
tifier aux yeux de tous sa présence et celle des Genevois qui
l'avaient accompagné, les conseillers Roset et Lect, les pas-
teurs de la Faye et Rotan ; et, pour ne laisser aucun doute
sur la conduite que les pasteurs de Genève avaient tenue en
toute cette affaire, il fit lire avec le consentement du président
et des assistants le texte de la lettre des Genevois aux Ber-
nois <'^.
Grynaeus, de son côté, reprit la parole pour se porter garant
des bons sentiments d' Aubery ; il l'engagea à renoncer à la
dispute publique et à suivre plutôt l'autre voie, celle de la
soumission amiable.
Stucki de Zurich et Jetzler de Schafîhouse se prononcèrent
aussi dans le même sens. Christian Am Port, le vieux profes-
seur, exposa à son tour ce qui s'était passé entre Aubery et
les Bernois.
Alors on passa au vote ; de l'avis de tous, Grynaeus pria
Aubery de se retirer avec quelques-uns des assistants qui lui
seraient agréables, pour réfléchir à ce qu'on demandait de lui.
Aubery y consentit ; et les autres furent d'accord de consti-
tuer une commission qui formulerait des conditions, dont on
délibérerait ensuite en assemblée plénière.
Il pouvait sembler que la déclaration expresse faite par
Aubery suffisait et que l'harmonie était rétablie entre les théo-
logiens de la Confession helvétique ; mais tel n'était pas l'avis
de tous ; Bè^e, en particulier, voulait des précisions et des
garanties. Il s'expliqua bientôt sur la façon de mettre fin à la
controverse. Si le livre, dit-il en substance, n'avait pas été
imprimé, je passerais volontiers là-dessus pour la paix de
l'Eglise ; mais, étant donné qu'il est dans toutes les mains et
qu'il ne contient pas seulement des passages ambigus, mais
encore des choses fausses et qui répugnent à notre confession
(I) Il s'agit ici de la grande lettre du 1 1 août 1587.
CLAUDE AUBERY: U AFFAIRE DES « ORATIONES » 73
et à notre doctrine, je me demande s'il est suffisant qu'Aubery
consente à sa suppression. D'autant plus qu'il a par devers lui
beaucoup d'autres écrits tout aussi dangereux, s'ils sont du
même genre ; plusieurs ont été imprimés à Genève, tant nous
doutions peu de lui. D'autre part, il faut avoir égard à sa
réputation personnelle. Nous savons ce qui est arrivé à de
grands esprits comme Tertullien.
Il fallait donc trouver un autre moyen de parer à ces maixx,
Bèze proposa que l'on tirât des Oratiônes une liste des pas-
sages incriminés, avec renvoi aux pages, et que l'on opposât
à ces erreurs la vraie doctrine réformée, à laquelle tous
souscriraient sur un « instrument » public ; on empêcherait
ainsi que rien de contraire aux confessions de foi et à la Parole
de Dieu ne vît le jour. Les Lausannois, disait-on, étaient prêts
à souscrire ; encore fallait-il leur expliquer nettement ce que
l'on voulait d'eux, afin qu'Aubery comprît ce que serait cette
signature et qu'il fût rappelé au devoir et aux limites de sa
charge.
Musculus abonda dans le sens de Bèze : puisque le livre
avait été mis dans le public, ce n'était pas assez d'une rétrac-
tation privée, il fallait que l'auteur témoignât par un écrit
public avoir renoncé aux idées de son livre. Am Port et Dick
approuvèrent, Haller aussi.
Telles étaient les conditions que Grynaeus fut chargé de
communiquer à Aubery. Ce ne serait pas chose facile, appa-
remment, que de l'amener à y souscrire. Nous ne savons pas
ce qui se passa au cours de l'entretien privé qui eut lieu entre
le théologien de Bâle et le professeur de Lausanne, mais une
phrase de Bèze, trop brève à notre gré, nous apprend que
Grynzus « gagna » tant sur Aubery, qu'il consentit à ce que
son livre fût supprimé ('\
C'est alors que se passa la scène la plus émouvante de ces
journées : Grynaeus, devant tout le monde, y compris Aubery,
rendit grâces à Dieu de ce qu'il les assistait par sa présence et
(') Rapport de Bèze au Conseil de Genève, 28 avril 1588. Reg. du Conseil,
vol. 83, fol. 99 \
74 HENRI MEYLAN
unissait leurs esprits dans le Christ Seigneur. On avait envi-
sagé deux moyens de vider le débat : ou la dispute publique,
toujours compliquée et particulièrement en ces temps diffi-
ciles, ou l'accord amiable : Aubery s'était déclaré prêt à ac-
cepter ce dernier. Les conditions posées étaient, pour la plu-
part, celles auxquelles il avait déjà souscrit à Bâle ; en outre,
pour obvier à tout danger, il s'engageait à déposer en mains
sûres les écrits théologiques qu'il avait composés les années
précédentes ; il était disposé enfin à souscrire aux arti-
cles relatifs aux matières de controverse, pourvu qu'il pût
d'abord les examiner et voir s'il pouvait les signer en bonne
conscience.
A cette déclaration publique faite par Grynaeus de la part
d' Aubery, ce dernier ajouta quelques explications ; il pria dere-
chef qu'on lui laissât le temps de déUbérer avant de souscrire.
Puis il se retira. Alors Grynaeus, qui avait accepté le rôle de
conseiller d' Aubery, « pour que celui-ci ne se vît pas privé de
soutien », pria Bèze de bien vouloir rédiger les articles néces-
saires. Jetzler à son tour précisa quelques-uns des points sur
lesquels Aubery lui semblait avoir péché. Stucki de Zurich pré-
conisa le juste milieu entre l'indulgence excessive et la sévérité
immodérée et prononça son jugement sur les Orationes : qu'il
s'agît des mots, qu'il s'agît de la chose, le livre d' Aubery lui
paraissait étranger à l'orthodoxie de la Parole de Dieu et aux
confessions de foi. Il approuvait donc, lui aussi, le remède
adopté et les conditions présentées ; il était prêt à admettre
les moyens par lesquels on éviterait d'exaspérer Aubery, mais
à condition qu'on ne fît aucun tort à l'Eglise et qu'on ne
touchât pas aux articles de la Confession helvétique ni à son
authentique interprétation.
Bèze enfin ajouta qu'il fallait, à son avis, agir avec Aubery
en tenant compte premièrement de la vérité, ensuite de
l'homme. Il était d'accord avec les conditions posées, pourvu
que tout se fît loyalement, et que les Lausannois déclarassent
souscrire eux aussi à la vraie doctrine. Il acceptait aussi de ré-
diger les thèses, mais avec le concours de ses collègues de
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DE$ « ORATIONES» 75
Berne, Tous les assistants ratifièrent alors les propositions de
Grynaeus et de Bèze ^'^
Ainsi se terminèrent les délibérations, au grand soulagement
des assistants, qui pouvaient craindre qu'Aubery ne se mon-
trât aussi irréductible que l'avait été Huber. C'était à coup sûr
une victoire de Grynaeus, qui avait été l'artisan de cette con-
ciliation et qui avait obtenu d'Aubery qu'il renonçât à faire
valoir ses idées dans une dispute publique, dont on redoutait
les surprises. Mais c'était une victoire aussi pour Bèze : au lieu
de l'écarter comme étant partie aux débats et de le mettre sur
le même pied qu'Aubery, on l'avait considéré comme le dé-
fenseur de l'orthodoxie ; on le chargeait maintenant de rédiger
les thèses auxquelles tous souscriraient. Hommage éclatant
rendu par les meilleurs théologiens de la Suisse au successeur
de Calvin!
3. Les thèses théologiques de Berne.
Comment Bèze s'acquitta de ce travail, les thèses elles-
mêmes le font voir. Elles ne concernent pas seulement les
sujets de la justification et de la sanctification, comme pourrait
le faire croire l'extrait qu'en a donné Chandieu dans sa Res-
ponse à la profession de foy publiée par les moynes de Bourdeaux ^^\
mais encore les autres points où d'emblée les Genevois avaient
signalé les erreurs d'Aubery : la communicatio idiomatum en la
personne du Christ, le baptême, le parallèle entre Abraham et
saint Pierre et sa prétendue succession, enfin le rôle de la phi-
losophie dans l'Eglise.
Ce dernier point mérite de retenir l'attention, puisqu'il
touche à la méthode même qu'avait prônée Aubery. Il ne
s'agit pas pour l'auteur des thèses de condamner en principe
l'usage des disputes à la façon d'Aristote dans les écoles de
(') Les notes prises par Rotan s'arrêtent ici. II est probable que la journée
du dimanche ou celle du lundi fut employée à rédiger et à mettre au net la
longue série des thèses qui seront signées le mardi 33 avril. — (2) Chandieu,
Opéra theologim, 3® éd., 1593, p. 398-400.
76 HENRI MEYLAN
théologie, mais d'en éviter les abus, ut spinosa et perplexa
multa prudenter vitentur. Il faut surtout prendre grand soin de
ne pas aller puiser les choses sacrées elles-mêmes à la source
des principes philosophiques. On peut bien, à l'occasion, citer
les philosophes, mais comme le fait saint Paul, non pas pour
appuyer les choses sacrées sur les profanes, mais pour réfuter
les païens par leur propre témoignage. Enfin, pour éviter à
l'avenir le danger de l'éTepobibacTKaXfa que recèlent souvent
les mots ou les formules nouvelles, il faut que les pasteurs et
les docteurs dans l'Eglise mettent tout leur soin, soit en par-
lant, soit en écrivant, à user de la façon de parler qui fut celle
des Prophètes et des Apôtres.
Les thèses de Berne sont donc un véritable exposé théolo-
gique, l'expression du consensus des Eglises de Zurich, Berne,
Bâle, Schaffhouse et du Palatinat, formulant la vraie doctrine
tirée de la Parole de Dieu et de la Confession helvétique, sur
les points touchés par Aubery dans ses Orationes,
Et la solennité avec laquelle ces articles furent signés, le
23 avril, par les représentants des Eglises montre bien la va-
leur qu'on attribuait à ce document. L'un après l'autre, les
théologiens vinrent apposer leur signature. Joh.-Guil. Stucki,
de Zurich, professeur de théologie, Joh.-Jac. Grynaeus, mi-
nistre de l'Eglise de Bâle, Joh. Jetzler, professeur de l'école de
Schaffhouse, Théodore de Bèze, ministre de l'Eglise de
Genève, Abraham Musculus, Joh. Dick, Joh. Haller, ministres
de l'Eglise de Berne et les doyens des Classes bernoises, puis
les délégués des Classes vaudoises, Nicolas Séguier, pasteur de
Payerne, Jean de Saint-Paul, de Vevey, Jérôme Salvay (Sil-
vaticus), d'Aubonne, Toussain Sébastien, d'Echallens, Guil-
laume du Bue, d'Yverdon, suivis des deux ministres genevois,
Antoine de la Paye et Jean-Baptiste Rotan, ainsi que du pas-
teur de Lauperswyl, Peter Louber. Enfin viennent les trois
inculpés, Jean Bœuf et Jean Lemerle, ministres de l'Eglise de
Lausanne, et Claude Aubery, docteur en philosophie, pro-
fesseur à l'Académie de Lausanne.
Le 22 avril déjà, les Lausannois avaient souscrit à une dé-
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 77
claration en bonne et due forme ^^\ comme quoi ils abhor-
raient la doctrine papale des mérites et de la qualité infuse^
l'osiandrisme^ le nestorianisme, Teutychianisme^ et l'ubiquité,
ainsi que les erreurs de la primauté du pontife romain et tout
ce qui était contraire aux Saintes Lettres et à la Confession
helvétique. Ils déclaraient en outre embrasser la Confession
helvétique et les écrits qui y sont conformes et s'engageaient
à ne rien enseigner dans l'Ecole, ni dans l'Eglise, qui y fût
étranger.
4. Le mandement de MM. de Berne et les Classes vaudoises.
On conçoit sans peine le soulagement des théologiens suisses
en présence des déclarations souscrites par Aubery et ses col-
lègues, les deux pasteurs de Lausanne. Cela se sent à chaque
page du rapport allemand que Grynaeus adressa au Conseil ^^>
pour lui rendre compte des pourparlers menés avec Aubery le
samedi et le dimanche, et des conditions qu'on lui avait faites.
Celui-ci avait accepté que son livre fût supprimé, il s'était
engagé à remettre à l'autorité ce qu'il avait par devers lui
d'écrits théologiques, afin qu'on n'eût pas à craindre de nou-
velles publications et de nouvelles controverses ; il était prêt
enfin à signer non seulement la Confession helvétique, mais
aussi les thèses spécialement dressées à cet effet sur les points
controversés.
Mais comment l'auteur des Orationes, dont nous avons vu
jusqu'ici l'opiniâtre attachement à ce qui lui paraissait être la
vérité, avait-il pu désavouer ainsi ses propres idées et se ral-
lier à ce <( consensus »? Il y a là un problème psychologique
dont nous ne possédons pas tous les éléments. Un fait semble
acquis : c'est par gain de paix, pour la paix de l'Eglise, qu' Au-
bery et ses amis avaient consenti à s'incliner devant le senti-
ment unanime des théologiens suisses. Tout en signant les for-
(') Ms. de Genève, 411, fol. 126 (copie). — (2) Ms. de Genève, 411, fol.
132 s. (copie).
78 HENRI MEYLAN
mulaires qu'on leur présentait, ils ne renonçaient pas pour
autant à leurs idées personnelles sur la justification et la sanc-
tification. Etait-ce duplicité? Non pas. Trois ans plus tard,
lors de la grande enquête de janvier 1591, ils protesteront vive-
ment contre le grief de penser autre chose que ce qu'ils avaient
signé de leur main ^'^ S'ils avaient pu souscrire aux thèses en
bonne conscience, c'est qu'ils se sentaient d'accord sur le point
essentiel : le seul fondement du salut de l'homme, c'est le
Christ, et rien de bon ne nous vient d'ailleurs.
Le principal était, à leurs yeux, que le livre d'Aubery eût
été non pas condamné, mais supprimé par mesure de l'auto-
rité civile. « Jamais », diront-ils en 1591, « le mot de condam-
nation n'a été prononcé dans le synode de Berne ». L'avoyer
en charge l'avait lui-même déclaré. « Ce n'était pas », ajoute
Aubery, « une palinodie, mais bien un consentement que Bèze
et Grynaeus avaient requis de lui». Bèze avait encore déclaré
hautement, au retour de Berne, passant à Moudon, qu'il ne
fallait parler ni de palinodie ni de condamnation ; et à Lau-
sanne, devant l'auberge de la Croix Blanche, il avait véhémen-
tement repris le « famulus » de Rotan, pour avoir dit qu* Au-
bery avait été convaincu d'hérésie et son livre condamné de ce
fait.
Suppression et non condamnation, cette distinction paraît
subtile à faire et difficile à soutenir; il est certain, en effet,
que l'effort unanime des théologiens réformés, de ceux qui
avaient critiqué par écrit les Orationes comme de ceux qui
avaient assisté au colloque de Berne, tendait à réprouver caté-
goriquement les opinions particuUères d'Aubery; et cette ré-
probation équivalait, semble-t-il, à une condamnation. Mais
enfin, il n'y avait pas eu condamnation en due forme et l'albé-
rianisme n'avait pas été inscrit au catalogue des hérésies an-
ciennes et modernes.
MM. de Berne, quant à eux, ne s'embarrassaient pas de
(i) Le rapport fait sur l'enquête de janvier 1591, avec les réponses des pas-
teurs Bœuf et Lemerle ainsi que celles d'Aubery, se trouve aux archives de
Zurich, E II 382, fol. 1090 à 1103. II mériterait d'être publié.
CLAUSE AUBERY: L'AFFAIRE DES «ORATIONES»
79
trop de distinctions ; l'essentiel était qu'on en eût fini avec les
controverses publiques. Le 23 avril 1588^ le jour même où les
thèses furent signées, un mandement officiel était adressé aux
Classes du pays romand ('>, pour enjoindre à tous et à chacun de
faire silence sur « la doctrine que M. Claude Alberius preten-
doit introduire touchant la justification de l'homme devant Dieu
et de n'en parler dores en avant ny en public ny en privé», mais
de s'en tenir purement et simplement à la sainte Parole de
Dieu et aux Actes de la Dispute de Berne de 1528, selon le
serment prêté par chaque pasteur entrant en charge. Si quel-
ques-uns d'entre eux avaient « pris goust à la doctrine ou opi-
nion dudit Alberius et qu'ils fussent tombés en quelque par-
tialité », on leur ordonnait de la quitter et de se remettre au
droit chemin.
En second lieu, ordre était donné de faire « toute la meilleure
diligence » qu'il serait possible, pour supprimer les exemplaires
du livre en question. Ceux qu'on trouverait devaient être
remis entre les mains du bailli. Enfin, de graves sanctions
étaient prévues contre les récalcitrants î « Si aulcun d'entre
vous, de quelque qualité qu'il soit, entreprent directement ou
indirectement de remettre sus l'opinion dudit Alberius ou
aultre dubieuse doctrine et contraire a nostre reformation et
confession, celuy ou ceulx seront appréhendez, puis par ban-
nissement ou aultrement selon leur démérite chastiez, en
corps et biens, sans attendre de nous aultre grâce ny mercy ».
Même punition attendait ceux qui « feraient difficulté » de
remettre au bailli les exemplaires du livre défendu.
Comment les Classes du pays de Vaud reçurent- elles cette
sentence ? Il ne semble pas qu'on l'ait accueillie avec un égal
empressement ni appliquée à la lettre. Le bruit courut bien-
tôt avec persistance que les lettres ofiicielles n'avaient pas été
lues partout et que certains délégués n'avaient pas fait de
rapport à leurs collègues. Le 29 juillet, une nouvelle missive
de Berne, beaucoup plus raide, demandait des explications à
(^) Arch. de Berne, Welsche Missivenbuch H, fol. 164.
8o HENRI MEYLAN
ce sujet <i^, La Classe d'Orbe put témoigner de son obéissance
et de son unanimité ; celle de Lausanne, réunie à Vevey> le
4 septembre, tout en déclarant que les articles « posés et
accordés » à Berne avaient été lus par le délégué et que tous s'y
étaient rangés, dut reconnaître que le mandement relatif à la
condamnation du livre d'Aubery n'avait pas été lu, le bailli
s'y étant opposé. L'officier bernois s'était contenté d'en indi-
quer la substance (^^.
Mais il ne suffisait pas de pourchasser les exemplaires des
Oratîones, Il fallait encore, pour l'avenir, avoir à Lausanne un
professeur de théologie qui pût enseigner la saine doctrine et
combattre les effets de l'albérianisme parmi les futurs pasteurs
de l'Eglise. On avait fait la faute, trois ans auparavant, de ne
pas repourvoir la chaire de théologie à la mort de Nicolas
Colladon (août 1585). Les pasteurs de Lausanne, Bœuf, Le-
merle et Merlin, avaient été chargés de pourvoir à cet ensei-
gnement. Or ce n'était pas sur eux — on l'a vu — qu'il fallait
compter pour défendre la stricte orthodoxie calviniste.
Les Classes vaudoises reçurent donc l'ordre de proposer un
des leurs pour cette chaire. En agissant de la sorte, MM. de
Berne portaient atteinte au privilège reconnu de la Compagnie
académique ; celle-ci protesta respectueusement, par la plume
d'Aubery lui-même, qui remplissait toujours les fonctions de
recteur.
La Classe d'Yverdon, inspirée par Guillaume du Bue, prit
au sérieux la tâche qui lui était confiée. Mais, avant de dési-
gner un pasteur, elle s'entendit avec les autres Classes pour
faire une démarche commune auprès d'Antoine de Chandieu.
On comptait bien que si ce dernier acceptait cet appel, MM. de
Berne ratifieraient sans hésiter le choix d'un « si excellent
théologien ». Mais Chandieu, qui se trouvait alors en congé à
Genève, refusa catégoriquement : il était au service du roi de
Navarre et des Eglises de France qu'il ne pouvait abandonner.
De plus, il avait des raisons personnelles pour ne pas désirer
(I) Arch. de Berne, Welsche Missivenbuch H, fol. 170^ — (2) W. Hedbi,
L'Académie de Lausanne, p. 39 s.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES « ORATIONES » 8l
revenir à Lausanne auprès de ses anciens amis dont il ne par-
tageait pas les idées. La Classe d'Yverdon se vit donc forcée
de se rabattre sur Tun de ses membres. Au grand déplaisir de
Guillaume du Bue, qui voulait mettre en avant son beau-frère,
Michel de Monchy, pasteur à Rances, ou Christophe Richard,
de la Sarraz, ses collègues le désignèrent lui-même. Mais du
Bue, qui devait assumer plus tard, en 1591, cette lourde tâche,
ne se laissa pas faire. Sans tarder, il écrivit, le 18 septembre,
aux pasteurs et professeurs de Berne ^'^ pour leur exposer les
raisons péremptoires de son refus. Il ne se sentait ni les qualités
ni les forces nécessaires à l'enseignement théologique î il était
de plus profondément attaché à son Eglise d'Yverdon où il
prêchait l'Evangile depuis bientôt vingt ans ; quitter ce poste
lui paraissait une véritable désertion. Enfin, des considérations
de famille le retenaient dans cette ville, les biens de sa femme
à gérer et la maison qu'il venait d'acheter à grands frais et qui
était fort hypothéquée.
Nous ignorons absolument quelle fut la réponse des autres
Classes. MM. de Berne renoncèrent, semble-t-il, à pourvoir
la chaire de théologie à Lausanne et l'on en resta au statu qao.
Du Bue et ses collègues n'étaient d'ailleurs rien moins que
rassurés par l'attitude des disciples d'Aubery et du maître lui-
même. Certains pasteurs avaient eu beaucoup de peine à
souscrire aux thèses théologiques de Berne ; les exemplaires
de ces petits livres, qui auraient dû être supprimés depuis long-
temps, n'avaient pas encore été livrés par leur auteur ; il s'en
trouvait vaèiaQ, disait-on, entre les mains des étudiants. Tout
cela donnait à penser : la soumission des Lausannois était-
elle bien sincère ? N'avaient-ils signé que de la plume et non
de tout cœur?
Ces propos qui couraient le pays revinrent aux oreilles des
principaux intéressés, Aubery, Portus (*) et les trois pasteurs de
Lausanne. Quelques jours après la séance de la Classe à Vevey
(') Bibl. de Zofingue, ms, P 14, vol. I, n° 133. — (2) ^milius Portus, pro-
fesseur de grec à Lausanne, de 1581 à 1592.
82 HENRI MEYLAN
ils écrivirent une lettre à Musculus <•> pour protester vigoureu-
sement contre ces fausses rumeurs, indignes d'honnêtes gens.
Les deux délégués que la Classe de Lausanne envoyait auprès
de LL. EE. pour se justifier se chargèrent de cette missive.
Au besoin, ils pourraient attester l'absolue sincérité de ceux
qu'on mettait en cause injustement. D'ailleurs les membres
de la Compagnie académique de Lausanne ne s'opposaient
pas à ce qu'on rétablît la chaire de théologie sur son ancien
pied. « Dieu veuille » disaient-ils, « que vous trouviez l'homme
convenable. Nous nous en féliciterons pour vous, pour nous,
pour l'Eglise et pour l'Ecole. » Mais ils ne pouvaient s'empê-
cher de mettre en garde les Bernois contre les insinuations de
ces colporteurs de faux bruits (nugigeruli) ^ « les plus vains et
les plus menteurs des hommes, qui allaient contre le consensus
accepté à Berne et contre la charité chrétienne ».
Qui donc étaient ces adversaires d'Aubery qui ne désar-
maient pas? On ne se trompera guère, je pense, en les cher-
chant parmi certains régents du collège ^^^ qui, deux ans plus
tard, provoqueront par leurs dénonciations une nouvelle en-
quête (janvier 1591).
5. Epilogue.
Au dehors, le résultat inespéré du Synode de Berne fut
accueilli avec joie. A Bâle, Grynaeus donna connaissance à ses
collègues, le 4 mai, de tout ce qui s'était dit et fait ^3), A Zurich,
l'antistès Stumpf tint à féliciter de tout cœur son collègue de
Berne de l'heureuse issue de ces troubles ; mais, chose curieuse,
il ignorait encore le 23 mai ce que le Conseil avait décidé à
l'endroit d'Aubery; le délégué de Zurich, Stucki, n'avait pu
(I) 9 sept 1588. Bibl. de Zofingue, ms. P 14, vol. I, n° 191. — (2) Voici
les noms de ceux qui furent les témoins à charge en janvier 1591 : Tobie Yol-
land, diacre de Lausanne, Moïse Molery, principal du collège, Simon Girard,
David Piotheus, Jean Perrin et Martin Faubert. — (3) Arch. de Bâle, Kirchen-
archiv, D I, i, p. 65.
CLAUDE AUBERY: L'AFFAIRE DES ^ORATIONES»
83
faire rapport là-dessus ('^. Dans T Allemagne réformée, aussi,
on avait suivi la fin de l'affaire avec intérêt ; Daniel Toussain,
de Heideîberg, se réjouissait d'apprendre la «réconciliation»
d'Aubery avec les pasteurs orthodoxes ^^'> ; il ne pouvait cepen-
dant étouffer une crainte : « Dieu veuille qu'il ne reste rien
de suspect et qu'à l'avenir le philosophe sache traiter mystice
ces mystères théologiques et surtout cum Ecclesia sentire et
loqui ». Un autre correspondant de Grynaeus, Abraham Muys
van Holy, pasteur à Bentersheim dans le Palatinat, admirait
pour sa part sans réserves l'attitude d'Aubery, ce grand phi-
losophe qui s'était soumis pour le bien de l'Eglise ^3).
A Genève surtout on avait lieu de se féUciter du résultat
obtenu à Berne. Le 28 avril, le Conseil de la ville avait en-
tendu le rapport de MM. de Bèze et de la Faye, sur leur mis-
sion ^4) ; lecture avait été faite de la lettre officielle par laquelle
MM. de Berne exprimaient leur reconnaissance t « Nous avons
veu et entendeu », disait la missive, « que la présence du
seigneur de Be?e a grandement prouffité pour la vuydange
pour l'un et l'aultre différent, dont nous tenons obligez de ce
recoignoistre envers vous et luy, en^tous endroicts qui s'en
présenteront... » (s) Le même jour, qui était un dimanche, la
Compagnie des pasteurs s'assembla, après le prêche du soir,
chez M. de Bèze « tant pour le saluer que pour entendre aussi
les nouvelles de son voyage ». Et le vendredi suivant, en séance
de la Compagnie, Bèze fit un exposé complet du synode de
Berne ^^K
Mieux encore, on vit arriver, trois semaines plus tard. Bœuf
et Aubery, qiu accompagnaient M. de Chandieu ; ils venaient
célébrer la paix rétablie entre Lausanne et Genève. A leur
retour de Berne, en effet, les théologiens genevois avaient été
('') Stumpf à Musculus, 23 mai 1588. Bibl. de Zofingue, ms. P 14, vol. H,
n° 107. — (2) Daniel Toussain à Grynaeus, 8 mai 1588. Fr. W. CuKO, Daniel
Tossanus der altère, Amsterdam, 1898, t. II, p. 131. — (3) Abraham Muusholius
à Grynaeus, 15 juin 1588. H. de Vries, Genève pépinière du calvinisme hollan~
dais, La Haye, 1924, t. II, p. 38. — (4) Arch. de Genève, Reg. du Conseil
(38 avril 1588), vol. 83, fol. 99 s, — (s) Arch. de Berne, Welsche Missivenbuch
H, fol. 163. — (6) Reg. de la Compagnie B, fol. 163 ^' et 164.
84 HENRI MEYLAN
reçus chez Bœuf, en signe de la réconciliation des esprits; ils
avaient mis cette condition que les Lausannois viendraient à
leur tour à Genève pour la confirmer. Ceux-ci le firent sans
tarder, profitant du passage de Chandieu, qui revenait de sa
mission diplomatique en Allemagne. Le Conseil leur offrit un
repas, le jeudi 16 mai, et la Compagnie des pasteurs, le len-
demain ('^ Ils ne partirent pas sans avoir donné des assurances
renouvelées d'observer la paix de l'Eglise. « Dieu veuille que
cela se confirme », ajoutait de la Paye, qui fait le récit de cette
visite à son correspondant de Bâle, le professeur Heinrich
Justus (^\
L'événement n'a pas confirmé ce souhait. Sans doute,
Aubery et ses collègues de Lausanne essayeront loyalement
de tenir les engagements qu'ils avaient pris (3)j mais ils ne
pourront renoncer à leur manière de voir. « Condamner mon
livre », dira Aubery plus tard, « ce serait condamner en même
temps saint Augustin et les pères du concile de Milève et du
concile d'Orange, que j'ai suivis en interprétant la doctrine de
la justification ». Après deux ans d'accalmie, la controverse
albérienne reprendra de plus belle dans l'église française de
Bâle d'abord, du fait de Lescaille, puis simultanément à Lau-
sanne, sur la dénonciation de quelques régents du collège, et
à Neuchâtel, où le pasteur Cyprien Isnard, qui était le beau-
père d' Aubery, ne pouvait s'empêcher de porter en chaire
quelques-unes des idées caractéristiques des Orationes dont il
était imbu. Mais ce sont là d'autres histoires.
(I) Reg. de la Comp. B, vendredi 17 mai : « Avisé aussi que ce jour mesme
on bailleroit a souper a messieurs Bœuf et Aubery, qui estoyent venus par
deçà pour visiter la compaignie suivant la promesse qu'ilz avoient faite a Lau-
sanne, et ce pour tesmoigner l'amitié de plus en plus ». — (2) Lettre d'Antoine
de la Faye à Heinrich Justus. Bibl. de Zurich, coll. Simler, vol. 145, n° 14 (copie).
— (3) Le 16 août 1588, Chandieu, écrivant à Grynaeus, leur rend bon témoignage:
« D. Bovem et D. Alberium pacem colère, magna cum laetitia videmus. Quod
ut perpetuum sit, et opto et precor ». Bernus, Antoine de Chandieu, p. 114, note.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE
D'ADOLPHE A WILFRED MONOD
par Gustave Colomb
Chargé du cours d'histoire de la prédication.
D'Adolphe à Wilfred Monod, du grand oncle au petit-neveu,
ce sous-titre, est-il besoin de le dire, n'implique aucun
jugement de valeur, aucune appréciation de mérite ou d'infé-
riorité à l'endroit de deux prédicateurs dont les noms mar-
quent plutôt les limites que l'objet de cette étude. Adolphe
Monod, Wilfred Monod, ces deux noms en effet sont, à les
bien prendre, deux dates entre lesquelles un siècle aujourd'hui
révolu est enclos. Les sermons les plus caractéristiques de la
manière et de l'époque d'Adolphe Monod datent de 1827-1830,
et Wilfred Monod appartient à la plus immédiate actualité. Or
le rapprochement de ces deux noms, rapprochement qui prend
presque figure d'antithèse, pose un problème dont la solu-
tion intéresse la dignité de la chaire, puisqu'elle en détermine
la place au milieu des productions de l'esprit. Le problème
est le suivant : de l'un à l'autre, du grand-oncle au petit-neveu
et tout au long des dix décades qui les séparent, est-il possible
de jeter un pont, d'apercevoir une suite, une ch^ne qui nous per-
mette de rattacher la prédication dogmatique et individualiste de
l'un à la prédication impressionniste et sociale de l'autre ? Parmi
les multiples activités de l'esprit, dans le vaste et magnifique
royaume de la pensée, où domine la loi de l'évolution, la pré-
dication constituerait-elle une province à part, soustraite à la
loi commune, condamnée soit à l'immobilité, soit au régime
chaotique du caprice individuel? En d'autres termes et pour
86 GUSTAVE COLOMB
préciser, la prédication protestante de langue française dès
1830 à nos jours est-elle demeurée stationnaire et, dans la néga-
tive, n'est-elle que le reflet mouvant, l'œuvre strictement per-
sonnelle de ses représentants successifs? Ou bien, et sans
d'ailleurs méconnaître la part du coefi&cient personnel, avons-
nous lieu d'assigner à ses transformations des causes plus
générales et plus essentielles, parce qu'elles affectent son
contenu lui-même, de même qu'en littérature, par delà le
tempérament du romancier, du poète ou du dramaturge, la
critique cherche et découvre les courants et les influences
d'ordre esthétique, social ou philosophique ?
On entrevoit l'importance de cette question. Il y va, disions-
nous, de la dignité de la chaire chrétienne. Non, assurément,
que nous regrettions le temps où la prédication occupait une
place éminente dans la hiérarchie des œuvres littéraires. Hon-
neur considérable mais périlleux. On le vit bien au dix-hui-
tième siècle, où la hantise de la grande et des petites Académies
qui établissaient les réputations jeta la chaire dans des voies
de traverse et précipita son déclin. Ignorée des pontifes qui
posent les règles du bien dire et du bien écrire, elle est aujour-
d'hui bannie du champ de la littérature. Ne nous plaignons pas
de cet ostracisme, encore que telle page d'Adolphe Monod ou
d'Eugène Bersier ne ferait pas mauvaise figure dans une an-
thologie des prosateurs français. Il vaut mieux, après tout,
que l'orateur sacré soit affranchi de préoccupations propres à
reléguer à l'arrière-plan le souci de la gloire de Dieu. Mais il
importe à la dignité de la chaire que, toute déchue qu'elle soit
de son prestige littéraire^ la prédication s'af&rme comme une
énergie agissante et s'insère comme telle dans le mouvement
de la vie collective. Elle s'acquitte de sa haute mission dans la
mesure où, renonçant à se déployer hors ou à côté de la réalité,
dans l'isolement des chambres hautes, elle est attentive aux
signes des temps et s'imprègne en quelque sorte de l'atmo-
sphère ambiante pour mieux adapter son message éternel aux
besoins d'une société en perpétuel devenir. Nous sommes dès
lors conduits à donner une moindre part, dans l'étude que
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE
87
nous nous proposons, au facteur individuel qu'aux influences
générales qui impriment à chaque époque sa physionomie
particulière.
Et voici que, du même coup, notre champ se rétrécit d'un
côté pour s'élargir de l'autre; l'intérêt ne se porte plus tout
entier, ni même principalement sur les prédicateurs eux-
mêmes. Ce n'est pas une galerie de portraits qu'il est question
d'exposer ici ; nous nous refusons le plaisir de faire défiler aux
yeux du lecteur la théorie des orateurs de la chaire au dix-
neuvième siècle. Ce cortège de robes noires et de visages
austères ne manquerait assurément ni de variété ni de pitto-
resque. Je ne pense pas toutefois que le spectacle nous en soit
d'un très grand profit, pour ce motif entre autres que nous ne
pourrions être complet qu'au prix d'une fâcheuse superficialité.
Il faudrait courir de l'un à l'autre pour en épuiser la série et
nous arriverions, au terme de la course, épuisés nous-mêmes
et l'attention fatiguée comme au sortir d'une séance cinéma-
tographique.
Non, certes, que je considère comme un propos raisonnable
de séparer l'œuvre de l'ouvrier. En nul autre domaine moins
qu'en celui de la parole sacrée l'homme ne peut être tenu pour
une quantité négligeable; l'homme, tout l'homme, doit être
présent et agissant dans la prédication et quand Bossuet fait
de Jean-Baptiste, prédicateur, l'admirable portrait que l'on
sait, il ne fait que traduire, avec son expérience d'orateur, une
loi essentielle de la chaire. « L'éloquence religieuse », dit
Brooks, « c'est l'Evangile plus un homme. » Gardons-nous de
nous donner ne fût-ce que l'apparence de voiler une vérité si
capitale. Serait-ce la voiler pourtant de faire observer que
l'homme et, dans l'espèce, le prédicateur, n'est pas une création
ex nihilo ? Aucun de nous n'a la prétention d'être un Melchi-
sédec sans ancêtres ni généalogie. Plus certainement qu'un
point de départ, le prédicateur est un point d'arrivée, un pro-
duit, un dérivé, et les individualités accusées ne dominent
leur milieu qu'en le résumant ; elles en concentrent les ten-
dances comme un prisme les rayons. Ceux-là même qui pré-
88 GUSTAVE COLOMB
tendent s'arracher à l'ambiance, rompre la chaîne, remonter
la pente, les réactionnaires de la chaire dont l'éloquence fait
frissonner la toile des tentes plus impressionnable que la voûte
des temples, trahissent par leur intransigeance même leur dépen-
dance du milieu comme le barrage révèle la force du courant.
Fidèle à cette norme, nous signalerons au passage les noms
les plus représentatifs, les prédicateurs dont l'œuvre homilé-
tique jalonne la marche de l'éloquence chrétienne dans la
période la plus récente de son histoire. Le nombre n'en est pas
considérable. Les sous-ordres, parmi lesquels il en est d'infi-
niment respectables, sont légion. Nous les laisserons dans
l'ombre où tout doucement ils glissent et où leurs œuvres les
suivent.
Appauvri, si l'on veut, ou plutôt désencombré de l'apport
biographique et anecdotique, notre champ par ailleurs
s'élargit, disons mieux s'approfondit, puisqu'il s'agit de recher-
cher tout autour de la chaire et dans la chaire elle-même,
j'allais dire par dessous la chaire, les facteurs multiples qui en
ont orienté les destinées. Facteurs religieux, sans doute et tout
d'abord, mais aussi politiques, sociaux, économiques, philo-
sophiques. Si la chaire en effet n'agit plus sur le siècle avec la
même intensité qu'aux temps des Chrysostome et des saint Au-
gustin, des saint Bernard et des Bossuet, le siècle n'a pas cessé
d'agir sur la chaire et je me plais à croire que, frustrés dans
notre curiosité du condiment épisodique, nous trouverons
quelque profit à jeter un rapide regard sur l'histoire d'un art
qui, par ses moyens, ressortit aux conditions humaines et, par
son but comme par son inspiration, tend à la gloire de Dieu.
Un problème, disons-nous. Notre premier soin sera d'en
établir les données. Les voici : nous avons un point de départ
et un point d'arrivée ; entre les deux un vaste espace sillonné
de pistes qui se croisent, se rapprochent ou s'écartent sans
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 89
ordre ni motif apparent et qui, en réalité, directement ou indi-
rectement, procèdent du grand-oncle pour aboutir au petit-
neveu. Le trajet est sinueux, coupé d'incidents, de retours et
d'hésitations. On arrive pourtant et, parvenus au terme, si l'on
confronte la prédication d'avant-hier et celle d'aujourd'hui,
on est conduit à se demander à la suite de quelles péripéties
la même chaire a pu retentir d'accents si différents et, par
moment, si discordants.
Si différents : voyez plutôt. Les deux Monod prêchent, à qua-
tre-vingt-dix ans d'intervalle, sur le même texte : Si quelqu'un a
soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive (^\ Le sermon de l'aîné,
prononcé à Paris, appartient à la période de son orthodoxie atté-
nuée, j'allais dire apaisée. C'est tout ensemble un chef-d'œuvre
d'architecture oratoire, de simple et large ordonnance, de
pénétrant mysticisme. Nous avons soif, soif de bonheur, de
sainteté, de lumière, d'amour. Or la vie du monde ne peut
donner l'eau qui désaltère. « Au bout de toutes nos recherches
et de tous nos soupirs, nous voici le cœur altéré et béant devant
une existence qui n'a cessé de nous faire illusion que pour
cesser de nous contenter : nous avons, soif, contradiction into-
lérable. Pour en sortir, l'homme n'a que le choix entre ces
deux moyens ; ou abaisser son cœur au niveau de la vie, c'est le
parti des âmes vulgaires ; ou élever la vie au niveau de son
cœur, c'est la seule solution qui soit digne de nous. » Est- elle
possible? Oui, car il y a, grâce à Dieu, une vie qui répond
pleinement à tous les besoins du cœur humain ; cette vie est
en Christ, d'où elle se communique à nous par la foi. Et de là,
notre prédicateur s'engage dans la partie positive de son sujet
et s'attache, en des pages saisissantes, à montrer dans la personne
humaine et divine du Christ la source éternellement jaillis-
sante d'une vie qui assure au croyant la satisfaction de ses aspi-
rations les plus légitimes, et le rend à son tour capable de
répandre la vie.
Peut-on concevoir rien de moins laborieux, de plus naturel
(0 Jean vu, 37.
90 GUSTAVE COLOMB
et, tout en le dominant, de plus fidèle au texte? Voilà pour
l'architecture homilétique. Et pour le fond, pour la substance
religieuse, nous nous bornons, à regret, à détacher deux frag-
ments qui donnent la tonalité, la note fondamentale de ce
sermon où le pessimisme chrétien mêle sa plainte aux accents
victorieux de la foi. L'orateur a constaté que la vie est impuis-
sante à nous rassasier : « La mélancolie », poursuit-il, « est le
dernier mot de l'existence terrestre..., elle respire, cette mélan-
colie, dans toutes les choses humaines, à commencer par les
meilleures : dans les méditations du philosophe, dans les
imaginations du poète, dans les créations de l'artiste, dans les
conceptions de l'homme d'Etat, dans les privations de l'isole-
ment et dans les mécomptes de la vie commune, dans le mariage
et dans la famille, dans le commencement et dans la fin de
toute entreprise, dans nos peines et dans nos plaisirs, surtout
dans nos plaisirs, dans le développement de cette vie tou-
jours mourante qui ne s'entretient, comme un flambeau, qu'à
la condition de se consumer ; que dis-je, elle respire dans la
nature elle-même, dans l'animal qui se lasse, dans la fleur
qui se penche, dans la feuille qui tombe, dans l'eau qui s'écoule,
dans le jour qui décline, dans la saison qui se renouvelle, enfin
dans tout cet échange incessant dont se compose le mouve-
ment des êtres se déplaçant les uns les autres, se succédant
les uns aux autres, se nourrissant les uns des autres... Ne
prenez pas ce langage pour l'élégie de la vie ; ce n'en est pas
l'élégie, c'en est l'histoire. J'ai soif; c'est par où il en faut
toujours finir chaque fois que l'on compare les besoins du
cœur avec les réalités de la vie ». Et ces graves accents se pro-
longent jusqu'à la péroraison qui, impérieuse et brève, em-
brasse le siècle entier dans une pathétique injonction : « Il lui
faut (à l'homme) une vie plus mûre, plus mâle, plus sérieuse,
plus baptisée d'eau et de sang, et Jésus seul peut la lui donner,
hier, aujourd'hui, éternellement. Et qu'on le sache bien, ce
que Jésus dit à l'individu, il le dit aux siècles. S'il y a un siècle
qui a soif ; s'il y a un siècle qui a sondé la plaie de l'humanité ;
s'il y a un siècle qui prétend résoudre le problème social... ;
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 91
s'il y a un siècle agitée haletant^ travaillé et fatigué^ mais grand
dans sa mission^ mais ardent dans ses espérances, mais indomp-
table dans ses entreprises ; s'il y a un dix-neuvième siècle —
qu'il cesse de présenter sa soif aux quatre vents des cieux!
qu'il désespère de ses théories! qu'il fasse silence, qu'il
courbe la tête, qu'il vienne à Jésus et qu'il boive î » Un senti-
ment tragique de la misère humaine, un regard incisif et com-
patissant jeté dans les profondeurs de l'âme malheureuse et
coupable, un effort vers le dedans, vers les sources cachées de
la tristesse et du salut, tel est ce sermon d'où s'échappe,
comme d'une urne penchée, un âpre et vivifiant breuvage ^^K
J'ouvre maintenant celui de ses recueils de sermons auquel
M. Wilfred Monod donne ce titre qui est un programme :
Sur la terre, et j'y trouve sur le même texte une prédication
ou, plus exactement, une étude biblique qui, chose paradoxale
et dont ce n'est pas le seul exemple, serre de beaucoup plus
près le texte jusqu'à en épeler chaque mot et qui pourtant lui
est moins fidèle, parce qu'à notre sens il en reproduit moins
la résonnahce particulière, l'émouvante et dramatique vibra-
tion. On serait tenté de dire qu'à vouloir, par scruptde de
fidélité formelle, disséquer la parole du Christ, l'orateur a
laissé fuir entre ses doigts une part de cette sève vive que son
grand-oncle a fait circuler dans les larges divisions de son dis-
cours. Il ne s'agit pas ici, est-il besoin d'insister, de porter un
jugement sur la doctrine et moins encore sur la piété de
M. Wilfred Monod. Je n'ai garde d'oublier d'autre part que nous
sommes en plein vingtième siècle et que les préoccupations,
les exigences et les capacités de nos auditoires ne sont pas ce
qu'elles étaient il y a cent ans. Ces précautions prises, je
justifie mon sentiment en m'attachant aux pas du distingué
prédicateur de l'Oratoire. « L'Eglise », dit-U, « c'est le refuge
des âmes altérées ; la seule condition que Jésus réclame de ses
disciples, c'est la soif, c'est-à-dire qu'il appelle à soi tous les
hommes indistinctement... Mais en quoi consiste cette soif?
(0 Adolphe Monod, Sermons, 3» série, Paris I.
92 GUSTAVE COLOMB
...L'immense majorité des hommes est, tout simplement, tour-
mentée par la soif bien légitime du bonheur sous sa forme la
plus élémentaire : la santé, les affections de famille, le vivre
et le couvert. D'autres, moins ambitieux, ne réclament que le
repos, un peu de silence, un peu de loisir, le temps de repren-
dre haleine. Dans les grands magasins, il y a des employés qui
ne se couchent jamais avant minuit et qui doivent être à leur
poste dès cinq heures du matin ; d'autres qui n'ont jamais une
journée de liberté du i " janvier au 31 décembre, à moins de
payer un remplaçant. Et, sans aller si loin, combien de mères
de famille s'épuisent jour et nuit dans les travaux du ménage
et les soins des enfants. Pensons aussi à ceux qui pleurent...
Et puis il y a les nobles soifs de la raison et de la conscience,
plus rares mais plus consumantes, la soif mystérieuse, inex-
tinguible du pardon de Dieu..., les sublimes soifs des âmes
héroïques, desséchées par la mélancolie de l'insuccès et
la vanité de l'indignation; l'homme essaie en vain de se
distraire ; ni les journaux, ni les apéritifs, ni les spectacles, ni
les autres stupéfiants de l'intelligence ne lui donnent l'apaise-
ment; seul le Christ apporte le remède ; seul il étanche notre
soif. Il sufiSt de venir,» Mais où trouverons-nous le Christ?
M. W. Monod répond : dans l'Eglise, dans le sanctuaire. « Si
vous n'y êtes point dimanche prochain, l'appel du Sauveur ne
retentira pas à vos oreilles. » Nous le trouvons aussi dans le
service social. « Le Maître est là, invisible, dans la grande
mêlée sociale... ; jetez- vous dans la mêlée... et vous découvrirez
où se tient Jésus- Christ en l'année actuelle. » Dans l'Eglise,
dans la société, le Christ se laisse trouver enfin dans le cœur,
dans la vie intérieure du recueillement et de la prière ('^.
Bornons à ces quelques fragments l'instruction d'un pro-
cès qu'il serait aisé de faire porter, de part et d'autre, sur
un grand nombre de prédications. La conclusion qui nous
paraît s'en dégager, c'est que de nos deux orateurs, tandis que
l'aîné concentre, le cadet disperse, le premier reste près du
(i) WiLFRED MoNOD, SuT la terre, p. 53.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 93
foyer, le second tend à la périphérie ; il semble parfois qu'une
force centrifuge le pousse à extérioriser les phénomènes de la
vie religieuse. Il serait peu équitable assurément de laisser
entendre que M. Wilfred Monod méconnaît la nécessité de la
piété intérieure. N'est-il pas toutefois significatif qu'à plus
d'une reprise il soit conduit à se justifier du reproche qu'on
serait tenté de lui faire, à savoir de sacrifier le dedans au
dehors, la source au fleuve, la communion avec le Christ au ser-
vice du Christ? Dans la mesure où, à propos d'un cas parti-
culier, il est permis de parler d'évolution, nous hésiterions
à déclarer que l'évolution s'est faite dans le sens le plus favo-
rable ; la marche n'est pas nécessairement le progrès.
Elle l'est pourtant quelquefois, et le parallèle que voici entre
deux autres sermons des mêmes prédicateurs nous en fournira
la preuve. Je choisis intentionnellement l'un des sermons de
la période héroïque du ministère de Lyon (1827-1832), au
cours de laquelle Ad. Monod a déployé sa plus grande puis-
sance oratoire en même temps qu'il a donné à la doctrine du
Réveil son expression la plus agressive. Et je soulève, en
passant, un gros problème homilétique que Paul Stapfer
a résolu avec intrépidité dans son bel ouvrage sur Bossuet et
Adolphe Monod. Y a-t-il une relation de cause à effet entre le
caractère massif et intransigeant des affirmations doctrinales
d'Ad. Monod, dans sa production oratoire de Lyon, et l'ex-
traordinaire puissance de sa parole qui, à Paris, alors qu'il
relâchait l'étau de son orthodoxie, perdit en vigueur dialec-
tique ce qu'elle gagnait en intimité et en saveur mystique ? ^'^
Sans m' attarder à résoudre ce problème dans la solution du-
quel gît peut-être le secret de quelques aspects ou de quelques
déficits de la chaire contemporaine, j'en reviens à nos mou-
tons, dans l'espèce à un sermon qui est un rugissement plutôt
qu'un bêlement, à la fois un chef-d'œuvre de dialectique ora-
toire, une formidable machine de guerre et, je le dis en trem-
W II est intéressant de constater que Monod, à Paris même, revenu par
réaction contre le libéralisme à son intransigeance première, a retrouvé du même
coup l'énergie de son accent (voir l'Excltisivisme, Trop tard. Paris II).
94 GUSTAVE COLOMB
blant, une énormité au point de vue chrétien. Il est intitulé :
La sanctification par la vérités Le sujet est annoncé dans un
exorde d'une netteté tranchante : Nul ne peut être sanctifié
que par la connaissance de la vérité. L'équation est la sui-
vante ; la sanctification est la condition du salut ; il n'y a
pas de sanctification, donc pas de salut possible, sans la con-
naissance de la vérité telle que l'ont formulée le Christ, les
apôtres et l'Eglise fidèle dans ses confessions de foi. L'erreur
en ces matières est une perversion ; la sincérité dans l'erreur
n'est pas une excuse. Ce qui sauve, ce n'est pas la bonne foi,
c'est la foi, et la foi, c'est la connaissance, c'est la croyance;
donc nul ne peut être sauvé hors de l'orthodoxie <'^.
Nous avons là, dans sa rigueur implacable, le dogme du
Réveil. Et ce que Monod développait avec une abondance et
une magnificence verbales sans pareilles, d'autres, dans le
même temps, mais avec un moindre talent, le redisaient à
l'envi. Eh bieni lorsque j'entends M. Wilfred Monod traiter
sinon un texte identique, du moins un sujet similaire, j'éprouve
l'impression de l'homme qui, au sortir d'un cauchemar, aper-
çoit le rayon qui dissipe ses transes et salue avec délices la
lumière libératrice.
Il est dif&cile en effet d'imaginer dissonance plus aiguë que
celle qui oppose l'attitude de chacun de nos deux prédica-
teurs à l'égard de cette question du salut et je ne pense pas
qu'il soit exagéré de dire qu'entre Jacques Saurin et Adolphe
Monod l'écart est moindre qu'entre ce dernier et son petit-
neveu. Abordant, après de longues hésitations, la parabole du
Jugement dernier (*^, notre contemporain, d'accord sur ce
point avec l'orthodoxie de tous les temps, disons mieux, avec
la conscience qui est, à sa façon, une incorruptible orthodoxe,
établit la nécessité d'un jugement de valeur appliqué à la vie
humaine, c'est-à-dire l'alternative du salut ou de la perdition.
M. Wilfred Monod est trop de son temps pour feindre d'igno-
rer les prétentions utopiques et pas mal orgueilleuses d'une
(I) Sermons, i" série. Lyon. — (2) Matth. xxv, 31-46.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 95
morale dépourvue de sanction. Mais, tandis que l'aïeul sus-
pend le jugement à un critère dogmatique et confond l'erreur
et le péché dans une commune condamnation, son après-
venant élimine du jugement tous les considérants de nature
doctrinale et ne retient que le critère moral, la disposition du
cœur. Si l'on veut parler de credo, le credo qu'il assigne comme
base au verdict souverain est exempt de tout caractère confes-
sionnel et même religieux, c'est la consécration au Christ,
incarnation de l'humanité, en un mot c'est le service social.
« Aux yeux de l'Eternel, à l'heure décisive des comptes à ren-
dre, mieux vaut avoir vécu sans religion que d'avoir vécu sans
amour ^'\ » Et, tandis encore qu'à Lyon le châtiment, conçu
sous l'angle des peines éternelles, venait du dehors et d'en
haut, par l'effet d'une sorte de vengeance divine, se surajouter
au crime, à l'Oratoire de Paris, la peine s'intériorise, se mora-
lise, si l'on ose dire, découle du péché comme l'effet de la
cause et satisfait, par le but qui lui est assigné, non point la
justice distributive, mais l'inépuisable miséricorde de Dieu.
Ici, décidément, notre contemporain reprend l'avantage. Je
laisse hors de discussion les considérations d'éloquence ; je
ne m'engagerais pas, en outre, à contresigner toutes les décla-
rations du prédicateur de l'Oratoire. Mais, à ne retenir que
l'inspiration, la pensée maîtresse, cette notion de la justice
divine qui trouve sa perfection dans la miséricorde, je me
sens plus près de l'Evangile qu'au pied de cette chaire de
Lyon, du haut de laquelle le grand apôtre du Réveil brandis-
sait, sur un auditoire haletant, les foudres divines.
(0 WiLFRED MoNOD, Certitudes, p. 113. J'aime à relever dans ce sermon très
caractéristique et très courageux sur le Jugement dernier les lignes où l'orateur
se défend de mécoimaître les exigences de la vie intérieure. Nous l'en croyons
sur parole.
96 GUSTAVE COLOMB
II
Les pages qui précèdent n'ont d'autre intention que d'orien-
ter notre marche et, par des exemples concrets, de marquer la
différence des temps. Nous sommes en présence de deux types
de prédication, l'un appartenant au passé, l'autre tout à fait
contemporain. Quels sont les caractères distinctifs de l'un et
de l'autre?
Si l'on a pu dire à juste titre qu'Adolphe Monod est, sous
le rapport de la langue, un classique, un authentiquejdépo-
sitaire de la grande tradition littéraire, un conservateurjen un
mot, il est permis également de voir en lui un romantique.
Il n'appartient pas impunément à la génération d'Alfred de
Vigny et de Victor Hugo. Ce grand mélancolique a lu René ;
esclave de sa conscience, il l'est bien un peu aussi de son ima-
gination, et comme il a l'imagination féconde et dramatique,
comme il a volontiers des réalités invisibles une visionfspec-
taculaire, son éloquence se revêt de vastes draperies, se déploie
en de larges développements où se jouent les tragédies du ciel
et de l'enfer. Il est le romancier ou le poète de l'eschatologie;
certaines pages ont des allures d'épopée. Je ne sais rien de
plus extraordinaire, d'une éloquence plus torrentielle que les
quatre pages tout au long desquelles, sans un arrêt, sans
reprendre haleine, Monod fait passer sous les yeux de son
auditeur la terrifiante perspective de la malédiction divine et
s'arrête, épuisé par son effort et comme bouleversé, sur ces
mots : « Si Dieu me maudissait... que serait cette malédiction,
sinon toutes les perfections divines rangées en bataille contre
moi, la justice de Dieu me poursuivant, sa puissance m'acca-
blant, et, ce qu'il y a de plus terrible, sa bonté relevant l'hor-
reur de ses jugements et de mes remords et faisant elle-même
mon plus cruel tourment? Que serait cette malédiction,
sinon toutes les créatures conspirant à mon supplice... et
chaque fibre de mon cerveau, chaque battement de mon
cœur, chaque mouvement de ma pensée se soulevant contre
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 97
moi pour me déchirer ? Que serait cette malédiction, sinon le
monde entier, au dehors et au dedans, devenu pour moi sans
amour, la nature sans charmes, la terre sans fruits, le ciel sans
sourire, l'existence sans joie, la dernière goutte de félicité
tarie dans le dernier repli de mon cœur et tout mon être
séché jusque dans la racine, comme ce malheureux figuier
que la voix du Seigneur avait maudit... ? Que serait enfin cette
malédiction, sinon mon âme enveloppée et pénétrée d'une
misère immense et ne trouvant plus dans tous les êtres qu'un
enfer universel, un enfer au dedans de soi, un enfer dans
les créatures, un enfer en Dieu même...? ^'> » On trouverait
chez Lacordaire, prédicateur à Notre-Dame de Paris à
l'époque d'Ad. Monod, des amplifications analogues. Une
inépuisable et pour nous, hommes d'aujourd'hui, une intem-
pérante abondance verbale, une chevauchée à travers l'infini
à la suite du Ma^eppa des Orientales, voilà bien l'empreinte
de l'époque.
A quoi vient s'ajouter un autre caractère: Adolphe Monod
est le fils d'une époque qui, lasse de la sèche, aride et courte
philosophie du dix-huitième siècle, s*est enivrée de métaphy-
sique j l'idéologie est la maîtresse incontestée ; avec les
Hegel, les de Bonald et leurs émules, s'édifie une géométrie
abstraite qui a la prétention d'embrasser l'univers dans son
réseau de formules ; la raison raisonnante est la source et la
norme de la vérité. Or voyez ! l'intrépide avocat du surnaturel
chrétien, le détracteur passionné de la raison humaine qu'il
accable de ses dédains éloquents, Adolphe Monod, raisonne
éperdument ; sans se l'avouer et sans doute inconsciemment,
ce qui rend son cas plus significatif, il fait au raisonnement
dialectique, et à cette forme du raisonnement qui en est la
quintessence et qui porte le nom de syllogisme, un crédit
presque illimité. Relisez, pour vous en convaincre, dans la
série des Sermons de Lyon et de Montauban, le discours déjà
mentionné sur la Sanctification par la vérité, ou sur la Crédulité
(0 Adolphe Monod, Sermons. i'« série, Lyon, p. 357-362.
gS GUSTAVE COLOMB
de l'incrédule, ou sur ce sujet : Etes-vous un meurtrier f A ce
régime, le discours contracte une raideur géométrique, je ne
sais quoi de tendu qui laisserait un sentiment d'irritation, si
en cours de route et dans ses péroraisons, qui sont pres-
que toujours saisissantes, le prédicateur ne s'arrachait à la
tyrannie du syllogisme pour livrer passage aux efifusions de
son cœur d'apôtre. Cette ardeur raisonnante s'est au surplus
apaisée avec les années ; la maturité de l'âge s'est accompa-
gnée de douceur et d'onction. La corde raide s'est assouplie
et nous avons entendu de plus évangéliques accents dans le
sermon : Qui a soif ?
Prenant possession de la chaire après que le réalisme eût
ravi l'empire au romantisme et le positivisme à l'idéologie
métaphysique, il ne se pouvait pas que M. Wilfred Monod
pratiquât la méthode homilétique et qu'il eût du discours
chrétien la conception de son aîné. Poète et prophète, il l'est
au même degré que lui ; il a comme lui l'imagination somp-
tueuse et colorée. Ses discours sont constellés d'images ; il
passe du visible à l'invisible avec une rare aisance, tout est
symbole à ses yeux. Sa prose est chatoyante comme une
moire. Mais voici î la pensée, car on ne peut lui refuser la
pensée, répugne à l'abstraction et court d'un mouvement
instinctif à la recherche de l'image ou de l'analogie qui la
concrétise. Sauf par accident ('> M. W. Monod s'interdit les
randonnées dans l'absolu ; il reste en contact étroit avec la
réalité prochaine ; ses tableaux sont des tranches de vie ; la dia-
lectique y dissimule son appareil j elle procède par touches
rapides et répétées. C'est de l'impressionnisme oratoire,
sobre dans le dessin et de riche coloris ; ou, si l'on préfère,
ce sont des instantanés pris sur le vif, au hasard de l'heure et
des rencontres. Le grand romantique du Réveil nous trans-
portait à larges coups d'ailes dans les régions inexplorées de
l'au-delà. Le réaliste de l'Oratoire nous prend par les épaules
et nous jette en pleine rue. L'aîné voyait l'homme, le cadet
(I) Cf. le sermon sur U Invisible, dans Certitudes, p. 3-30.
UN SIÈCLE DEIPRÊDJCATJON PROTESTANTE 99
voit les hommes; il évoque à la manière d'un Daudet ou
d'un Maupassant les scènes de la vie quotidienne^ les spec-
tacles familiers de la misère et de la grandeur humaines.
Une telle manière exclut les procédés trop apparents de la
rhétorique, prosopopées, apostrophes, énumérations, refrains,
qui foisonnent dans les sermons du grand-oncle. Cette orches-
tration est étrangère au petit-neveu dont la rhétorique — car il
a une rhétorique puisqu'il est orateur — est infiniment plus
discrète. Les plaidoyers d'un Berryer et d'un Waldeck-Rousseau
ne diffèrent pas davantage, sous le rapport de l'expression
oratoire, que ceux de nos deux grands avocats de la plus
saintejdes causes.
Le vêtement prend la forme du corps. Le langage épouse
les fluctuations de la pensée. Une forte conviction se forge à
elle-même son mode d'expression. L'éloquence des deux
Monod est déterminée par les convictions qui leur sont pro-
pres. La pensée d'Adolphe Monod, cette vivante incarnation
du Réveil, se meut dans un cadre étroit. L'homme perdu,
l'homme sauvé par une croix, voilà les deux faits capitaux, les
deux pôles autour desquels gravite iiivariablement sa prédica-
tion. Dans ce moule rigide, son ardente piété, son sentiment
tragique du péché, sa foi en l'œuvre rédemptrice de Jésus-
Christ s'échauffe et jaillit toute brûlante dans ces sermons qui
sont des cris de détresse et des chants de triomphe. La chute,
l'expiation par le sang du Christ, la conversion, tels sont les
thèmes qu'il prend, reprend et renouvelle avec une verve
inépuisable, dissimulant la monotonie de l'appel sous la ri-
chesse, la variété et la splendeur des tours oratoires. « Il met
tout l'Evangile dans chaque prédication et charge du poids de
la vérité tout entière chaque vérité de détail... C'est bien de
lui qu'on peut dire qu'il vit dans le monde comme n'y vivant
pas ; révolutions politiques et littéraires, préoccupations
sociales, progrès des sciences, tous ces bruits du dehors éveil-
lent un moment son attention, mais ne la retiennent jamais.
Au prix du drame de sa vie intérieure et de cet autre drame
qui est le salut des âmes, les intérêts de la terre disparaissent
lOO GUSTAVE COLOMB
et ne comptent plus ^'^ » On ne peut qu'être pénétré de res-
pect en présence d'une telle attitude. On ne peut que regretter
d'autre part qu'une piété si profonde se soit enveloppée d'une
carapace doctrinale imposée du dehors» Il est superflu de rap-
peler ici que le Réveil a emprunté au méthodisme d'outre-
Manche ses procédés, ses doctrines, son langage. Cette ferveur
de repentance et d'adoration, cette joie du salut reconquis, ce
message de la grâce substitué aux fades effusions du sentimen-
talisme de l'époque antérieure, tout cela, tout ce métal en
fusion est venu se refroidir dans un dogmatisme étriqué. L'in-
tellectualisme, la tyrannie de la formule, l'égoïsme pieux sous
les espèces du salut strictement individuel, la lettre biblique
érigée en autorité infaillible, tel est le poids mort que la prédi-
cation du Réveil s'est condamnée à traîner. Il n'a fallu rien
moins que la grande âme et l'éloquence d'Adolphe Monod
pour le soulever. Chez; plusieurs ces broussailles ont étouffé la
flamme. Adolphe Monod lui-même a essayé de secouer ces
entraves. Dans son discours : La parole vivante, il rend au
Christ, Parole vivante, la place que, de son propre aveu, le
Réveil lui avait ravie au bénéfice de la parole morte (^\ Et dans
le sermon : Nathanaël ou les grandes âmes, il ouvre, il entre-
bâille tout au moins la porte du Royaume de Dieu aux cœurs
droits et sincères encore qu'étrangers à la saine doctrine (3). Ce
fut, dans la carrière oratoire de Monod, un élargissement
éphémère sans doute, mais annonciateur de temps nouveaux.
De temps nouveaux I Certes M. Wilfred Monod se déclare
avec insistance fils du Réveil. Loin de nous la pensée de lui
contester ce titre I Son œuvre homilétique est traversée d'un
soufile de piété qui l'apparente à la famille des grands chré-
tiens d'hier et de tous les temps. Il lui arrive de parler de Jésus
comme le plus orthodoxe des revivalistes. Il a pour exalter la
croix rédemptrice des accents émouvants. Et cela tout à côté
de pages que l'on dirait inspirées de Fourier et de Saint-
Ci) AuG. Sabatier, Journal de Genève (7 décembre 1884). — (2) Adolphe
Monod, Sermons. 3^ série, Paris I. — (3) Adolphe Monod, Sermons. 3* série,
Paris IL
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE loi
Simon, où le Christ est présenté comme Tune des formes, la
forme idéale du progrès et se confond avec l'énergie obscure
qui, dès l'origine du monde, tend à soulever l'humanité au-
dessus d'elle-même, « Il est (le Christ) toujours le même et
c'est pourquoi il est toujours nouveau, car il est l'Humanité
elle-même, l'Humanité en marche ; il est l'Esprit, l'Esprit de
Dieu en travail... Ce monde moral en mouvement, c'est ce
que nous appelons le Christ éternel, l'Esprit de Dieu à l'œuvre
pour affranchir et glorifier la création ('\ » Nous voulons croire
que M. Wilfred Monod concilie, pour ce qui le concerne, de
semblables aJGSrmations avec le christianisme du Réveil. Nous
éprouvons quelque difficulté à faire la synthèse. Aussi bien,
pourquoi chercher une dogmatique dans les paroles d'un pro-
phète? Pourquoi vouloir à tout prix emprisonner dans un
système les mouvements d'un esprit impatient de toutes les
barrières qui s'opposent à l'action universelle non pas du
christianisme, religion codifiée, mais de l'Evangile, puissance
de régénération ? Et voici, je crois, l'explication de son cas :
dépositaire d'un inestimable trésor spirituel, le Réveil a été
soucieux avant tout d'en sauvegarder l'intégrité ; à cet effet il
l'a, non pas enfoui comme le serviteur infidèle, mais enfermé
dans une enceinte de hautes murailles, hérissée de dogmes
abstrus, propres à décourager les esprits légers ou profanes ;
laissant le monde courir à sa perte, il s'est complu dans la pos-
session d'un salut réservé aux seuls élus et jalousement protégé.
M. Wilfred Monod, héritier du Réveil, s'est emparé du trésor,
mais il a abattu les murailles, beaucoup moins préoccupé de
maintenir intacte l'enceinte protectrice que de ménager à la
foule des pécheurs l'accès à la source des eaux vives. Enfant
d'une génération éprise d'un généreux idéal de solidarité hu-
maine, il lui est apparu que l'Evangile est le bien commun de
tous et que le devoir présent est de déblayer de tous les obsta-
cles accumulés par une piété craintive les avenues qui condui-
sent à Jésus-Christ. Le salut n'est plus conditionné par l'inté-
(0 WiLFBED Monod, Certitudes, p. 309-310.
I02 GUSTAVE COLOMB
grité de la saine doctrine ; le salut n'est plus suspendu à la
lettre d'un livre ; le salut n'est plus affaire individuelle ; il est
collectif comme le péché lui-même. L'Evangile n'est plus em-
prisonné entre les formules d'un dogme à qui l'on prête arti-
ficiellement les privilèges de la pérennité ; l'Evangile est chose
actuelle, souple comme la vie ; l'Evangile est l'Esprit qui souffle
où il veut, comme il veut, l'inspiration seule capable de sancti-
fier en les pénétrant tous les domaines de l'activité humaine,
la science, l'art, la philosophie, l'industrie et le commerce,
l'économie et la politique. Et l'on voit du même coup le champ
de la prédication s'étendre à l'infini ; elle pousse ses incursions
dans les affaires du monde et prétend ne rester étrangère à
rien de ce qui est humain. En réaUté, elle se meut sur un autre
plan. Le christianisme cède la place au messianisme, l'escha-
tologie au socialisme. Le Royaume des cieux descend sur la
terre et devient la cité fraternelle de demain.
Le renversement est total. Comment s'est-il effectué?
Quelques noms, quelques dates nous aideront à jalonner les
étapes de cette évolution qui, à ne regarder qu'aux extrémités,
a tous les caractères d'une révolution.
III
Du parallèle que nous venons d'esquisser un fait se dégage
qu'il nous paraît opportun de poser d'emblée : au cours de ce
dernier siècle, la chaire chrétienne n'est pas restée stationnaire ;
elle a parcouru un long chemin, elle a évolué. Or cela seul
évolue qui est vivant. Le mouvement est le propre de la vie ;
il n'est le jeu ni du hasard ni du caprice ; il est soumis à des
lois qui se résument toutes dans le mot d'adaptation. L'espèce
qui a perdu la faculté de s'adapter est une espèce morte. Tous
les fossiles n'appartiennent pas au règne animal ou végétal.
Voltaire a tenté en vain de ressusciter l'épopée. Guidé par son
génial bon sens, l'auteur de la Philosophie de la liberté s'est dé-
tourné de la métaphysique, gymnastique abstraite de l'esprit.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 103
pour se livrer à des travaux plus appropriés aux besoins de
son temps, Edmond Scherer, dans un article fameux qui
prouve tout au moins que les grandes intelligences ne se trom-
pent pas à demi, a prononcé l'oraison funèbre du sermon ; par
son contenu comme par ses procédés, le sermon relève à ses
yeux de la classe des fossiles. Le sermon a enterré son fossoyeur;
comme Diogène il a prouvé le mouvement en marchant et
sa vie en vivant, c'est-à-dire en se transformant. Le sermon
a pu connaître des époques de marasme. Des médecins en
grand nombre se sont penchés sur le malade. Ils n'ont pas
réussi à le tuer. Us n'y ont pas réussi, parce que le sermon est
le moyen indispensable d'une œuvre nécessaire, parce que
l'Evangile est la bonne nouvelle pour tous les hommes et pour
tous les temps et qu'une bonne nouvelle veut être proclamée.
Il y a dans le message évangélique, parce qu'il est évangélique
et dans l'exacte mesure où il est évangélique, une énergie, les
techniciens diraient un potentiel, de telle nature que, si impré-
vues et si profondes que puissent être les transformations du
milieu, il garde en toute circonstance sa capacité d'adaptation.
L'Evangile, parole éternelle, n'est paS lié à un état transitoire
de la société. Pour l'avoir oublié, le catholicisme français, en
dépit des courageux efforts des Lacordaire, des Hyacinthe et
des Didon, a vu l'oreille des masses se détourner vers d'autres
évangiles. Le sermon doit et peut entrer dans la mentalité de
chaque époque, s'imprégner de ses aspirations, deviner ses
tristesses, refléter sa pensée, se gonfler de cette substance que
l'observation de la société humaine offre à la méditation chré-
tienne. « Un peu de la poussière de ce monde s'attache à ses
pieds ; tout ce qui vient de la religion, tout ce qui se rattache
à la religion, et la prédication surtout, qui en est la représenta-
tion la plus vive, reçoit l'empreinte des temps et des lieux ^^K »
Mais la prédication serait infidèle à sa mission si elle se bor-
nait à n'être qu'un reflet ; elle doit être une flamme. Elle reçoit,
mais pour donner ; elle consent à se laisser influencer par son
(') ViNET, Discours d'installation, Lausanne, 1837, p. 17.
I04 GUSTAVE COLOMB
temps afin de réagir plus efficacement sur son temps ; elle
s'incorpore à son milieu afin d'appuyer sur un point de résis-
tance le levier de l'Evangile. Elle accorde sa voix à la voix
changeante de l'heure afin d'obliger l'homme qui passe à
s'arrêter un moment pour écouter la vérité qui ne passe pas.
En d'autres termes, le sermon, pour répondre à sa destina-
tion, doit contenir deux éléments, l'un fixe, l'autre variable.
Le premier, que nous pouvons appeler l'élément d'identité,
par où le sermon se différencie de la dissertation philosophique
ou du discours de morale, ne doit être absent d'aucune prédi-
cation, en aucun temps et dans aucun milieu. C'est, en matière
homilétique, « la seule chose nécessaire ». Cet élément spéci-
fique, je ne m'attarderai pas à le définir longuement. L'Evan-
gile du salut, la Croix, folie aux Grecs, scandale aux Juifs,
Jésus-Christ, seul nom qui ait été donné aux hommes par
lequel nous devions être sauvés, c'est assez dire pour me faire
comprendre. On a vu la place, éminente au point d'être exclu-
sive, que la prédication du Réveil fit à ces affirmations centrales.
On a vu d'autre part M. Wilfred Monod déplacer le centre de
gravité de la prédication en accordant une importance consi-
dérable à l'élément de variabilité. L'application pratique,
directe, à la situation prochaine, la mise en menue monnaie pour
l'usage quotidien de la vérité évangélique, l'actualité en un
mot, voilà le second caractère constitutif du sermon, celui par
lequel il s'insère dans la réalité de la vie, celui sans lequel il est
semblable à une épée privée de sa pointe. Quelques-uns, parmi
lesquels je range l'excellent, le pieux Charles Wagner, n'ont
pas résisté à la tentation de laisser l'actualité envahir tout
l'espace.
A la bien prendre, l'histoire de la prédication se ramène au
conflit de l'élément d'identité et de l'élément de variabilité.
Les fluctuations de la chaire sont commandées par la prédo-
minance de l'un ou l'autre de ces deux facteurs. Par moment
réalisé, l'équilibre tend constamment à se rompre. La science
homilétique n'a peut-être d'autre objet que la recherche de cet
équilibre, l'étude des conditions propices à l'harmonieuse et
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 105
féconde collaboration de l'Evangile et du milieu. Dans le
monde végétal, le germe garde ses caractères à travers toutes
les phases de sa croissance ; le gland se nourrit du même
humus, aspire les mêmes sucs, se gonfle de la même humidité
que la graine de sapin ; il n'en donne pas moins naissance à un
chêne. Dans la chaire, la maladresse des hommes expose le
germe primitif, l'Evangile, à de redoutables accidents. Les
uns le stérilisent, les autres l'étouffent sous une végétation
adventice, et le sermon devient ou bien un chapitre de dog-
matique ou bien un succédané du journal.
Entre ces deux partis extrêmes, la chaire protestante au
dix-neuvième siècle a suivi une voie intermédiaire, mais non
pas rectiligne, côtoyant tantôt l'un, tantôt l'autre écueil. Au-
jourd'hui ramassée au centre, demain jetée à la périphérie, elle
va de l'Evangile au monde et du monde à l'Evangile, mêlant
à doses inégales le variable au permanent, relâchant parfois,
sans les rompre jamais tout à fait, ses attaches avec la vérité
centrale, quitte à les resserrer dans un geste instinctif de légi-
time défense, renouvelant ses méthodes, modernisant son lan-
gage, tout cela sous la pression des circonstances extérieures
et de la volonté toujours éveillée de remplir avec le plus de
fruits possible sa haute mission.
J'entends, en m' exprimant ainsi, que les mouvements de la
chaire protestante ont été déterminés à la fois par des influences
séculières et par des considérations de nature religieuse.
IV
Au nombre des influences séculières, je range toutes celles
qui relèvent de la politique, de la philosophie et de la science.
C'est tout le mouvement du siècle qu'il nous suffira d'évoquer
dans une brève esquisse.
Sur le plan politique, le dix-neuvième siècle a vu se produire
deux formidables poussées, qui sont loin d'avoir aujourd'hui
épuisé leurs effets, nous voulons parler de la démocratie et du
I06 GUSTAVE COLOMB
socialisme. L'un et l'autre se réclament des grands principes
de la Révolution sans, pour autant, suivre la même direction
et tendre au même but. La démocratie repose sur une théorie
et garde tous les caractères d'une théorie à qui les faits donnent
souvent figure d'utopie. Le socialisme est utilitaire ; il poursuit
des réalisations pratiques ; au nom de la justice, il élève des
revendications qui, on le voit de nos jours, contredisent le
principe démocratique de l'égalité. Est-il aventureux de dis-
cerner dans ce dissentiment l'origine des deux tendances qui
se sont fait jour dans la prédication à partir de 1830 jusqu'aux
temps actuels? Sommes-nous dans l'erreur en signalant dans
la chaire protestante ce double courant, l'un orienté vers
l'idéal de l'égalité, l'autre inspiré par le souci de la justice sociale ?
Au lendemain des journées de Juillet 1830, la grande voix
de Lamennais et, plus tard, celle du père Didon n'ont pas été
seules à traduire en langage religieux, du haut de la chaire,
les dogmes essentiels du credo démocratique. Dans le temps
même où les bruits du forum ne parvenaient pas à arracher
Adolphe Monod à son obsession doctrinale, se faisaient entendre
dans les temples de Paris des accents inaccoutumés. Le patriar-
che du libéralisme, Athanase Coquerel père, prêtait un écho
sonore aux revendications populaires et dressait aux yeux
d'auditeurs quelque peu abasourdis le programme d'une démo-
cratie chrétienne. Il abordait de front les problèmes les plus
discutés de la législation ; il vibrait aux sursauts de l'opinion
publique ; l'élan de sa conviction le portait aux sujets d'une
actualité brûlante. Il obéit à la force centrifuge et sacrifia trop
généralement le permanent au variable. Avec la plupart des
prédicateurs de sa tendance, avec les Viguié, les Grotz, les
Trial, il se fait, sous l'angle religieux, de l'idée démocratique
de l'égalité une représentation généreuse, mais superficielle.
La même fiction qui fait de tous les citoyens des êtres égaux
en capacités, en vertus et en droits découvre en toute créa-
ture humaine des aspirations qui, laissées à leur libre essor,
l'amèneront naturellement aux pieds de Jésus- Christ, son
modèle et son maître. C'est aussi une conception égalitaire qui
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 107
pénètre la prédication d'hommes fort éloignés par ailleurs du
libéralisme des Coquerel. Aux yeux des Bersier, des de Pres-
sensé, des HoUard, tous les hommes sont égaux, mais égaux
dans le péché, égaux devant la justice divine, tous enveloppés
dans une commune condamnation par le Dieu de l'Evangile
qui veut faire grâce à tous. Qu'on veuille bien y prendre garde !
La doctrine calvinienne de l'élection est aristocratique dans
son essence. C'est une doctrine de classes, et la piété protes-
tante, dans son expression la plus orthodoxe, n'est-elle pas la
piété du petit troupeau ? Les hommes dont nous, parlons n'ont
pas respiré en vain l'air de leur siècle. Louons-les d'avoir
ouvert à la multitude les portes du Royaume de Dieu, sans
porter atteinte aux saintes exigences de la conscience chré-
tienne. Leur langage lui-même porte l'empreinte de cet
évangélique et large souci d'adaptation à la foule. Il s'est
dépouillé de tout ésotérisme. Il s'agit d'être compris non des
seuls initiés, mais de tous, et si le laïcisme est un corollaire de
la démocratie, nous dirons que ce n'est pas un de leurs moin-
dres mérites d'avoir su porter dans leurs chaires une parole
laïque à la fois et foncièrement chrétienne.
1830 marque l'avènement de la démocratie, 1848 voit l'ex-
plosion du socialisme, accès de violence sanguinaire et d'utopie
sentimentale où le spectacle d'un peuple déchaîné, portant en
triomphe à Notre-Dame de Paris l'emblème du Christ, arrache
à Lacordaire les effusions d'un lyrisme puéril et magnifique.
Il va sans dire que Coquerel, l'ancien, ne peut rester muet en
présence d'événements qui éveillent tant de craintes et tant
d'espérances. Adolphe Monod, lui-même, tressaille ; si réfrac-
taire qu'il soit à la tentation d'une actualité où son Evangile
risquerait de ne pas trouver son compte, contraint comme
jadis Chrysostome au milieu du peuple affolé d'Antioche de
répondre aux agitations de son auditoire de bourgeois cossus
et menacés, Adolphe Monod prononce deux sermons sur Les
fondements en ruines <^\ Incursion unique du grand prédica-
(I) Adolphe Monod, Sermons. 3* série, Paris I.
Io8 GUSTAVE COLOMB
teur hors du cercle étroit qu'il a tracé à son éloquence. Mais
d'autres vont venir que ne retiendront ni ses craintes ni ses
scrupules. Le second Empire a pu sans doute obliger au silence
les prophètes du monde nouveau. La tribune, la presse et la
chaire sont condamnées à la prudence. Mais l'idée fait son
chemin dans l'ombre. Le socialisme se recueille ; il attend son
heure. Son heure est celle des désastres. La chute de l'Empire
lui ouvre libre carrière. Le prolétariat s'organise ; il se dresse
comme une puissance en face de la société établie ; il formule
ses problèmes ; il clame ses exigences j les économistes étalent
la plaie du paupérisme qu'ils dénoncent comme le crime inex-
piable du régime capitaliste. L'injustice sociale est un fait,
comme le péché dont elle est la forme collective. La lutte pour
la vie, tolérée, exigée par les conditions d'existence de la société
moderne, est la négation flagrante de cet Evangile qu'on prêche
tout au long de l'année. Si nous voulons le salut de notre
humanité, il faut sortir de cette contradiction, prêcher enfin
et pratiquer la religion de la solidarité, l'évangile social décou-
vert ou retrouvé. Déjà Bersier, bien avant les modernes apô-
tres du solidarisme chrétien, avait à plusieurs reprises signalé
le non-sens de la piété traditionnelle, confortablement assise
dans son indifférence à l'endroit de ces redoutables problè-
mes ('). Fallot ne tarde pas à se lever et jette aux Eglises une
solennelle injonction. Il se lance en pleine mêlée avec une foi
contagieuse, que les déceptions ont pu tempérer, mais non
décourager ; il entraîne à sa suite une jeunesse ardente, géné-
reuse, imprudente parfois, les Louis Comte, les Elie Gounelle,
les Wilfred Monod, tous hommes de puissante conviction
et d'indiscutable piété, mais qu'on ne peut entendre sans
éprouver parfois, faut-il dire le malaise de gens dérangés dans
leurs habitudes, disons plutôt l'inquiétude de croyants à qui
l'on donne quelques motifs de se demander où l'on a mis leur
Sauveur. Lorsque je lis les sermons de M. Wilfred Monod,
(i) Voir entre autres : Eue. Bersieh, Sermons, tome II, Lazare à la porte da
riche et tome IV, Jésus refusant de partager un héritage.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 109
j'admire sa manière de renouveler les sujets, j'envie la richesse
de sa pensée, je m'édifie au contact de sa foi rayonnante ; mais
lorsque je le vois porté par un mouvement presque irrésistible
du centre à la circonférence, se hâtant vers les applications
sociales, toujours à l'affût de l'immédiate actualité, je conçois
quelque appréhension pour l'équilibre homilétique. Prolongée
dans cette direction, mais par des mains moins averties, l'évo-
lution est en danger de dégénérer en déviation.
Comment, d'autre part, n'être pas saisi devant l'extraordi-
naire enrichissement dont bénéficie la mise en œuvre homilé-
tique des sujets bibliques envisagés sous l'angle du socialisme
chrétien ? Le message évangélique acquiert une amplitude au
regard de laquelle font petite figure nos interprétations tra-
ditionnelles. Par delà l'individu qu'il entraîne dans son mou-
vement révolutionnaire, l'Evangile agit à la façon d'un coin
planté dans les œuvres vives de l'édifice social ^^K L'horizon
de la chaire s'élargit dans une mesure insoupçonnée ; il
embrasse l'espèce humaine et s'étend jusqu'aux mondes mys-
térieux qui peuplent le firmament.
Tout aussi réelle, quoique moins apparente, fut l'action de
la philosophie sur les destinées de la prédication. Pour plus
de clarté, nous attacherons à deux noms les réflexions que nous
avons à présenter. Auguste Comte et Hippolyte Taine tien-
nent la tête du mouvement de la pensée française au xix^ siècle.
Chefs incontestés de l'école positiviste, ils ont entrepris une
campagne victorieuse contre l'idéologie métaphysique dont
les esprits s'étaient enivrés au lendemain de l'épopée napo-
léonienne et qui avait porté ses ravages ou son intempérance
jusque dans les chaires. Le positivisme est une doctrine,
presque une religion. Il est aussi une méthode. La méthode
seule nous intéresse. Par sa méthode il a rendu d'inapprécia-
bles services dans le maniement des choses de l'esprit. Il a,
0) Que l'on compare à ce propos deux sermons sur Notre pain çao£tdien,run,
conçu à la façon traditionnelle, de M. J. Picard (Sermons, tome II), l'autre de
M. W. Monod, traité du point de vue social {Sur la terré).
IIO GUSTAVE COLOMB
entre autres, et c'est par là surtout qu'il nous apparaît comme
un facteur de l'évolution homilétique, il a posé la borne qui
sépare deux mondes, le monde des réalités accessibles à nos
moyens de connaissance et le monde de l'inconnaissable.
Le premier appartient à la science. Le second relève de l'hypo-
thèse ou de la foi. Au bord du vaste océan de l'inexploré, le
positivisme s'arrête dans une attitude respectueuse et réservée.
On peut, sur cet océan, jeter de la rive une planche qui ne
mènera pas très loin ; on peut s'aventurer dans cet infini du
mystère sur cette barque qui s'appelle la foi. Mais gardons-
nous de confondre le fait, objet d'expérience, avec les visions
conjecturales de la foi. Cette distinction fut méconnue par la
prédication du Réveil, qui parlait des choses du ciel avec plus
de prédilection et plus de précision que des réalités sublunaires.
La prédication contemporaine l'a prise en sérieuse considéra-
tion. Laissons les incorrigibles explorateurs du ciel et de l'enfer,
les aviateurs de la chaire, dont le vol n'est souvent qu'une
fuite loin des réalités humiliantes et des devoirs prochains.
Je parle des hommes soucieux de se faire entendre de leur
temps et de recommander l'Evangile à une génération positive.
Ces hommes-là, qu'ils s'appellent Dhombres, Hollard, Delmas
ou Bersier, croient aux réaUtés invisibles ; l'au-delà demeure
l'objet de leurs espérances ; c'est dans le ciel qu'est leur trésor.
Mais avec quelle sobriété ils en parlent et, par contre, avec
quel souci d'exactitude, avec quelle pénétration, avec quel res-
pect du fait vérifiable, ils se penchent sur les phénomènes de la
vie spirituelle ! N'est-ce pas dans l'étude du cœur humain, de
ses maladies, de ses perversions et de ses relèvements que le
grand prédicateur de l'Etoile a puisé la matière de ses sermons
les plus pénétrants? Nous voyons ici en œuvre une méthode
expérimentale trop négligée par le Réveil. Or, par une ren-
contre significative, Bersier nous place, au terme de ses analyses,
en présence du même Christ que le Christ d'Adolphe Monod ;
mais, au lieu que ce dernier nous l'impose au nom de sa doctrine,
Bersier nous le propose au nom de nos expériences communes.
On sait en outre le grand crédit que l'autorité de Taine a
valu à la théorie des milieux. On ne peut en nier la répercussion
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE m
sur la chaire. La prédication orthodoxe isolait l'homme de son
cadre héréditaire et social, l'arrachait à son environnement,
refusait à sa culpabilité le bénéfice des circonstances atté-
nuantes ; ne tenant aucun compte des antécédents et des
concomitants, des influences subies, de la contagion de l'exem-
ple, de la pression du milieu en un mot, elle mettait le pécheur
en face du Dieu saint, dans sa misère totale, dans sa totale res-
ponsabilité. Taine n'a pas échappé au grief d'avoir, en l'exa-
gérant, faussé la théorie dont il s'est constitué le parrain. La
chaire contemporaine serait-elle innocente de cet excès?
N'a-t-elle pas trop cédé à la tentation de porter au passif de la
société la dette du pécheur et, considérant ce dernier comme
une victime, ne risque-t-elle pas d'exténuer le sens de la res-
ponsabilité individuelle et d'anesthésier la conscience ? L'écueil
est proche ; il fallait le signaler. Cette précaution ne nous dis-
pensera pas de ranger parmi les gains réalisés par la prédica-
tion ce vif sentiment de justice et de charité qui répartit équi-
tablement le fardeau et fait comparaître aux côtés du coupable
« celui par qui le scandale arrive ».
Le positivisme maintient ses positions sur le terrain de la
méthode. Comme doctrine, il a été contraint de battre en
retraite devant l'offensive du spiritualisme. Il serait superflu
d'insister sur le prix qu'attache l'Eglise à ce retour de faveur
dont jouit une tendance si voisine de son propre enseignement.
Le spiritualisme, sous les espèces du bergsonisme, semble
rencontrer dans la chaire un accueil particulièrement empressé.
L'idée fondamentale de YEvolution créatrice offre la possibilité
de si frappantes analogies avec la doctrine du Saint-Esprit
qu'il eût été bien surprenant que la prédication n'en tirât
aucun parti. Est-ce M. Bergson ou M. Wilfred Monod qui s'ex-
prime comme suit : « L'effort de l'Esprit saint pour se révéler
au monde a été un effort universel, mais il a suivi la ligne de
moindre résistance. La sève créatrice n'a déployé ses capaci-
tés mystérieuses que dans un seul rameau, le rameau central,
celui qui est venu fleurir dans le cerveau humain. Certes nous
admettons que la pensée est diffuse partout dans le règne
animal... Néanmoins tout le penser, sur notre planète, se
112 GUSTAVE COLOMB
fait et se fera désormais à travers l'homme » ^^K La chaire n'a
rien à perdre en si belle compagnie.
Nous ne revenons pas sur ce que nous avons dit plus haut
sur le rapport du réalisme littéraire avec le style de nos moder-
nes prédicateurs, mais notre tour d'horizon présenterait une
lacune si nous laissions dans l'ombre l'apport de la science à
notre bagage homilétique. Le formidable essor de la science
pure et de la science appliquée, dont le dix-neuvième siècle
fut le témoin, a transformé les conditions de la vie et amené
de nouvelles habitudes d'esprit. La chaire n'y pouvait demeu-
rer étrangère. Il n'est pas question ici des faciles rapproche-
ments, auxquels certains prédicateurs se plaisent, entre les
inventions modernes, téléphone, T. S. F., aviation, etc.^ et les
phénomènes de la vie spirituelle. Rapprochements un peu
factices et qui mettent à rude épreuve tout ensemble l'exacti-
tude scientifique et les compétences pastorales. Nous pensons
à des acquisitions plus substantielles. Quel que soit le champ
exploré, connaissance de la nature ou connaissance de l'homme,
biologie, psychologie, histoire, religions comparées, etc., de
tout cet immense labeur se dégage une conception du monde
et de la vie qui ne saurait laisser indifférent le sentiment reli-
gieux. Dans tous les ordres de phénomènes, la science a mis
en plein jour l'empire de la loi ; elle en a éliminé l'accident et
le caprice ; elle a fait apparaître, soumise à un déterminisme
grandiose, la succession des êtres et des civilisations. Il ne se
pouvait pas que notre représentation de la divinité et la nature
de notre piété n'en fussent affectées. A plus d'un égard nous
ne pourrons, sans anachronisme, emprunter le langage des
prédicateurs du Réveil. Il est peu vraisemblable que Bersier
eût prononcé ses deux sermons sur la place de l'homme dans
l'univers et sur l'Immutabilité du Christ ^'^ ou encore M. W.
Monod ses deux discours sur l'Invisible et sur le Christ uni-
versel ^^\ s'ils avaient tout ignoré des résultats de la science
contemporaine.
(I) WiLFRED Monod, Certitudes, p. 318, 319. — (2) Bersieh, Sermons, t. VII. —
(3) Wn-EEiED Monod, Certitudes.
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 113
Nous avons fait la part des influences séculières dans révo-
lution de la chaire au dix-neuvième siècle. Elle est considé-
rable. Mais gardons-nous d'oublier que ces influences ne sont
ni les seules ni les plus importantes. Si la prédication se
prête avec une grande plasticité à Taction du milieu, elle n'est
pas, pour autant, une chose inerte, livrée sans résistance aux
pressions du dehors. Il y a en elle une capacité de réaction,
une énergie vivante, un germe, un principe d'organisation,
qui préside à toutes ses transformations et la préserve de
perdre ses caractères avec sa raison d'être sous les alluvions
étrangères. Comme tout ce qui est vivant, la prédication ne
subsiste qu'en se renouvelant. Tour à tour elle se dépouille
de tout ce qui s'avère caduc en elle et s'empare de tout ce
qui se révèle assimilable, et cela au travers de crises périodi-
ques qui semblent parfois la menacer de ruine.
C'est d'une de ces crises qu'est sortie la prédication protes-
tante telle qu'elle s'est déployée dès le milieu du siècle dernier.
La prédication contemporaine est le fruit d'un dépouillement
et d'une conquête. Il nous reste à voir dans quelles conditions
et sous quelle forme s'est effectué cet enfantement.
Ici encore deux noms nous aideront à grouper nos obser-
vations, les noms de deux hommes en qui se sont incarnées
les deux tendances entre lesquelles la chaire a dû, non sans
peine, frayer sa voie, Colani et Vinet ^'\
La prédication du Réveil avec son dogmatisme autoritaire
avait été, malgré ses excès, une réaction nécessaire et bien-
faisante contre le moralisme anémié de l'époque antérieure.
Mais elle a trop abondé dans son propre sens. Elle s'est épuisée
en se concentrant sur quelques points spéciaux de la doctrine
chrétienne ; exclusive et intolérante, elle s'est condamnée à
(») La chronologie voudrait que Vinet vînt en premier, mais comme nous
faisons ici, non une étude biographique, mais l'histoire d'un genre, nous assignons
à ces deux hommes le rang qui leur échoit dans la suite de l'évolution.
114 GUSTAVE COLOMB
se mouvoir dans un cercle restreint de sujets. Son littéralisme
biblique, d'autre part, a paralysé ses mouvements et lui a fermé
l'oreille d'une génération rebelle à l'autorité d'une Eglise ou
d'un livre. Ayant accompli sa tâche et donné tout ce qu'elle
pouvait donner, elle devait ou se résigner à un isolement crois-
sant et mortel ou consentir à réviser ses méthodes et à cons-
truire sur de nouvelles bases.
Elle n'y consentit pas sans résistance. Une lutte s'engagea
entre la tradition qui ne voulait pas abdiquer et les novateurs
qui ne reculaient devant aucune audace. Le foyer de l'insur-
rection fut, on le sait, l'Ecole dite de Strasbourg et le chef
incontesté des opérations sur le champ de bataille homilétique
fut Timothée Colani (1824- 1888).
Colani fut un orateur éminent et un théoricien de la prédi-
cation. Il a vulgarisé et traduit avec éclat dans le langage de la
chaire les doctrines de l'Ecole de Strasbourg. Ses œuvres
homilétiques ne lui ont guère survécu ; la suite fera peut-être
comprendre les raisons de cet oubli. Elles sont dignes d'at-
tention cependant autant par leur qualité oratoire que par leur
signification historique.
La qualité oratoire des sermons de Colani est faite de clarté,
d'une parfaite propriété de langage, de cette allure franche,
virile, nerveuse, j'allais dire laïque, trop rare dans notre litté-
rature édifiante et dont on retrouve l'exemple chez un autre
enfant de l'Alsace, Charles Wagner. Colani n'a ni l'ampleur
ni l'allure majestueuse de Monod l'aîné, mais il va d'un train
rapide et sûr vers la conclusion. La vérité peut se passer de
nos artifices, il sufiBt de la montrer dégagée des voiles de l'illu-
sion ou du mensonge. Colani possède l'art très enviable et trop
rare de simpUfier les problèmes en les ramenant à leurs élé-
ments essentiels ; il les aborde franchement et les résout à
l'aide d'une argumentation lumineuse et loyale. Toute consi-
dération de doctrine écartée, on puiserait à son école d'utiles
leçons d'une éloquence un peu nue, un peu froide peut-être,
mais de forte trempe, sans boursouflure, sans alliage de verba-
lisme indiscret. Un tel enseignement serait-il inopportun
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 115
pour la pratique d'un art où, pareille à la semence de la para-
bole, la pensée est trop souvent étouffée par la broussaille des
mots ?
L'importance historique des sermons de Colani réside dans
le libéralisme de la méthode, par quoi nous entendons le souci
qu'ils trahissent de convaincre plus que de subjuguer. La dia-
lectique impérieuse d'Adolphe Monod, cette façon qu'il a
d'imposer de haut, au nom d'une autorité indiscutée, la vérité
salutaire, est aux yeux de Colani un attentat à la conscience de
l'auditeur. Ecoutons-le plutôt : « Un verset de la Bible,
détourné peut-être de son sens naturel, nous semble une base
suffisante pour y élever l'échafaudage de nos exhortations,
et, sans nous inquiéter des doutes qui peuvent s'élever dans
l'esprit de l'auditeur, nous poursuivons bravement notre che-
min, cherchant bien plus à lui signifier les ordres dont nous
sommes chargés qu'à obtenir son assentiment et à faire par-
ler sa conscience. Au lieu de dérouler la vérité sous les yeux
de nos frères pour qu'elle s'impose d'elle-même, il faut éblouir
leur imagination par des rapprochements inattendus, dérou-
ter leur intelligence par de subtiles arguties, troubler leur
cœur par des exagérations sentimentales, subjuguer leurs sens
par tous les petits moyens usités au théâtre, une voix vibrante,
des gestes pathétiques, que sais-je ? un refrain sépulcral, sem-
blable au « Caïn ! Caïn I » des Burgraves, Que voulons-nous ?
Rendre nos auditeurs capables de comprendre l'Evangile?
Les élever sur une cime d'où ils puissent le contempler
directement ? Non, mais les terrasser, les lier, les aveugler,
pour qu'ils consentent à voir par nos yeux. Il n'y a pas d'avo-
cat qui osât traiter un tribunal avec aussi peu de respect. Un
orateur politique qui prendrait de telles libertés à la tribune
serait bientôt la risée du pays. Seule, la chaire chrétienne
croit pouvoir se passer de simplicité, c'est-à-dire de sérieux.
Et puis on s'étonne de son impuissance ». Il y a de très loua-
bles exceptions, mais on retrouve partout trace de ces défauts.
Il faut reconnaître que la méthode oratoire de Colani ne
tombe pas sous le coup de ce réquisitoire. Du haut de sa
Il6 GUSTAVE COLOMB
chaire il fait appel à la collaboration de ses auditeurs, il rai-
sonne, il discute, il travaille avec eux à la poursuite de la
vérité. De là l'allure didactique de sa parole. En fait, moins
prédicateur que docteur et docteur très instruit, il enseigne ses
élèves, met entre leurs mains les éléments du problème et les
exhorte à le résoudre sous la forme de solutions applicables à
la vie. Eloquent, il peut l'être, il l'est parfois, mais il est plus
instructif qu'éloquent. Décidément, on respire, au pied de sa
chaire, un autre air que dans la compagnie des prédicateurs
du Réveil. Et s'il convient d'attribuer pour une part le con-
traste à la différence des tempéraments, il est plus certain
encore que le contraste est assignable à la contradiction des
doctrines et nous avons ici une preuve nouvelle de la réper-
cussion de la doctrine sur la nature de l'éloquence.
L'œuvre oratoire de Colani n'est que la réalisation pratique
de sa doctrine homilétique et c'est à ce titre surtout qu'elle
nous intéresse. Dans un important article de la Revue de
Strashourg,^^^ il développe sa manière de concevoir l'applica-
tion à la chaire des idées de son Ecole. Cette dernière, on le
sait, a donné un énergique coup de bistouri au point sensible
de l'orthodoxie du Réveil. En vulgarisant les travaux de
la théologie allemande, de la critique biblique spécialement,
elle a fait vaciller sur ses bases l'échafaudage artificiel de la
théopneustie et frappé de caducité le littéralisme scripturaire.
L'ébranlement a été si profond que l'édifice lézardé de la théo-
logie du Réveil a été déserté momentanément par Adolphe
Monod lui-même et définitivement par tous les prédicateurs
libéraux, cela va de soi, mais évangéliques aussi, dès le dernier
tiers du siècle dernier. Il n'abrite plus aujourd'hui que les
petites chapelles où les théologiens sont assimilés aux voleurs
et aux brigands de la parabole. On peut regretter que, lors-
qu'il s'agit d'exprimer le respect du Saint Livre, notre lan-
gage charriât encore certaines formules désuètes, vestiges de
notions périmées. Mais on hésiterait de nos jours à faire dé-
(I) Tome XIV, 1857, p. 295-3".
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 117
pendre les reculades et le désarroi de Satan du triple : « C'est
écrit » qui ébranla le désert»
Colani n'en reste pas là. Il porte le fer sur les dogmes essen-
tiels dont se nourrit la prédication traditionnelle ; ce sont,
dit-il, de vieilles monnaies dont le métal est bon mais l'em-
preinte effacée. «Le christianisme de la théologie est tout à fait
impropre à la nourriture de l'âme. Ce qu'on appelle la dogma-
tique est le résidu laissé au fond de l'alambic après la distilla-
tion. Les sucs, les fluides, la vie ont disparu. Qui oserait prêcher
sur la trinité, sur la personnalité du Saint-Esprit, sur les anges
et les démons, sur la prédestination? Un instinct secret nous
avertit que ces doctrines n'ont aucun rapport avec le salut des
âmes et ne répondent à aucune des préoccupations de notre
siècle ». Colani se souvenait-il qu'Adolphe Monod avait pro-
noncé un long discours sur les démons, qui est bien ce qu'il y
a de moins édifiant dans sa production oratoire ? La rédemp-
tion, clef de voûte du système orthodoxe, n'échappe pas à ses
prises, « Ni le cœur ni l'intelligence ne peuvent se fixer sur
cette proposition : Mes péchés sont lavés par le sang de Christ.
Cette proposition n'est pas une idée, mais une image. Tant
que vous n'aurez pas expliqué cette image, tant que vous
n'aurez pas remplacé cette formule par une notion saisissa-
ble, celle de l'amour ou celle de la sévérité de Dieu, vous
n'obtiendrez pas l'assentiment réel de vos auditeurs. Et vous-
même, si vous n'avez pas su pénétrer jusqu'au fait religieux
dont ce dogme est l'enveloppe métaphorique, votre pensée
flottera indécise et vous tomberez infailliblement dans l'un de
ces deux défauts : vous accumulerez les images pour donner
par les mots un corps à ce qui n'en a point dans votre esprit
ou vous poursuivrez ce fantôme insaisissable jusque dans les
subtilités les plus ardues».
Il en va de même pour la plupart des dogmes tradition-
nels et pour la morale elle-même, qui ne tient aucun compte
des conditions actuelles de la vie. Nous en sommes encore à
l'ascétisme du moyen âge. « Que doit penser un banquier,
honorable mais hardi spéculateur, quand il nous entend décla-
Il8 GUSTAVE COLOMB
mer contre la poursuite des richesses ?» Nos exhortations abou-
tissent à rendre le commerce impossible et à briser le ressort
même de la vie moderne. Lancé à toute vapeur sur l'océan de
la démocratie industrielle^ notre siècle, privé de traditions, ne
sait trop quelle direction il doit suivre ; il lève les yeux" vers
le christianisme, mais les prédicateurs ne savent que lui
réciter ou bien le bréviaire de l'honnête homme, ou bien un
chapitre de V Imitation ; lieu commun ou mysticisme, rien de
tout cela n'est évangélique et rien de tout cela n'a de portée
pratique. Et, pour conclure, Colani nous invite à revenir à l'en-
seignement de Jésus- Christ par delà saint Paul et les Pères.
Ce manifeste renferme l'expression courageuse et radicale
de l'état d'esprit provoqué par les exagérations du Réveil. Le
pendule a été rejeté d'une extrémité à l'autre. Les excès con-
traires s'appellent. On comprend l'émoi suscité dans le monde
religieux par la levée de boucliers de l'Ecole de Strasbourg et
les témérités de son orateur attitré. L'équité nous oblige à
reconnaître, d'une part, que tout n'était pas injustifié dans les
allégations de Colani et que, d'autre part, les adeptes du mou-
vement, les prédicateurs libéraux, n'ont pas souscrit sans de
sérieuses réserves à ses conclusions. De l'un à l'autre, on cons-
tate d'appréciables nuances selon que domine la préoccupa-
tion critique ou le sens religieux. Mais il est regrettable — et
Colani plus que tous les autres porte le poids de ce grief —
qu'au travail de démolition n'ait pas correspondu un effort [de
reconstruction, qu'à ces dogmes surannés, respectables véhicu-
les de vérités jadis palpitantes de vie, n'aient pas été substituées
des affirmations positives, traduisant en langage moderne les
vérités centrales et éternelles de l'Evangile. Le tort de ces
hommes d'avant- garde fut de briser le vase sans prendre la
précaution d'en recueillir le contenu précieux. Leur erreur fut
de mettre l'accent sur la forme plutôt que sur la substance !de
la piété, de s'imaginer qu'en rompant le joug de la lettre bibli-
que et de la formule doctrinale, ils rendaient à l'Evangile sa
vertu salutaire. Ces prédicateurs ont trop oublié que l'homme
vient chercher au pied de la chaire autre chose que le mot de
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 119
liberté. Le joug le plus humiliant n'est pas celui de la lettre
ou du dogme, c'est le joug du péché.
Or le libéralisme ne laisse pas au péché sa gravité tragique.
Il voit les capacités naturelles de l'homme plus que sa
misère, ses aspirations généreuses plus que sa corruption.
Par une conséquence nécessaire, il exténue l'idée du salut ;
la rédemption perd son sens ; la croix passe à l'état de sym-
bole, le symbole du sacrifice ; la conversion se mue en amen-
dement et le salut se confond avec le progrès. Tout l'effort de
la prédication va porter désormais sur la mise en valeur des
énergies de l'homme, à l'exemple et sur les traces de Jésus-
Christ glorifié à titre de modèle et d'idéal. La condition pre-
mière du salut n'est plus la conversion, mais la marche persé-
vérante vers la perfection, l'obéissance à cet instinct divin qui
nous pousse vers les sommets. Avec les nuances déjà signalées,
telle est la tonalité générale de la prédication issue du mouve-
ment de Strasbourg. L'aile gauche du protestantisme, où se
rencontrent des hommes de grande piété et de grand talent,
les Athanase Coquerel fils, les Viguié, les Roberty, reste
fidèle aux principes de l'école. Leur prédication est chaude et
généreuse, largement ouverte aux souffles du dehors, orientée
vers les réalisations individuelles et sociales plus que vers les
choses de la vie intérieure. Elle veut l'épanouissement de la
personnalité plus que la régénération, les bienfaits de la croix
plus que la croix elle-même. Elle sacrifie l'élément d'identité
à l'élément variable. Elle se tient à la périphérie, ce qui lui
assure l'avantage d'une riche variété d'applications homiléti-
ques. La circonférence de l'Evangile est immense, puisqu'il
embrasse tous les domaines de la vie. Mais, à ce jeu, la prédi-
cation perd en puissance de pénétration ce qu'elle gagne en
surface ; elle ne conserve sa vertu qu'à la condition d'aller
sans cesse retremper au foyer central le tranchant de son acier.
Et c'est ici que l'influence de Vinet se révèle dans sa bien-
faisante fécondité. Il n'entre pas dans notre dessein de retracer
le chemin parcouru par la pensée religieuse de l'auteur des
Discours, Rappelons cependant qu'il fut, de bonne heure, attiré
I20 GUSTAVE COLOMB
vers le Réveil par la piété vivante de ses adeptes. Il éprouva
dans leur commerce des impressions trop profondes pour qu'il
lui fût possible et de les oublier et de rompre le lien qui
l'attachait à ce milieu orthodoxe où il avait été initié à une vie
chrétienne authentique. Toujours respectueux de ses croyan-
ces premières, il se dégagea peu à peu de leur étau dogmatique,
et fut conduit à concevoir le christianisme non plus sous les
espèces d'une doctrine, ni même d'une histoire, mais d'une
personne, le Christ. Cet affranchissement fut le fruit d'une
évolution où le travail intellectuel eut moins de part que l'ex-
périence intime, l'expérience d'une communion personnelle
avec le Sauveur. C'est par là que Vinet fut préservé des dévia-
tions du libéralisme. Et c'est par là aussi, par ce côté expéri-
mental de sa foi, qu'il en vint à se rendre compte de la relation
véritable qui unit l'homme à Dieu. Cette relation, le Réveil
l'avait brutalement rompue. La totale impuissance de l'homme
laissait à Dieu seul l'initiative et la consommation du salut.
Toute la tragédie de la Rédemption se déroulait sans la coopé-
ration du pécheur, dont le seul rôle était de recevoir d'en Haut
et d'autorité le message du pardon. Aux yeux de Vinet
l'homme déchu reste de noble race. « Sur les hauteurs de son
être», dit-il, «on trouve les débris d'un autel.» Jusque dans sa
dégradation l'âme humaine, cette fille de Dieu, se retrouve
elle-même dans l'Evangile ; entre elle et le Christ il y a une
harmonie mystérieuse. Il sufi&t de la mettre en présence du
Christ pour qu'elle salue en lui la vérité dont elle portait le
pressentiment. Dans l'incarnation du Christ, dans sa vie
sainte, dans son immolation volontaire, elle trouve le gage
et le secret d'une parfaite union avec Dieu.
En un mot, «le christianisme, c'est Christ». Parvenu à ce
point, Vinet est en mesure de maintenir, en la déplaçant, l'au-
torité du Livre saint. Celui-ci ne s'impose plus comme un code
miraculeusement accrédité par des signes extérieurs, mais
comme le document unique d'une vie, l'histoire d'une per-
sonne d'un irrésistible attrait. Pourquoi la contrainte, là où
règne la sympathie ? Et, du même mouvement qui intériorise le
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 131
critère de la vérité biblique, Vinet ramène les actes rédemp-
teurs dans le domaine de l'expérience et rend à ces dogmes
rigides, inassimilables sous leur gangue scolastique, une vie
nouvelle en leur donnant la réalité de faits psychologiques et
toujours actuels. Obéissant aux inspirations de sa piété plus
qu'à de froides considérations théologiques, il n'a laissé se
perdre aucune goutte de l'eau salutaire, mais l'a versée dans
un vase mieux approprié. Nul en effet avec plus d'insistance
n'a courbé le pécheur sous son péché ; nul ne l'a conduit d'une
main plus ferme au pied de la croix ; nul n'a donné à la régé-
nération un caractère de nécessité plus inéluctable. Mais ce
salut, réalisé, à en croire l'orthodoxie du Réveil, hors de nous,
sans nous, sur la croix du Christ qui apaise la colère de Dieu,
nul, avec plus de pénétration, ne l'a fait voir s' accomplissant
en nous, dans le sacrifice intérieur qui nous identifie au Christ
crucifié. C'est un regard sur la croix qui nous sauve, et ce
regard fait passer en nous une vie nouvelle. Ainsi Vinet n'a
rien détruit ; il a tout relevé. Nous en appelons à tous ceux
qui ont lu et relu ses Discours religieux. Il est difficile d'être
plus ouvert aux multiples besoins du siècle et plus fidèle à
cet Evangile qu'il avait reçu du Réveil. Il a fait de la prison
dogmatique une maison hospitalière. Il se tient au foyer et ne
s'en éloigne que pour y revenir. Il est libéral et évangélique.
D'autres ont obéi à la force centrifuge. Vinet obéit à la loi
de gravitation. Sa circonférence, qui est vaste, a un centre vers
lequel convergent, comme les rayons d'une roue, tous les
sujets qu'il aborde.
Son action fut et reste féconde. Nous lui sommes redevables
de l'inappréciable service d'avoir épargné au protestantisme
de langue française les suites d'un orage qui eût pu en compro-
mettre les destinées. Le mouvement de Strasbourg suscita de
violentes réactions dans le monde de l'orthodoxie. Ce fut un
déchaînement de polémique, un raz de marée qui menaça de
submerger la chaire. La controverse refoula l'édification. Le
oui et le non s'affrontèrent en des rencontres dont la victoire
d'un parti plus que le salut des âmes était l'enjeu. On ne
122 GUSTAVE COLOMB
dira jamais assez haut à quel point la polémique est contraire
aux exigences de la prédication. On pouvait redouter un
schisme irrémédiable au sein du peuple protestant, l'ortho-
doxie du Réveil s'isolant de plus en plus à Tabri de sa forte-
resse doctrinale, et le libéralisme, privé de contre-poids, s'enli-
sant dans la religion naturelle et le moralisme philosophique.
Ce double danger fut écarté. Dès la seconde génération, le
libéralisme mit un frein à son ardeur combative, une sourdine
à ses accents guerriers. Quelque chose de l'esprit de Vinet s'in-
sinua dans ses veines ; un souffle plus chaud fondit les glaces
du didactisme primitif et, si l'on va de Scherer à Sabatier, de
Colani à Viguié, on a bien la sensation de changer de climat.
La chaire a cessé d'être un chantier de démolition. Le chris-
tianisme des prédicateurs de gauche n'est plus seulement une
méthode de pensée, il est une pensée de Dieu s'adressant à
la meilleure partie de l'homme pour le ramener à lui. La paix
règne entre les deux camps, non pas une paix de compromis
et de tolérance — la tolérance implique une part de scepti-
cisme — mais une paix fondée sur la conviction qu'en face
des redoutables problèmes qui se posent aujourd'hui à la cons-
cience chrétienne, les messagers de l'Evangile ont mieux à
faire qu'à se lancer, du haut de leurs chaires, de mutuels défis.
Quant à l'orthodoxie, le témoignage de ses porte-parole les
plus écoutés est unanime. Tous souscriraient à la déclaration
du prédicateur Verny : « Vinet », disait-il, « m'a opéré de la
cataracte ». Les Babut de Nîmes, les Delmas de Bordeaux, les
Hollard de Paris, les Bersier de l'Etoile, tous ceux qui, depuis
six ou sept décades, ont honoré la chaire protestante par leur
prédication positive, résolument fidèle aux faits centraux de
l'Evangile en même temps que largement compréhensive de
la pensée contemporaine, tous à l'envi, se réclament du Réveil
qui a remis au jour les vérités premières du christianisme et de
Vinet qui, par sa méthode psychologique, a facilité la réconci-
liation de ces deux puissances qui se cherchent, l'Evangile et
le siècle. Evangélique, puisqu'elle affirme la réalité du péché,
de la perdition et du salut par l'œuvre rédemptrice du Sau-
UN SIÈCLE DE PRÉDICATION PROTESTANTE 123
veur, cette prédication est libérale en ce sens que, dans un
temps qui a renversé l'une après l'autre les autorités du passé,
elle s'est affranchie de la servile superstition de la lettre et des
abstractions de la scolastique. Abandonnant à son inconsis-
tance l'homme théorique du Réveil, elle saisit l'homme tel
qu'il est, avec ses misères héréditaires, sociales ou personnelles,
avec ses doutes, ses craintes et ses espérances ; elle va le
prendre dans son foyer, dans son atelier, dans ses lieux de
plaisir et, le mettant en présence du Christ, elle lui dit :
Reconnais celui que tu cherches et qui te cherche ! Le Réveil
adressait à l'homme une parole qui tombait du ciel comme une
menace ou une absolution. La prédication d'aujourd'hui parle
à l'homme de plain-pied ; elle le sollicite, le presse, le sauve
parfois et ne l'écrase jamais. Le Réveil laissait le pécheur para-
lysé de surprise ou de crainte sous les assauts impétueux de
ses arguments ; la prédication actuelle pratique la stratégie,
moins brillante et plus sûre, de l'approche prudente et de l'en-
veloppement.
Irons-nous jusqu'à prétendre que la prédication a trouvé sa
forme définitive? Ce serait choir dans un méthodisme con-
traire à sa nature même. Le malheur du sermon classique fut
de se figer dans un moule consacré par son triomphe et de
n'avoir pas su rompre les barreaux de sa prison glorieuse. Il
n'existe pas un type immuable du sermon. Autour d'un centre
fixe, l'Evangile, la prédication gravite librement, attentive à
se plier à la mobilité des situations et des hommes. Déjà la
prédication d'avant-garde, la prédication d'un Wilfred Monod,
nous avertit que l'évolution du genre continue. Il nous sufSra
de constater qu'aujourd'hui la parole évangélique n'est pas
liée. Toutes les possibilités lui sont offertes. Le monde est
ouvert devant elle. La cloison rigide, derrière laquelle elle se
retranchait jadis pour garantir l'intégrité de son message,
a été abattue. Et ce n'est pas un pauvre motif d'encouragement,
je dirais même de fierté, que d'être les interprètes d'une vérité
immuable dans son essence et infiniment souple dans ses
applications.
124 GUSTAVE COLOMB
« Tout est à vous et vous êtes à Christ » ('^. Telle est la
formule de nos privilèges et de nos devoirs de prédicateurs.
Le monde est à nous^ avec la richesse inépuisable de ses mani-
festations ; voilà la part de l'actualité, la possibilité d'un per-
pétuel rajeunissement. Soyons les sentinelles vigilantes qui
guettent le matin ! Mais, si le monde est à nous, ne soyons pas
au monde; ne livrons pas la chaire aux caprices de la curiosité,
aux accidents de la politique, aux emballements de la mode.
«Gardons-nous», dit Vinet, «de l'engager dans aucune des ques-
tions que l'Evangile n'a voulu ni agiter ni résoudre ; ce n'est pas
à elle à se transporter en la cité, c'est à la cité à se transporter au
point de vue de l'Evangile» ^^K Adolphe Monod l'avait com-
pris. Quelques-uns aujourd'hui sont en danger de l'oublier.
Prenons garde à nous-mêmes. Tout est à nous, mais nous
sommes à Christ. Notre chaire est la chaire de Christ. Notre
parole n'a de puissance que par la vertu de Christ. S'il fallait
choisir entre une prédication trop concentrée et une prédica-
tion trop dispersée, je donnerais la préférence à la première
pour ce motif que l'Evangile sans l'actualité demeure édifiant,
tandis que l'actualité sans l'Evangile est tout au plus intéres-
sante. Et l'auditeur qui s'en va, disant que nous avons été
intéressant, nous rend à son insu le plus compromettant hom-
mage. Les âmes religieuses liront encore avec fruit les prédica-
tions unicordes et ramassées d'Adolphe Monod, alors que
des sermons très récents auront vieilli, comme tout ce qui porte
trop exclusivement la marque de l'heure.
Mais à quoi bon ces comparaisons? Ici encore tout est à
nous, la prédication d'hier et la prédication d'aujourd'hui.
Adolphe Monod et Wilfred Monod sont à nous. L'idéal à
poursuivre serait de joindre à la sympathie large et compré-
hensive du petit-neveu, à son sens aigu de la réalité changeante,
l'intransigeante fidélité du grand-oncle à l'Evangile éternel.
(0 I Cor. m, 23. — (2) A. Vinet, Discours d'installation, p. 38 s.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM
par Louis Pehsihaz
Chargé du cours d'histoire de la théologie moderne.
N. B. — Le travail qu'on va lire a été présenté à la Société vaudoise de théo-
logie dans sa séance du 37 janvier 1936. Il ne veut pas être un exposé complet
de la théologie de K. Heim, mais une introduction à l'étude de cette théologie et
à la lecture des livres du maître de Tubingue. C'est pourquoi l'auteur s'est borné
à un résumé aussi objectif que possible, sans rien négliger de l'essentiel. Il va
sans dire que tel ou tel point de cette pensée si riche et parfois si touffue pourrait
fournir matière à de profondes et copieuses discussions. Si notre étude pouvait
y amener tel jeune pasteur qui ait le goût des problèmes philosophiques, nous
n'aurions pas perdu notre temps.
S'il est parfois difficile de bien saisir et de présenter claire-
ment la pensée d'un homme du passé dont la vie est parfaite-
ment connue et l'œuvre achevée, les difficultés s'avèrent d'une
autre nature lorsqu'il s'agit de parler d'un vivant dont la
pensée, bien que fixée dans ses éléments fondamentaux dès ses
premiers ouvrages, a été cependant en évolution constante.
Heim ne déclare-t-il pas qu'en vingt ans il a changé quatre
fois de formules ? ^^^
La difficulté dont nous parlons a été ressentie par d'autres
que par nous. Dans un article de la Neue Kirchliche Zeitschrift
d'août 1920, le professeur Vollrath confesse l'embarras où il
se trouve de situer Karl Heim dans les cadres connus de la
théologie :
« On ne peut le placer nulle part, ni lui assigner un rang
dans une série connue. On ne sait pas d'où il vient, mais on
finit cependant par remarquer où il va... En tout cas il mérite
de retenir notre attention ^^K »
(') Glaube and Leben, p. 36. — (2) Art. cité, p. 405.
126 LOUIS PERRIRAZ
Et ailleurs :
« Heim offre une nourriture que chacun ne peut pas sup-
porter^ car elle impose à l'intelligence une gymnastique parti-
culière et un exercice peu ordinaire des sens. Mais c'est 'peut-
être moins la mise à contribution du sens critique qui rend la
lecture de ses livres si laborieuse, que la richesse et la mobilité
des images, la variété des situations où nous entraîne l'au-
teur... Partout Heim exige de son lecteur un effort de pensée
ou de vision où les points de vue changent et les perspectives
se transforment avec une soudaineté déconcertante. A peine
a-t-on pu trouver le fil de sa pensée qu'on est transporté dans
une autre situation qui fait oublier la première. A-t-on réussi
à saisir l'image qu'il nous présente, qu'il faut aussitôt rassem-
bler ses pensées pour comprendre ce qu'il veut nous dire...
C'est une tension constante de l'esprit. Celui qui n'est pas
habitué à ce jeu d'escarpolette en ressent une impression de
vertige... Et pourtant, une cure de cette théologie peut fortifter
la foi et la pensée théologique d'une manière peu commune,
si cette cure est faite selon les règles de l'ordonnance. Elle
éclaire le cœur, fortifie la volonté et permet à chacun de rendre
compte de l'espérance qui est en lui ^^^ »
Ajoutons que cette théologie est une « théologie de jeunes »,
comme on s'en rendra compte par les pages qui vont suivre,
une théologie qui nous place souvent devant une alternative
(Entweder-Oder) et qui exige une décision de tout homme
aspirant à penser sa foi et à la vivre. C'est dire que l'ambition
de Heim a été d'agir sur ses contemporains et de prendre rang
parmi ceux qui, dans nos temps troublés, combattent pour la
sauvegarde et le triomphe des valeurs chrétiennes. Tout son
effort a été inspiré par un besoin de vie réelle et profonde, de
certitude souveraine et inébranlable. Laissons-le nous dire
lui-même ce qu'il a voulu :
« De bonne heure ma route m'a conduit hors du service de
l'Eglise, où j'ai travaillé comme vicaire et maître dans un sémi-
naire d'instituteurs, et j'ai été mis en contact avec ceux qu'on
(I) Art. cité, p. 401-402.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 127
se plaît à désigner comme les « hors l'Eglise ». En qualité de
secrétaire de l'Association chrétienne d'étudiants, qui en était
alors à ses débuts, j'ai prononcé des discours ou des confé-
rences dans les diverses universités allemandes et même à
Dorpat, à Helsingfors, à Pétersbourg. Alors déjà je ne pouvais
croire qu'il y eût une différence sérieuse entre le travail théo-
logique et la recherche du fondement de la vie et des relations
éternelles qui en constituent l'essence profonde, car aujour-
d'hui, en dehors des facultés de théologie, dans le roman ou le
drame, dans les articles de journaux ou dans les discussions
politiques, cette recherche prend un caractère presque plus
passionné que ches; les théologiens de carrière. Dès que nous
ne sommes plus occupés techniquement ou affairés à fixer des
faits par le moyen du microscope ou des documents histori-
ques, dès que nous cherchons à pénétrer derrière le voile du
visible et du saisissable, à descendre aux sources, c'est-à-dire
aux raisons cachées de l'existence, nous nous sentons en face
du néant du monde, dans l'insécurité de l'existence. Et cette
situation-là est celle de tout homme, quel qu'il soit, qu'il ait
étudié la théologie ou non, qu'il soit membre de l'Eglise ou
non. Celui qui se sait appelé et jeté dans une direction nouvelle
a pourtant avec celui qui n'a pas entendu cet appel quelque
chose de commun qui leur permet à tous deux de s'entendre ;
et c'est justement cette insécurité de l'existence, dont l'un a
été tiré par une grâce particulière que l'autre ne connaît pas
encore. Celui dont « la vie est cachée avec Christ en Dieu »,
non seulement garde le souvenir de l'autre possibilité qui eût
pu, pour lui, devenir réalité, si Dieu n'avait pas eu pitié de
lui, si bien qu'il peut encore se mettre dans la situation d'un
homme perdu. La reconnaissance fervente exprimée par les
mots bibliques de grâce et de salut vient justement de ce que
celui qui prononce ces mots est à chaque instant conscient de
l'abîme où il eût dû périr s'il n'avait été porté par le bras puis-
sant de Dieu.
» L'homme gardé qui vit de la grâce et celui qui ne la con-
naît pas se trouvent donc dans cette situation commune à
tous, où l'homme est jeté quand il est laissé à lui-même. Tous
deux sont dans la situation humaine générale... Mais dans les
moments de notre vie où nous voyons clair, où nous sentons la
menace suspendue sur elle, nous cherchons un abri. Or ce
138 LOUIS PERRIRAZ
qui dans ces heures-là nous tranquillise ou nous procure
l'apaisement, c'est la connaissance du fondement dernier de
l'existence, qui nous permet non seulement d'agir ou de souf-
frir, d'aller au-devant de notre destin, mais aussi de penser,
d'interpréter la nature et l'histoire et d'obtenir ainsi une vision
à travers la totaHté de l'existence (einen Durchblick durch dos
Ganze des Daseins) (').
A cette page dont la traduction a effacé la saveur particu-
lière, mais qui est bien caractéristique de la manière de notre
auteur, il faut ajouter encore ce qu'il dit lui-même de l'évolu-
tion de sa pensée et de la direction de ses travaux,
« Tout l'effort de ma pensée fut de saisir Dieu et d'acquérir
une nouvelle intelligence du Christ, ce que la génération pré-
cédente n'avait pas compris. Le mouvement de réveil qui se
dessina dès le début du siècle chez les jeunes suscita un effort
nouveau de réflexion sur les problèmes centraux de notre exis-
tence, sur les principes de notre activité, sur les critères de
notre vie morale, sur le problème de la connaissance» Les
jeunes veulent déchirer le voile qui cache le sens des choses...
» La réflexion d'un homme comme sa vie unie à sa pensée est
un combat constant contre un obstacle qu'il veut emporter de
haute lutte ou contourner à la façon d'un fleuve dont le cours
est arrêté par des colUnes ou des montagnes. Les courbes du
fleuve se comprennent quand on connaît sa direction et la
nature de la montagne... Or la direction de ma pensée a été
déterminée par le besoin de comprendre l'énigme qui s'offre
à nous de toutes parts, de ramener la foule des phénomènes
à quelques principes simples... Et la montagne qu'il s'agissait
de briser, d'expliquer, c'est la prétention inconditionnée du
Christ de dominer notre vie, prétention qui était pour moi une
réalité en dehors et au-dessus de toute pensée et que l'on ne
peut écarter, quoi qu'on fasse pour regimber contre les aiguil-
lons (^\ »
Ainsi le premier facteur de la pensée de Heim a été le besoin
de comprendre le monde et de le dominer par la pensée. Or
comprendre n'est pas seulement voir, c'est ramener les faits
(i) Leben aus dem Glauben, p. 35. — (2) Glaube und Leben, p. 14 s.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 129
et les événements à des lois et même à une donnée centrale, à
un fait qui permet de tout expliquer. Mais répéter une formule
par respect pour ceux qui l'ont trouvée n'est pas encore com-
prendre, et Heim a été frappé de voir combien souvent on se
servait des mots sans les comprendre. C'est pourquoi celui qui
se contente de formules toutes faites, héritées du milieu où il
a été élevé, ne saurait lire une page de Heim sans avoir l'im-
pression « d'un combat contre des moulins à vent qu'un homme
normal n'entreprend pas ».
Or, c'est précisément ce combat que Heim a entrepris pour ré-
pondre aux questions inquiètes et aux interrogations véhémentes
de ceux qui ont senti vaciller leur foi et n'ont plus voulu se
contenter de formules toutes faites. Et c'est bien cette recherche
des voies nouvelles, hors des chemins battus, qui fait l'intérêt
de l'œuvre de Heim, qui, si elle n'est pas toujours facile à com-
prendre, retient le lecteur et le force à aller jusqu'au bout.
Mais un homme d'un tempérament aussi marqué que le
sien ne pouvait se contenter d'exposer sa pensée sans prendre
position en face de la théologie de son temps. Cette position
est essentiellement critique, ce qui, d'ailleurs, n'a rien de par-
ticulièrement original, puisqu'on rencontre la même attitude
chez Ritschl, Herrmann, Schaeder, pour ne citer que quelques
exemples relativement récents.
Mais, tandis que les théologiens que nous venons de nommer
partent de présuppositions reconnues de tous ou facilement
acceptables, la critique de Heim se présente avec plus de mor-
dant, plus de violence, plus de passion. Il veut tenter une apo-
logie du christianisme, mais, comme le remarque Rutten-
beck (^>, son apologie est agressive et se déroule sur deux plans :
le plan harmonique et le plan de la contradiction, le premier
montrant le phénomène religieux au centre de toute pensée et
commandant toute l'évolution de la vie ; le second faisant res-
sortir les oppositions qui se rencontrent entre la vie religieuse
et les autres manifestations de la pensée ou du sentiment. De
(0 Cf. W. RuTTENBECK, Die Apologetisch-tkeologische Méthode Karl Heims
(1935) p. 35-38.
I30 LOUIS PERRIRAZ
ces deux méthodes, 'û semble bien que ce soit la première qui
corresponde aux intuitions et aux certitudes les plus profondes
de notre théologien.
En effet, ce qu'il reproche à la théologie de la génération
précédente, c'est son insuffisance en face des détresses humai-
nes. En isolant le christianisme des autres activités de l'esprit,
on a paralysé son action. On a cru faire preuve d'une profonde
sagesse en montrant que le christianisme occupait une position
privilégiée et la religion une case particulière en l'homme ; en
ce faisant, on l'a énervé, on lui a enlevé toute force dynamique
et conquérante. Heim s'attaque à Schleiermacher, à Franck, à
Ritschl surtout, qui en séparant les jugements religieux des
jugements scientifiques a limité le champ d'expansion de la
religion. Il ne veut rien savoir de ce procédé de limitation
auquel les diverses écoles ont eu recours et qui n'est en somme
qu'un trompe-l'œil. H est parfaitement indifférent, pour le
problème qui nous occupe, que l'on nous exhorte à considérer
comme un organe de Dieu un livre biblique pris en bloc ou
seulement quelqu'une de ses parties, ou que l'on nous per-
suade de voir dans l'impératif de la conscience la voix du Tout-
Puissant. Le saut dans l'inconnu est le même :
« Que l'on présuppose avec Franck la conscience du chrétien
justifié comme source des propositions dogmatiques, — donc
que l'on ait fait le saut avant toute réflexion dogmatique — , ou
qu'avec Ritschl et les théologiens qui se sont inspirés de lui,
on introduise le travail doctrinal par des considérations sur les
jugements de valeur et les propositions de foi — ce qui revient
à dire que l'on fait le saut avec pleine conscience, à la suite
d'une réflexion dogmatique — f il n'y a pas de différence entre
ces procédés ^^^ »
Ces tentatives théologiques font à Heim l'impression d'une
course insensée sur un pont ruineux <*^. Il se refuse à courir
semblable aventure et veut tenter une autre voie.
Le Weltbild der Zukunft a été écrit pour parer à un triple
déficit : la limitation du domaine de la religion, la séparation et
(I) Dos Weltbild der Zukanft, p. 231-252. — (2) Ibid., p. 254.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 13I
même Topposition de la science et de la foi^ enfin Timpossi-
bilité, pour la théologie, de répondre à Targumentation de
Feuerbach qui, on le sait, ramenait la théologie à l'anthropo-
logie. Or, aux yeux de Heim, ces trois déficits ont leur origine
dans le kantisme qui, en proclamant l'impossibilité pour le
moi de connaître le monde et le noumène, l'a isolé, l'a forcé à
se replier sur lui-même et à se contenter d'une vie diminuée.
Considérons de plus près le conflit qui se présente ici. En
quoi consiste-t-il ? L'ancienne image du monde, telle que
l'avait conçue la science et la théologie, reposait sur deux prin-
cipes : l'introjection du moi et la théorie de la causalité.
Le premier signifie que la conscience est séparée de la
réalité et qu'il y a opposition entre le moi et l'objet. L'épisté-
mologie a tenté d'unir ces deux éléments, mais elle s'est heur-
tée à un problème insoluble, parce que le moi et le monde sont
deux données séparées, sans rapports communs. Il y a le
monde de l'Esprit et le monde des corps ; chacun a ses lois et
évolue dans le cadre qui lui est propre.
Quant au principe de causalité qui ne voit partout que des
rapports, des relations précises et rigoureusement déterminées,
il fait du monde une machine où tout est réglé ; or, selon un
enchaînement où les effets se montrent inséparables des
causes et vice versa, ces deux principes sont unis entre eux,
et le premier est la présupposition du second.
Ces deux principes sont à la base d'une conception du
monde formé d'éléments morts qui entretiennent ensemble
des rapports divers et mesurables. Tout ce qui se passe se
réalise dans les cadres formés par les lois mécaniques. La vie et
la conscience ne sont que des épiphénomènes engendrés par
les mouvements de la matière. La conscience humaine est une
fonction du cerveau qui disparaît avec celui-ci.
En regard de ce tajDleau se présente la foi, caractérisée par
son rapport avec Dieu et, par conséquent, par l'absolue domi-
nation de Dieu sur le monde. Les principes qui commandent
la foi sont donc diamétralement opposés à ceux de l'image du
monde que nous donne la science. Quelle sera l'attitude de
132 LOUIS PERRIRAZ
l'apologétique, dont la mission consiste à assurer la réalité de
la foi au sein d'un monde mécanisé? Quelle voie faudra-t-il
suivre pour donner à la foi toute sa valeur et toute la place à
laquelle elle a droit en face des tendances totalitaires de la
politique menée par certains Etats d'aujourd'hui et inspirée
par une philosophie basée uniquement sur la science? La 1
méthode de l'isolement s'étant révélée fausse et celle de l'expé-
rience insuffisante, il est nécessaire de chercher une autre voie
si l'on veut sortir du domaine du possible pour atteindre à la
certitude.
En effet, nous dit Heim, en s'en tenant aux principes tradi-
tionnels, on aboutit aux conséquences suivantes qui justifient
l'athéisme contemporain ^^K
1. Si, dans tout ce que je pense et expérimente, je reste
enfermé dans le subjectivisme, les pensées les plus claires sur
Dieu deviennent des conclusions douteuses, engendrées par
une logique subjective qui se rapporte à un transcendant
inconnu.
2. Si les sentiments et les actes sur lesquels on fonde apo-
logétiquement l'idée de Dieu sont des fonctions psychiques
purement humaines, il est parfaitement inutile de vouloir
élaborer des propositions théologiques sur le monde etfsur
Dieu à partir du sentiment de dépendance ou de liberté, ou
encore des jugements de valeur formulés par un moi enfermé
dans son subjectivisme. Toute tentative de cette nature est
une projection sur les nuages, laquelle doit logiquement
aboutir à l'illusionnisme de Feuerbach.
3. En séparant le « moi » du monde, on admet que la con-
science est concentrée dans le cerveau ; mais où il n'y a pas de
cerveau, il n'y a pas de conscience, si bien qu'affirmer l'exis-
tence d'un Dieu vivant indépendamment de tout cerveau
humain est un pis-aller où se reconnaît de loin l'origine jthéo-
logique et la mauvaise conscience scientifique.
4. La localisation de la conscience dans le cerveau fait des
(i) Cf. K. Leese, Die Prinzipienlehre, p. 180.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 133
êtres qui entourent le « moi » des individus^ des mondes exac-
tement limités les uns à l'égard des autres. On ne peut plus par-
ler de l'action d'une conscience sur une autre, ni d'une péné-
tration des cercles de conscience les uns par les autres. Et, si
l'on prend au sérieux cette séparation, la religion disparaît, car
le sujet religieux affirme que Dieu habite en lui. Mais c'est
une illusion ou une hypothèse théologique exceptionnelle,
qui nous met en dehors de la loi générale des rapports du « moi ».
5. Enfin, dernière conséquence de la vieille théorie de la
causalité, l'hypothèse d'un principe causal situé derrière le
monde des phénomènes implique sa présence et sa domina-
tion à travers toute la réalité ; mais notre ignorance ne nous
permet pas de calculer les formules selon lesquelles agit ce
principe, cet X mystérieux. L'isolement de la vie de l'Esprit,
dont on a fait une province à part, séparée de la nature et
dans laquelle n'agit pas la causalité naturelle, est une tentative
de protéger l'îlot de la religion contre les flots envahissants
de la causalité.
C'est seulement lorsqu'on a reconnu que le cours du monde
est incalculable, imprévisible dans son essence la plus pro-
fonde, qu'il peut être considéré comme l'émanation (Ausfluss)
d'une volonté personnelle. Mais nous nous heurtons aujour-
d'hui à des hommes qui nient la possibilité de se former des
convictions religieuses, c'est-à-dire d'atteindre au domaine
du suprasensible. Ce n'est pas une théologie particulière qui
est mise en question, c'est tout l'effort que la théologie a tenté
pour parvenir à la connaissance de son objet. On refuse le
droit d'exister à toute conception religieuse du monde... On
admet encore qu'on peut bâtir un édifice métaphysique, parce
que c'est un besoin de notre esprit — mais c'est de la poésie
(Dichtung), non de la science. Pour les hommes d'aujour-
d'hui, les théologiens sont des poètes d'une espèce particu-
lière et l'on donne la préférence à la théologie qui fait le
plus fortement vibrer les cordes intérieures.
Cette manière de penser est bien plus destructrice que
l'athéisme. Elle tolère la théologie et la religion comme de
134 LOUIS PERRIRAZ
beaux rêves qu'il ne vaut pas la peine de combattre ^'^ La
question qui nous est posée par les adversaires de la religion
et de la théologie est donc une question de vie ou de mort pour
la certitude religieuse, quel qu'en soit d'ailleurs le contenu.
Et le problème qui se posé est celui-ci : Le monde est-il
dominé par une volonté, ou est-il un chaos livré au hasard?
Dieu s'est-il révélé ou non? La Bible renferme-t-elle une
révélation ou non ? Est-il possible d'arriver à une certitude de
ces choses ?^^^
On voit par là que la question décisive, pour Heim, celle
à laquelle il revient toujours dans ses livres et dans ses confé-
rences, est de savoir si l'analyse des rapports fondamentaux
qui régissent le monde conduit à des résultats qui corroborent
la théorie de la connaissance qu'on peut dégager des affirma-
tions de la certitude religieuse, ou si la pensée religieuse doit
être éliminée du monde de la science comme une étrangère
indésirable ^3),
En face de cette question centrale, qui nous fait pénétrer
au cœur même de toute philosophie religieuse, de toute théo-
logie digne de ce nom, les discussions entre écoles théologiques
n'ont plus aucune importance. Quelle que soit l'attitude que
l'on prenne à l'égard du système proposé par K. Heim,
critique négative ou positive, on ne peut lui refuser le mérite
d'avoir vu clairement le problème et de l'avoir posé avec
netteté.
Avant d'entrer dans une étude plus poussée de la concep-
tion de Heim, commençons par résumer sa pensée dans les
thèses suivantes, tirées de son Weltbild der Zukunft ("^^
I. On ne peut appliquer à la conscience les notions « en
deçà » et « au delà », « dedans » et « dehors », « sujet » et « objet »,
ce qui conduirait à la considérer comme un objet opposé à
d'autres objets et à parler de ses limites. La conscience est
plutôt l'expression du contenu général, infini de tout le donné
(1) Glaubensgewissheit, p. 41-42. — (2) Glaubensgewissheit, p. 43. — (3) K.
Leese, ouvr. citétp. 182. — (4) Ibidem, p. 182-183,
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 135
saisi comme une unité, à laquelle on ne saurait attribuer
aucune division, puisque c'est elle qui la rend possible.
3, Dans l'analyse de la réalité nous n'arrivons jamais à
des unités simples et absolues où l'on ne pourrait plus établir
de rapports ; au contraire toute réalité est un système de
rapports.
3. A la conception du « moi », objet de l'expérience interne
ou objet particulier ( Sonder gébilde), métaphysique, inaccessi-
ble à l'expérience, il importe de substituer une conception du
« moi » qui reconnaisse en lui les formes essentielles aprioriques
de toute réalité dans ses manifestations les plus diverses.
4. Les décisions de notre « moi » qui se présentent dans le
cercle de notre conscience ne sont pas les seules décisions
possibles, de telle sorte qu'il faille considérer la conscience du
vouloir comme quelque chose de spécifiquement humain. Le
vouloir ou la décision créatrice, parfaitement inexplicable par
la théorie, est la forme apriorique de la réalité générale.
5. Toute réalité, dès que nous essayons de la formuler par
la pensée, nous conduit à deux séries de pensées contradic-
toires, dont l'une nous porte vers l'unité, l'autre vers la plu-
ralité.
Ces formules un peu abstraites, mais pourtant assez claires
en elles-mêmes, deviennent plus limpides dès que l'on se
donne la peine de pénétrer dans l'œuvre si prenante du pro-
fesseur de Tubingue. Ce que nous avons dit le laisse déjà
pressentir : aux yeux de Heim, la réalité est constituée par
un système de rapports, ce qui lui permet de s'opposer au
système des cloisons étanches, des séparations fixes que l'on
avait dressées entre le monde intérieur et le monde extérieur.
Or tous ces rapports ont pour centre la conscience de soi, ce
qui conduit Heim à afiirmer que la réalité est une réalité de
conscience ; elle se constitue par la limitation dans la série
infinie des relations. Le passage de l'unité à la diversité, de la
diversité à l'unité est le principe qui constitue le monde. Or,
quelle que soit la manière dont se présentent ces séries, le moi
est toujours mêlé à ces mouvements, à ces différenciations. La
136 LOUIS PERRIRAZ
conscience n'est donc pas une grandeur limitée qui permet-
trait de dresser des barrières entre ce qui serait conscience et
ce qui ne serait pas elle.
On peut porter les limites de la réalité aussi loin que l'on
voudra, on n'arrivera nulle part à un point où la conscience
n'existe pas comme réalité originelle et nécessaire. Affirmer
qu'il peut y avoir un monde en dehors de celui où notre
conscience est intéressée, est une duperie, car, si nous parve-
nons à le penser, il est enfermé dans les cadres de notre con-
science. Et ce n'est qu'au contenu concret de la conscience
que nous pouvons appliquer les limites et les distinctions. Or,
si la conscience est l'expression du contenu général de tout
le donné, donc la présupposition de toutes les notions limites,
de toutes les déterminations de rapports dans lesquels se meut
notre pensée, il en résulte que celle-ci repose sur l'acte créa-
teur qui consiste à poser des limites, à établir des distinctions.
En eJËfet, il faut le répéter, la réalité est un système de relations
où il n'y a ni « haut » ni « bas », ni limites absolues et indépla-
çables. Mais un complexe de réalité ne se constitue que si l'on
pose des limites, lesquelles, toujours différentes, peuvent être
posées toujours à nouveau dans des regroupements ou de nou-
veaux déplacements. Or, toute limite est une position (Setzung)
ou une décision (Entscheidung), deux mots qui reviennent
très souvent sous la plume de Heim.
Mais ces limites par lesquelles les complexes se séparent de
leur entourage, comment le « moi » les pose-t-il ? En effet, le
moi, spectateur invisible, supérieur au temps et à l'espace,
le moi qui se trouve partout, n'est pas une entité rigide et
froide, qui prenne position en vertu d'une nécessité interne ;
il est une réalité vivante qui crée des rapports organiques et
vivants, il préside aux rapports d'échange entre les divers élé-
ments qui s'affrontent devant lui, il décide laquelle des pos-
sibilités — toutes étant également justifiées pour la raison
théorique — l'emportera sur l'autre. C'est ainsi que nous som-
mes à chaque instant placés devant une antinomie dont la
solution ne peut nous être fournie que par une décision. La
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 137
réalité concrète^ celle qui nous intéresse et dans laquelle nous
sommes pris, est donc posée par une décision, par un acte de
conscience.
A l'affirmation que nous avons rencontrée plus haut, que
toute réalité est réalité de conscience, de « rapports » et du
« moi », il faut ajouter celle-ci : la réalité est une réalité impré-
visible, posée par des décisions (EntscheidungswirklichkeitJ*
Exprimons cela sous une autre forme encore et disons que
si la réalité porte un caractère d'antinomie, de décision, de
conscience, cela revient à dire que le monde est une âme.
De cette manière se construit un monde dont l'essence pro-
fonde est volonté personnelle.
On le voit, il est arbitraire de ramener la vie consciente à la
faculté d'opposer le dedans et le dehors, le sujet à l'objet. La
vie consciente est plutôt l'expression de la totalité indéfinis-
sable et infinie de ce qui est. Elle se confond avec l'unité pri-
mordiale, au sein de laquelle le sujet et l'objet ne sont pas
encore différenciés, et qui seule rend possible cette différen-
ciation. En d'autres termes, la conscience est une réalité cos-
mique, ce que reconnaît spontanément la pensée naïve qui se
laisse guider par un sûr instinct.
Mais, si la conscience et la réalité ne font qu'un, on ne
peut localiser dans la seule subjectivité de l'homme la puis-
sance intellectuelle qui ramène l'univers à un nombre infini
de systèmes de relations s'emboîtant les uns dans les autres.
Cette fonction est celle du cosmos lui-même, car, nous l'avons
déjà dit, tout dans la réalité est fait de rapports. Et ces rapports,
qui engendrent la réalité des choses par union ou opposition
des semblables ou des dissemblables, sont si peu de simples
projections psychiques de l'action cérébrale que c'est à eux
qu'il faut revenir pour rendre intelligibles la vie et la pensée
humaines tout entières.
Cette même unité de la conscience et de la réalité montre que
le « moi » n'est pas le privilège exclusif de l'homme. La réalité
est faite de centres de vie consciente s' engrenant les uns dans
les autres ; elle a donc un caractère spirituel ; elle possède
138 LOUIS PERRIRAZ
aussi le vouloir ; elle est tissée d'actions voulues qui trans-
forment le possible en choses existantes et qui sont à la fois
mystérieusement créatrices et théoriquement inexplicables
et imprévisibles ^'^
La conscience pénétrant tout prend un caractère cosmique,
ce qui permet de comprendre que les rapports du « moi » et
du « toi » sont en dehors et au-dessus du temps et de Tespace.
Il y a gradation dans l'ordre des consciences et relations entre
elles, de la conscience absolue de Dieu à la conscience infé-
rieure des êtres vivants, ce qui justifie la foi, certitude absolue
de ce qui dépasse tout le limité, tout le mensurable.
La religion est ainsi replacée au centre des intérêts uni-
versels, seule manière de reconnaître sa valeur et de fonder la
certitude dont nos âmes ont besoin.
Ce problème de la certitude, qui se confond pour notre
théologien avec le problème religieux, Heim l'a abordé à
deux reprises. Dans un premier livre, il l'a étudié dans les
solutions diverses que l'on en trouve chez les grands scolas-
tiques du moyen âge, chez Luther et jusqu'à Schleiermacher ;
quelques années plus tard, il l'a repris dans un ouvrage
plus systématique (=^^ Il vaudrait la peine de l'étudier dans
le détail. Contentons-nous de quelques affirmations cen-
trales.
Les jugements que nous portons sur les choses sont de deux
sortes : les jugements de calcul ou jugements scientifiques et
les jugements de confiance ou jugements moraux.
Les premiers sont valables pour tous et s'imposent à la
raison, même à ceux qui doutent de la raison, dès que l'expé-
rimentation et les preuves sont intervenues, mais cette cer-
titude est sans action sur la vie. Les seconds mettent en jeu
la volonté de l'homme qui ne peut avoir confiance que s'il est
digne de confiance. Au fond, le principe de la certitude de la
pensée est le principe de contradiction déjà formulé par
(i) Cf. F- MÉNÉGOz, Le problème de la prière, p. 168. — (2) Das Gewissheits-
problem in der systematischen Théologie bis zu Schleiermacher, 1911, et Glaubens-
gewissheit, 1916. 3« éd., 1923.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 139
Aristote et qui se ramène à ceci : Il est impossible qu'une chose
convienne et ne convienne pas en même temps au même
individu, au même fait. Les vérités dont nous pouvons être
certains sont donc les vérités de la pensée, et le degré de leur
certitude croît dans la mesure où elles se détachent de la
réalité journalière.
Il en va tout autrement pour les vérités personnelles, celles
où notre vie est engagée, ce qui pose devant nous la question
du droit à la confiance. Avons-nous le droit de dépasser le
moment présent? Ou la règle de la certitude vaut-elle pour
toute la réalité?
Certains veulent en rester à la vraisemblance et déclarent
qu'il ne peut y avoir de certitude. Dans ce cas, le problème
disparaît. Et si la confiance dans les autres est le résultat d'un
froid calcul, il n'y a pas cette sympathie qui en constitue le
principe vital. La confiance est le don de soi-même à un autre,
elle est une foi, non une vue. Le calcul la tue, et seule une
confiance véritable crée les relations nécessaires et engendre la
certitude. La confiance naît de la fidélité qui implique une
direction de la volonté et qui permet ainsi d'assurer l'avenir.
Cela conduit Heim à alB&rmer que la confiance ne peut sortir
de la fidélité que si la volonté obéit à la conscience, au devoir.
Ainsi le rapport de confiance de deux hommes a pour source
une foi qui les dépasse, la foi en un devoir qui est pour tous,
la certitude d'un devoir qui crée, pour la volonté, la possibilité
de rester fidèle. Celui qui agit ainsi est entré dans le grand
courant de la volonté générale, ce qui nous montre que dans
l'acte de confiance nous sommes en plein dans l'invisible.
Il n'y a pas de passage entre le visible et l'invisible ; ce sont
deux manières de connaître. Or les propositions de la foi
reposent sur des principes assertoriques qui prétendent à la
certitude et ne dépendent ni du moment présent, ni des cir-
constances locales. D'où vient cette prétention ? Nous ne pou-
vons entrer dans le détail de la démonstration qui développe,
sous une forme un peu différente, les thèses exposées plus
haut et que nous retrouverons dans la Dogmatique. Bornons-
I40 LOUIS PERRIRAZ
nous aux affirmations que Heim a résumées dans les dernières
pages de son livre.
La question posée était celle-ci ; Comment des jugements
de valeur peuvent-ils prétendre à la certitude? D'après les
règles connues, je ne puis être certain que de ce qui m'est
donné maintenant, de ce qui m'est immédiatement accessible.
Mais comment un jugement de confiance, qui dépasse le
donné présent, peut-il être autre que vraisemblable?
Cette objection à la possibilité d'affirmer la certitude de la foi
est irréfutable aussi longtemps que le « moi » est conçu comme
objectif. Si le «moi» est un objet localisé en un lieu du corps,
il s'oppose à d'autres objets visibles ou invisibles, tout comme
les objets dans l'espace. Tant que l'on conserve cette concep-
tion, la certitude de la foi est impensable. Un « moi » tempo-
rel, local, ne peut jamais parvenir à la certitude sur des objets
qui dépassent son horizon.
L'objection ne peut être écartée que si l'on renonce à la
conception du « moi » considéré comme une substance habi-
tant le corps. A la place du « moi » objet, il faut mettre un
« moi » qui n'est pas un objet. Le « moi » est la raison qui
rend possible le monde de l'expérience et qui est si proche
de nous que nous ne pouvons pas l'objectiver. Il demeure
donc transcendant à toute connaissance, puisqu'il la domine
et la dirige. Or le « moi » s'affirme comme personne, donc
comme réalité non objective, par un acte insaisissable à notre
connaissance. Dès lors le sujet peut obtenir certitude sur la
totalité du monde de l'expérience ; étant au-dessus des limites
du temps et de l'espace, le « moi » est en rapport avec le
« moi » des autres et avec les choses qui entrent dans le
champ de sa vision. La vision qui dépasse la limite des cho-
ses finies est immédiate, donc certaine.
En affirmant le non-objectif. Dieu, la certitude peut naître,
si Dieu nous laisse participer à toute sa vision et nous donne
ainsi un Durchblick sur toute la réalité. Ces pensées sont celles
que nous rencontrons dans la religion védique et dans le
christianisme.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 141
Pour la première, tout le réel est illusion, apparence et, au
stade supérieur où la foi nous fait parvenir, nous saisissons
l'unité du « moi » et de Vatman, où toutes les différences sont
abolies.
Pour les auteurs du Nouveau Testament, Tâme a une valeur
éternelle ; mais, chez les croyants, l'Esprit établit un lien qui
les enferme toutes. La certitude, individuelle de nature, est
produit de l'Esprit qui agit dans les communautés pour unir
les croyants et effacer les oppositions existant entre eux.
Les croyants sont ainsi un en Christ, qui est le Pneuma, le
centre d'unité, en qui toutes les différences entre les individus
et les communautés sont supprimées. Christ est le point
immuable, identique à lui-même, au milieu des temps en
perpétuel mouvement. Celui qui est et qui sera ^^K
Nous retrouvons là les mêmes pensées fondamentales que
nous avons rencontrées dans le Wéltbild der ZukunfL Elles
reposent sur la conception du « moi » non-objectif, d'un « moi »
spirituel qui par des actes de volonté, par une série de déci-
sions, peut agir sur le monde et obtenir ainsi des certitudes
dans des faits où il a été directement mêlé, immédiatement
actif. Mais à cela s'ajoute la vision d'un monde dont l'essence
profonde est volonté personnelle et créatrice, donc divin. Ce
qui caractérise notre monde, c'est un dynamisme puissant qui
commande la vie des choses, dont les manifestations mesurées
par la science ne sont que les dehors d'une réalité que le calcul
et l'expérimentation n'atteignent point.
Mais encore, ce dynamisme a-t-il une cause interne ou
externe (innerweltlich oder ansserweltlich) ? Sommes-nous
malgré tout enfermés dans ce monde, ou pouvons-nous parler
de la transcendance d'une cause qui ne peut être connue
que dialectiquement, et exprimée que d'une manière para-
doxale ?
Ce problème capital est celui qui préoccupe actuellement
le professeur de Tubingue. Il l'a traité dans l'un de ses der-
(I) Glanbensgewissheit, 3^ éd., p. 270 ss.
142 LOUIS PERRIRAZ
niers ouvrages : Glaube und Denken (1931, 3' édition 1934)» où
nous retrouvons les mêmes pensées présentées en des formu-
les différentes et dans un mode démonstratif que nous croyons
nouveau et digne d'être signalé. Nous essayerons d'en souli-
gner les thèses essentielles et de dessiner l'architecture interne
de la pensée de Heim.
La pensée de la transcendance, qui était fort claire au
moyen âge et jusqu'au XVIII* siècle, n'exprime plus, pour
les hommes d'aujourd'hui, qu'une notion vague et imprécise.
Puisque le monde est un tout lié par des lois, où règne la
causalité naturelle, quelle place peut-on assigner à Dieu?
Ajoutons que l'homme est devçnu nihiliste, nitzschéen et ne
croit qu'aux seules réalités de cette vie, ce qui élimine Dieu
et supprime le problème reHgieux.
Comment faire pour maintenir la notion de la transcen-
dance, pour arriver à distinguer entre la transcendance et
l'immanence? Il importe d'y voir clair et de montrer qu'un
homme d'aujourd'hui peut parler de l'au-delà sans être accusé
de remonter au moyen âge.
Le transcendant est ce qui dépasse, ce qui est au delà. Au
delà de quoi ? Au delà de certaines limites î Or il y a des limites
spatiales, locales, temporelles. Mais il y a des choses qui ne se
laissent pas limiter de cette manière. Ainsi le « moi » distinct
des autres « moi », la vision qu'un homme se fait de sa vie
comparée à celle des autres hommes.
Cette observation nous conduit à mettre en relief les dis-
tinctions qui se rencontrent dans le monde de l'espace tel
qu'il se présente à nous. Certes, il existe, ce monde, en dehors
de ma perception, mais je ne le connais que par elle. C'est ce
que Heim nous a déjà déclaré en nous disant que toute réalité
est réalité de conscience. C'est dire que nous ne pouvons fran-
chir les limites du monde où nous sommes ; spéculer sur la
question de savoir si le monde des phénomènes est le seul
monde possible, est un jeu de l'esprit qui ne mène à rien. Pour
y voir clair, nous devons donc partir de ce monde où le « moi »,
le « toi » et les choses sont étrangement mêlés, procéder selon
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 143
les principes de l'école phénoménologique^ si l'on veut
déterminer les rapports d'opposition de ce monde.
Les limitations que nous établissons dans les choses de ce
monde sont de deux sortes : celles du contenu (inhaltîich),
qui concernent les objets matériels enfermés dans des cadres
précis et qui ne se peuvent pénétrer l'un l'autre (deux vases
sur une table ne peuvent occuper la même place en même
temps)» Et d'autre part, les limitations relatives aux objets
et aux êtres dont la nature est de se rencontrer, de se mêler
sans se confondre, mais en gardant leurs distinctions origi-
nales (deux lignes sur un plan, deux plans qui se rencontrent
dans l'espace). Ces limites sont dites « dimensionnelles ».
Remarquons que le mot limite est ici employé paradoxalement.
C'est à cette dernière catégorie qu'appartiennent les visions
du monde de deux « moi » qui agissent côte à côte, visions qui
n'ont rien de spatial ni d'objectif. Le monde de ma conscience
se laisse distinguer de celui d'une autre, non comme deux
objets, mais comme des réalités spirituelles. Cela par^t pure-
ment théorique, mais c'est une erreur ; car toute notre con-
ception du monde gît dans ces distinctions. La limite crée ici
la diversité et l'image du réel.
Il y a donc deux sortes de différenciations, qui impliquent
deux catégories d'objets, que Heim propose d'appeler des
espaces (Râume), l'espace-temps, l'espace-surface et l' espace-
conscience. Ce dernier seul peut être infini, ce qui nous force
d'admettre paradox'alement une foule d'infinités, chacune
contenant la même réalité. Où éclate la différence des limita-
tions, c'est lorsque l'on essaye de leur appliquer certains prin-
cipes connus. Dire que le tout est plus grand que la partie
n'est vrai que dans le domaine de la quantité, car, au point
de vue dimensionnel, il y a des parties qui valent le tout. Une
surface infinie fait partie de l'espace infini et garde son infinité
sans nuire à celle de l'espace.
Il en est de même dans le monde des visions du « moi ».
Dans ma conscience il y a les autres « moi » avec leurs visions
infinies, et moi je suis en eux. C'est paradoxal.
144 LOUIS PERRIRAZ
Nous savons que toute représentation porte en soi un acte
de conscience. Conscience et connaissance sont des mots ori-
ginaux qui vont ensemble. Mais il y a deux procédés : celui
qui nous fait connaître les objets, et celui qui nous découvre
une autre dimension. Ainsi un tableau, surface plane, peut me
donner l'impression de profondeur. Dans le monde des corps,
la connaissance est progressive ; dans le monde de l'espace
dimensionnel, elle est soudaine et complète. Cette remarque,
souligne Heim, est très importante.
Dans le cadre de ce monde il y a donc quelque chose qui
me dépasse, une transcendance interne (innerweltUck)* Elle
ne suffit pas encore pour affirmer la transcendance divine,
mais elle nous invite à poursuivre nos investigations.
Le monde que nous connaissons est donc caractérisé par
des rapports et des limitations fort diverses. Or ces rapports
se ramènent à deux principaux : celui du « moi » et du monde
objectif, celui du « moi » et du « toi », ce qui nous donne les
quatre relations suivantes : i. « moi » et le monde, 2. « toi » et
le monde, 3. « moi » et « toi », 4. mon monde et le tien.
L'étude de ces divers rapports, dans laquelle nous n'avons
pas le temps d'entrer, conduit Heim aux conclusions sui-
vantes : la domination exclusive du monde objectif est sup-
plantée par l'image nouvelle du monde qui n'est pas statique,
mais dynamique. La pensée qui domine le XIX " siècle, c'est
que seul le monde matériel est vrai ; l'âme est un accessoire et
la religion, une illusion. Tout a été ramené à des rapports
mesurables, et l'on a rejeté dans l'ombre les questions vitales.
Des penseurs ont essayé de réagir, comme Fichte qui rame-
nait tout au « moi », ou Hegel, ou Schopenhauer. Mais leur
notion de l'Esprit était fausse, et ces tentatives n'ont pas abouti.
Le « moi » n'est pas seulement âme mêlée au corps ; mais il est
volonté, intelligence, conscience morale dominant le corps
et le monde objectif ; placé à chaque instant devant une anti-
nomie, il doit prendre une décision, source de vie, d'action, de
puissance, ce qui nous conduit à une conception dynamique
du monde. Il n'y a plus devant nous un être calme et inerte.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 145
mais nous nous sentons entraînés dans une activité qui com-
prend toute l'existence. Le réel est un passage continu, où
tout ce qui est devient, car tout change, tout est en devenir.
L'impression que le monde est en état de repos est une
illusion. Dans les choses qui paraissent mortes, il y a une
volonté qui se réalise. La souffrance naît du fait que ma volonté
se heurte à une volonté plus forte, car la volonté est partout,
jusque dans le monde organique. La nature est un corps vivant.
(Ceci est à rapprocher des théories des physiciens actuels.)
La transcendance interne nous permet de comprendre la
réalité qui domine le monde (ûberweltlich). Mais que faut- il
entendre par une réalité qui serait au delà du monde? S'il
est possible de distinguer un espace infini d'un autre espace
infini séparés l'un de l'autre par une limite dimensionnelle,
nous ne devons pas oublier que Dieu se présente comme Sei-
gneur transcendant à tous les espaces. La Toute-Présence
traverse tous les espaces ; elle est opposée au monde du
<( moi ».
Mais si nous nous rappelons que le monde est emporté par
le dynamisme, qu'il passe du devenir au fait et que nous som-
mes pris dans ce processus, nous verrons que nous sommes
sollicités par la connaissance du passé et la volonté du présent,
par le savoir ou par l'action. Cela pose devant nous une nou-
velle question : D'où vient l'univers, succession d'actes, de
volontés ? Or cette question serait résolue si nous pouvions tout
ramener à une cause unique qui explique tout... la Cause.
Les pourquoi que pose le monde n'ont de sens que s'ils nous
conduisent à la cause prévue. Mais, comme le monde est un
enchevêtrement de causes et d'effets, de quelle manière arri-
verons-nous à la cause première ? On peut s'arrêter à une cause
générale qu'on érige en principe premier, ou prendre l'ensem-
ble des effets et des causes comme totalité infinie (panthéisme) ;
ou bien encore, avec Kant, considérer Dieu comme le point
idéal, imaginaire qui oriente la totalité du réel vers l'absolu.
Nous nous trouvons donc devant une alternative redoutable,
car ces diverses possibilités se ramènent en définitive à deux.
146 LOUIS PERRIRAZ
entre lesquelles nous sommes pris comme entre deux parois
de rocher : l'idolâtrie et le panthéisme.
Pour échapper à cette alternative, nous devons sortir de la
sphère objective qui est un fait posé par quelqu'un ; car il nous
faut une cause, quelqu'un, résultat qui s'éclairera par la
question de ce que nous devons faire. En effet, pour vouloir,
nous avons à nous décider, et pour cela il faut savoir ce que
nous voulons. Or ma volonté doit se tourner non vers le
devenir, vers le passé, mais vers ce qui est à faire, vers l'avenir,
champ de bataille où je dois entrer. Ainsi ma décision plonge
dans la région de l'Etre d'où surgit la forme du monde. Et si
je suis appelé à agir, je suis forcé de m'appuyer sur une ins-
tance qui est avec moi danà la sphère du devenir. Alors ce
n'est plus ce que je veux, mais ce que je dois.
La conscience du devoir indique que je ne suis plus livré à
moi-même, mais que je suis dominé par une nécessité supé-
rieure — et pourtant je me sens libre et je puis résister à toutes
choses. Pour cela, il faut non un objet, ni ma volonté seule,
mais une autorité qui me dépasse, un « toi » qui ait pouvoir
sur moi.
D'où vient cette autorité ? Pas de moi, autrement elle serait
nulle. L'ambassadeur n'a d'autorité que par son roi ; mais le
roi, de qui la tient-il? Nous nous retrouvons ici en face des
deux possibilités déjà rencontrées. Ou un objet, ou la totalité
des objets : idolâtrie ou panthéisme. Mais il ne s'agit pas
seulement de notre pensée ; il s'agit de la sanction de notre
action.
Pour cela, il faut une réalité qui domine la loi fondamentale
de notre vie dans laquelle sont pris tous les rapports dont est
tissée notre existence. Il faut un troisième terme, qui brise
paradoxalement l'alternative que nous ne pouvons briser tant
que nous sommes dans ce monde de l'expérience. Il est au-
dessus et en dehors de l'alternative, non comme premier mem-
bre de la série causale, mais présent partout. Celui par qui tout
est posé. Il n'est pas la série, mais celui qui crée en dehors des
catégories de l'expérience, il est le Tout autre. Ce que nous
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 147
avons dit de la transcendance interne nous montre qu'on peut
ajouter un espace infini aux autres, même dans un rapport
paradoxal. Pour trouver Dieu dans le monde, il faut renoncer
à tout mouvement quantitatif, car il est au-dessus de tout
rapport interne (innerwéltlich). Il est en dehors, et son exis-
tence brise l'alternative posée plus haut. Devant lui les ques-
tions s'apaisent, l'esprit est en repos en face des pensées et
des actions. Mais l'au-delà de Dieu ne peut être exprimé que
paradoxalement. Il est au delà des problèmes que se pose
l'esprit. Il est la sanction des actes et des volontés.
Cela nous conduit à affirmer que Dieu est à l'égard du Tout
dans le rapport que soutiennent entre eux les espaces qui for-
ment le monde. Un espace ne peut être exprimé en un autre
que paradoxalement. Dieu est au monde dans le même rapport
paradoxal que «mon» monde à celui des autres. Si nous met-
tons entre parenthèses les rapports internes de transcendance.
Dieu sera devant la parenthèse et lié par le même signe. Mais
ce rapport de Dieu à l'égard du monde se distingue en un
point décisif de toutes les relations internes. Les régions de
l'être cachées derrière les espaces-conscience nous sont fer-
mées. Et pourtant nous avons accès à ces régions ; nous sa-
vons que celui avec qui nous parlons est avec nous dans le
monde et dans le temps. Cette connaissance apriorique est la
clé de l'intelligence de toutes les relations dimensionnelles
dont nous avons parlé. Mais, quand nous parlons du Créateur,
il nous manque l'accès à cette réalité transcendante. Que
notre esprit trouve le repos dans la connaissance du Créateur,
c'est ce que montre l'expérience, mais cela est incompréhen-
sible du point de vue de la structure interne, puisque tous les
espaces qui s'offrent à notre connaissance dimensionnelle sont
infinis. On ne peut trouver en eux un commencement ou un
fondement dernier qui conduisent au delà.
Or, ce qui est impossible aux espaces internes est possible
pour Dieu. C'est que Dieu n'est pas un espace, mais un au-
delà de l'espace, réalité inaccessible aux formes internes de
l'expérience et qui donne aux autres leur valeur.
148 LOUIS PERRIRAZ
Mais si celui sans lequel rien ne saurait exister est insaisis-
sable à notre connaissance, et si les réponses humaines vont
dans deux directions (idolâtrie ou panthéisme), il en résulte
deux possibiUtés : ou Dieu n'est pas — et notre connaissance
du monde est la seule réalité — ou Dieu est — et seul il peut
juger le monde. Ce que nous voyons n'est qu'apparence ;
en nous y attachant nous sommes aveugles et nous ne connais-
sons ni nous ni le monde. Il y a donc conflit absolu entre le
mouvement des espaces infinis, dans lequel est enfermée notre
vie, et l'être vrai révélé en Dieu. C'est déjà ce que déclarait le
premier commandement du Décalogue qui condamne l'adora-
tion des images comme une idolâtrie, une trahison.
Mais comment expliquer la transcendance de Dieu, puis-
qu'il y a conflit entre la réalité de Dieu et celle des formes de
l'expérience, ce qui permet de nier la seule réalité dont nous
vivons. Dès que nous parlons de Dieu, nous sommes placés
en face de deux possibilités devant lesquelles nous ne pouvons
rester neutres : ou bien Dieu est un élément ou encore l'en-
semble de l'Etre — dans ce cas, rien qui trouble le cadre de
notre pensée — ou bien Dieu est en dehors, au-dessus de l'op-
position dans laquelle nous sommes, ce qui produit en nous
un changement complet dans la pensée et l'attitude. Les for-
mes de ce monde ne pouvant exprimer qu'imparfaitement le
réel, le Dieu invisible, il importe de savoir quel sens donner
à ce mot : rentre-t-il dans les possibilités internes ? ou condi-
tionne-t-il tout d'une manière absolue? Nous nous trouvons
ainsi en présence de deux attitudes opposées de la pensée, dont
une seule peut être vraie. D'un côté l'attitude nihiliste, pour
laquelle l'inconditionné n'est qu'un point arbitraire ou un
simple als oh, de l'autre celle qui afiirme la réalité de Dieu.
Les procédés humains d'expliquer Dieu ne sont, de ce
point de vue, que des faux-fuyants. Le transcendant ne se
laisse pas saisir théoriquement, mais par une attitude de com-
bat, de décision, dans laquelle nous devons toujours affirmer
l'un pour combattre l'autre. C'est ce que l'Ancien Testament
exprimait déjà en disant : « Cherchez la face de Dieu ». Mais
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 149
qu'est-ce que Dieu? C'est une pensée irréalisable, incompré-
hensible, mais en même temps la plus claire qui soit pour celui
qui s'est placé au vrai point de vue. Si le problème de Dieu est
profondément troublant pour les uns, il est profondément ré-
jouissant pour les autres ; car l'Etre qui se révèle à eux est
quelqu'un à qui l'on parle à la seconde personne. Tant que
l'on en reste à la troisième personne, le contact n'est pas encore
établi. S'il s'agit d'un autre homme, cela n'a pas d'importance ;
mais, pour nos relations avec Dieu, cela est décisif, puisque
tout repose sur lui. Dès que nous nous tournons vers Dieu,
tout s'éclaire ; quand nous nous détournons de lui, nous re-
tombons dans l'obscurité de ce monde, et le chemin qui mène
à Dieu a disparu. Nous essayons de voiler cela par des mots
et nous oublions qu'il ne suffit pas de prononcer les mots de
Dieu ou de religion pour savoir ce qu'est Dieu ; car ces mots
ne peuvent être pris en un sens mondain (weltUch) sans que
nous soyons sortis des deux possibilités signalées.
Cet emploi mondain des mots : religion. Dieu, ne doit pas
conduire à écarter la reUgion, au contraire ; mais, nous pou-
vons le constater, la philosophie qui parle de la religion n'y a
souvent rien compris, et il y a plus d'intelligence du pouvoir
révolutionnaire que possède la vraie religion chez les Sans-
Dieu, que chez beaucoup de croyants et philosophes chré-
tiens. Nous parlons souvent de besoins religieux ou mysti-
ques, mais nous n'avons affaire qu'à des imitations inauthenti-
ques qui sont sur le plan du monde. L'opinion que le senti-
ment religieux est universel vient de l'éducation ; mais, objecti-
vement, nous n'en savons rien, car l'observation historique est
ici inutile. Ce qu'en dit l'apôtre Paul n'est pas une détermina-
tion historique, mais une vision prophétique des principes de
l'évolution humaine {Rom, i, 19 ss).
L'apôtre ne pense pas à une cause des événements, mais à
une intuition des choses à venir. Il emploie le verbe voeîv,
comme Platon, pour décrire le procédé qui doit découvrir les
pensées éternelles. Les hommes n'ayant pas honoré Dieu, la
porte qui s'était ouverte devant eux s'est refermée ; ils ont pris
I50 LOUIS PERRIRAZ
un membre de la série des phénomènes — la créature — pour
le Créateur, et la pensée de Dieu s'est perdue. Cette interpré-
tation de la pensée de Paul nous montre ce qu'est le problème
de Dieu. Il est une possibilité qui plane sur tous les hommes.
Quand il s'éveille en nous, il est la seule question qui nous
émeuve. Nous pouvons nous briser contre elle ou par elle
trouver la guérison.
Mais il se peut aussi que cette question ne se pose pas pour
nous ; alors nous ne comprenons rien à la détresse du monde
et nous en restons à l'explication temporelle.
Il ne nous appartient pas de résoudre par nous-mêmes la
question ; un autre doit nous éclairer, car nous ne pouvons pas
pénétrer dans le monde nouveau sans direction. Nous pensons
parvenir à la connaissance de la volonté de Dieu par des déduc-
tions tirées de la série des causes et des effets ; mais c'est un
château de cartes qui croule dès que se pose la question fon-
damentale. Toutes nos lampes s'éteignent et nous sommes
dans les ténèbres. Nous nous trouvons alors devant Celui que
ne peut atteindre aucune déduction théorique, devant le Dieu
inconnu.
Ainsi, que l'on essaie de résoudre le problème de la certi-
tude, ou que l'on tente de sonder le mystère de la transcen-
dance, le problème religieux se présente comme l'aboutisse-
ment dernier de toutes les déductions de la pensée, comme la
clé qui permet de pénétrer dans les ténèbres où plonge notre
vie. Il naît donc d'une insuffisance des réponses scientifiques
aux questions concernant le but de notre existence. Seul il
donne cette vision (Durchhlick) dont nous avons parlé.
La réalité présente, faite de rapports, reste dans le cadre du
relatif ou, comme dit Heim, de la polarité. Mais, si je demande
quelle est la valeur et le sens éternel de ma vie, la science n'a
pas de réponse à m'apporter. Lorsque surgit la pensée du de-
voir qui manifeste la contradiction du vouloir et du faire en
face du bien, le problème qui s'impose avec force à notre esprit
est de savoir si ce sentiment est illusion ou réalité, donc s'il est
fondé sur le sens éternel de l'univers. La question religieuse
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 151
naît donc de la détresse que provoque ou l'insuffiance des
solutions théoriques qui ne peuvent pas se prononcer sur la
valeur des séries de pensées élaborées par la raison, ou le carac-
tère fragmentaire des recherches historiques qui ne nous don-
nent aucune certitude sur le sens de la vie, ou le sentiment du
devoir que ni la science ni la logique ne parviennent à justifier.
Pour sortir de cette détresse, il nous faut une réponse qui
ne peut venir ni de la raison, ni des causes finies, ni des hom-
mes ; elle doit être un don gratuit, une révélation, laquelle se
reconnaît à ce signe : elle apporte sur le sens éternel de la vie
une certitude que nous n'aurions pu acquérir autrement. Cette
réponse, je puis l'écouter et obéir à ma destinée éternelle ; je
puis aussi la repousser et commettre une faute infinie.
Cette afiirmation se rencontre un peu partout à travers l'œu-
vre de Heim.' Avec un art consommé et une grande richesse de
pensée, l'auteur nous montre que la vie se déroule à travers
une succession d'alternatives qui imposent à l'homme un
choix entre deux voies opposées.
Il y a donc une révélation accessible à notre pensée ; mais
cette révélation n'est pas en notre pouvoir. Elle paraît en con-
tradiction avec les conditions de notre connaissance toujours
limitée, parce que liée aux intuitions de l'espace et du temps ;
c'est pourquoi il faut que la révélation soit transcendante.
Comment cela est-il possible? Comment un fait subjectif
peut-il prétendre à une valeur absolue?
Pour répondre à cette question, Heim entre dans une analyse
fort compliquée qui est certainement une des marques de sa
théologie. Je n'en dirai que quelques mots.
Rappelons-nous que le monde de l'expérience est un monde
en perspective, c'est-à-dire organisé autour d'un centre, le
« moi », et que tout se présente dans le rapport original du
<( moi » et de l'objet. Si l'on fait du « moi » un objet comme les
autres, pas de rapports entre eux ; mais, si l'on en fait une
réalité non-objective, spirituelle, il ne se laisse pas localiser ;
il est de toujours et de partout ; il est une réalité vivante qui
peut entrer en relation avec les autres « moi » et s'élever au-
152 LOUIS PERRIRAZ
dessus du relativisme, de telle sorte que toute révélation donnée
à l'un peut se communiquer à d'autres. Ainsi la révélation est
théoriquement possible ; mais en quoi consiste-t-elle?
Pour pouvoir affirmer le sens éternel de ma vie, il faut deux
certitudes : l'une, que je suis appelé à prendre une certaine
direction, donc à obéir, l'autre, que ma position dans ce monde
n'est pas le fait du hasard. Or la révélation doit me donner cela
non sous forme empirique ou rationnelle, mais comme un
contenu qui, bien que se présentant dans un enchaînement
expérimental, renferme une réalité éternelle.
Ici encore il y a un conflit, qui ne se résout pas par voie
rationnelle, mais bien sur le terrain pratique. Ce contenu supé-
rieur, qui me montre le chemin de la vie, persuade ma con-
science qu'il a une valeur éternelle, qu'il répond à ma destinée
et qu'il porte en lui une nécessité sacrée ; bien que considéré
dans les cadres de l'expérience, il se présente comme un élé-
ment volontairement choisi dans une série de possibilités. Ma
position personnelle m'apparaît dès lors comme fixée par un
acte éternel (ewige Setzung), pour un but éternel.
Si ce contenu éternel de la révélation nous impose le don
de nous-mêmes, il implique trois éléments : l'existence du
monde sur lequel il faut agir j le « moi » qui, en face du monde,
se trouve devant une décision qu'il doit prendre, mais à laquelle
il peut se dérober ; enfin une réalité éternelle qui m'oblige.
Dans la décision à laquelle il est amené, le « moi », réalité
invisible, se manifeste par la volonté, la pensée et l'action. Dès
que je me donne à ce qui est éternel, s'éveille en moi une vie
qui domine l'enchaînement causal ; je suis une personne libre,
parce que le « moi » personnel n'a rien à faire avec l'enchaîne-
ment causal. Sur ce point, Heim se rapproche de Ritschl et de
Herrmann, comme on peut le voir en comparant certains pas-
sages de l'Ethique (p. 62) du professeur de Marbourg avec ce
que nous venons de dire.
Dans le domaine de l'expérience, le conflit entre le « moi i>
et l'enchaînement causal est inévitable. On ne peut prouver
théoriquement la valeur absolue de la foi ; seule l'expérience
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 153
d'un devoir inconditionné donne la certitude du sens de la vie
et le droit de s'élever au-dessus du rapport causal.
Dans une conférence de 1905, intitulée : Les questions non
résolues sont-elles un obstacle à la foi?, Heim a montré à ses
auditeurs que ni les questions scientifiques ou philosophiques,
ni l'action corrosive du doute n'empêchaient ceux qui avaient
gardé la conscience intellectuelle (das intellektuelle Gewissen)
d'arriver à la foi (').
L'autre réalité invisible se manifeste dans l'expérience du
devoir inconditionné. Elle se présente comme opposée au
désir personnel, comme une volonté sans cesse agissante, inac-
cessible à la connaissance scientifique, ce qui explique que la
personnalité de Dieu soit contradictoire au concret expéri-
mental. Nous ne pouvons nous faire une image de Dieu, puis-
qu'il n'est conscient que dans l'acte de la volonté et dans la
confiance en lui. Et, dès que la conscience de cette volonté
surgit en moi, j'ai le sentiment que tout ce qui est contraire
est faute, péché, non seulement parce que cette volonté n'est
pas réalisée, mais parce qu'elle est mise en concurrence avec
d'autres forces qui appartiennent au monde objectif.
Mais, si les formes de l'expérience objective sont impropres
à exprimer la volonté divine, comment exprimer notre ren-
contre avec Dieu? Il faut écarter le paganisme, qui fait de
Dieu un objet ; le panthéisme, qui le confond avec l'ensemble
des choses ; le brahmanisme, qui conçoit le tout comme une
unité sans différenciation, ce qui est une manière de rester
enfermé dans le relatif. Le seul moyen de résoudre le conflit,
c'est d'exprimer l'éternel dans les cadres du temporel, mais en
gardant le sentiment de la contradiction. Ainsi naît le para-
doxe. Dans l'expérience du devoir, je me sens uni à Dieu ; je
me sens un avec ceux qui ont la même attitude que moi ; je
plonge mes regards dans l'intimité de la vraie nature ; et cela
ne vient pas du monde objectif — où tout est limité — , mais
de l'expérience de Dieu, où toutes les différences sont effacées
paradoxalement.
(I) Leben ans dem Glauben, 2,^ éd. 1934, p. 20.
154 LOUIS PERRIRAZ
La foi naît du devoir, c'est-à-dire de l'obligation de s'engager
dans telle ou telle direction pour répondre à sa destinée éter-
nelle. Mais, si la foi aux réalités supérieures doit s'éveiller en
l'homme, un contenu nouveau doit entrer dans sa conscience.
Quel est ce contenu et sous quelle forme, pensée ou fait, doit-il
m'être présenté?
Les pensées comme les images sont secondaires, toujours
sujettes à révision. Les faits sont d'une autre importance, et le
fait que nous cherchons doit appartenir à l'histoire. Un en-
semble de principes admirablement ordonnés, et d'où serait
exclue toute contradiction, ressemblerait à la jument de Roland
qui avait toutes les qualités, sairf celle d'exister. Cela ne ser-
virait à rien.
La révélation de Dieu dans ce monde ne peut se réaliser
sans contradiction entre la forme objective et la valeur incon-
ditionnée de la volonté divine. C'est pourquoi notre pensée et
notre conscience morale repoussent la révélation comme im-
possible, l'une parce qu'elle la trouve illogique, l'autre parce
qu'elle y trouve sa propre condamnation.
Pour emporter la conviction, il faut un fait qui se présente
comme une réalité indubitable. Ce fait doit appartenir au passé
et exprimer le présent, il doit être une réalité d'autrefois et
pourtant d'aujourd'hui. Aveugles, nous avons besoin que
Dieu nous éclaire, qu'il vienne à nous d'une manière visible,
qu'il se montre en chair, car ce n'est que par Celui en qui il
s'est révélé que nous pouvons nous approcher de Lui.
Or, en face du Christ qui vient à nous avec la majesté de l'ab-
solu, nous comprenons que ce n'est pas nous qui l'avons choisi.
Nous pouvons l'accepter ou le refuser. Si nous l'acceptons,
nous trouvons en lui la paix de notre âme, nous nous saisis-
sons nous-mêmes et nous saisissons Dieu. Alors toutes les
contradictions théoriques qui s'élevaient de la raison logique
ou de la conscience morale s'évanouissent ; ou elles ont
perdu toute valeur. Du même coup tombe la barrière qui
séparait le présent du passé ; sa personne et son œuvre sont
un présent éternel.
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 155
Mais n'est-ce pas là une impossibilité? La foi au caractère
présent d'un fait du passé est inadmissible pour la raison. Ne
l'oublions pas, Lessing a enseigné que les faits historiques ne
peuvent servir de preuve à des vérités rationnelles. Ce prin-
cipe, qui est à la base de toutes les conceptions christologiques
nées sur le terrain du rationalisme ou de l'idéalisme spéculatif,
semble nous interdire de considérer le fait du Christ comme
passé et présent à la fois. Si le fait est présent, nous pouvons
en avoir une certitude immédiate ; s'il appartient au passé,
notre connaissance n'est plus que médiate et manque de cet
élément de certitude. Cette difficulté a été ressentie depuis
longtemps. Les Réformateurs l'ont surmontée en recourant au
témoignage du Saint-Esprit, qui scelle en nous la parole du
Christ au moment où nous lisons les Evangiles. Herrmann et
l'école de Ritschl s'en sont tenus à l'impression faite par
l'image du Christ tel qu'il nous est présenté par les écrivains
sacrés. Kaehler et l'école biblique ont pensé que le problème
pouvait être résolu grâce à ce principe que la réalité historique
d'une personne est identique à son action. Tout cela repose
sur la conviction que ce qui délivre les hommes ne peut avoir
été inventé par eux.
Mais, pour savoir si la certitude actuelle d'un fait du passé
est possible, nous devons aller jusqu'au problème de la con-
ception philosophique du monde et nous demander si l'obser-
vation objective est le seul moyen de saisir la réalité, ou s'il
en existe un autre, direct, immédiat.
Nous retrouvons ici des idées déjà entrevues. Dans la certi-
tude du devoir, nous faisons l'expérience d'un rapport entre
nous et d'autres hommes. D'une part ces hommes sont des
objets j d'autre part ils sont des « moi » avec lesquels nous
pouvons nous unir. Nous sommes certains d'eux par notre
expérience de Dieu, et la confiance que nous mettons en eux
ne peut naître de discussions ou de calculs, mais d'une certi-
tude qui dépasse tout raisonnement. Or, ce qui vaut pour une
personne actuelle vaut pour un homme du passé.
Mais, pour comprendre cela, il faut plus que l'étude des
156 LOUIS PERRIRAZ
sources, il faut une communion d'esprit entre Thomme qui
étudie et celui qui est étudié ; il y faut cette intuition condi-
tionnée par l'expérience des réalités invisibles et pour laquelle
l'essence de la personnalité est la chose capitale.
Il y a donc, pour nous, opposition entre la vision du dedans
et celle du dehors, opposition aussi entre les jugements que
nous portons sur la réalité, surtout sur celle qui nous donne
une révélation originale de Dieu. Le conflit surgit en face du
Christ et se présente sous sa forme achevée dans le fait de
l'Incarnation : Dieu en l'homme, l'absolu dans le relatif. On
peut le résoudre dogmatiquement, mais il doit rester dans son
intégrité comme expression de l'opposition entre l'absolu de
la volonté divine et sa réalisation temporelle. Nous devons vivre
dans cette contradiction incompréhensible, ce qui revient à dire
que nous ne sommes conscients de la réalité du Christ que
dans l'accomplissement de sa volonté. Seule l'imitation du
Christ nous le rend présent, et rien ne peut nous séparer
de lui, pas même l'image incertaine de la science histo-
rique.
La même opposition se retrouve en face de l'Ecriture. D'un
côté, la Bible est un livre d'histoire, soumis aux lois de la cri-
tique et de l'examen littéraire ; de l'autre, elle est le moyen
par lequel Dieu nous rencontre en Christ et nous donne la
certitude de la foi. On a cherché à résoudre la contradiction
par des moyens divers : inspiration verbale, inspiration des
personnes, etc. ; mais le problème ne peut être résolu théori-
quement. Pour l'histoire, le Christ est un homme, la Bible est
un livre ; pour la foi, le Christ nous entraîne et nous le recon-
naissons dans la Bible. Le Christ est le centre de la Bible,
parole et acte définitifs de Dieu ; c'est lui qui donne un sens
à tout le reste, et c'est pourquoi toute étude dogmatique de la
vie chrétienne telle qu'elle s'est épanouie dans l'Eglise doit
partir de ce centre, d'où jaillit la lumière qui éclaire tout
homme et tous les hommes.
Dans son dernier ouvrage : Jésus der Herr, paru il y a quel-
ques mois, l'auteur développe ces thèses, en montrant la né-
LA THÉOLOGIE DE KARL HEIM 157
cessité d'une révélation de Dieu^ et la réalité de cette révélation
dans la personne de Jésus.
Tels sont^ dans leurs éléments fondamentaux, l'inspira-
tion et les principes théologiques du maître de Tubingue.
Pour ne pas allonger ce travail, que nous aurions voulu plus
bref et plus aéré, nous nous abstiendrons des observations cri-
tiques dont toute étude qui se respecte accompagne l'exposé
de la pensée d'autrui. Remarquons cependant, en terminant, le
caractère de l'œuvre de Heim, plus apologétique que dogma-
tique, ce qui est bien la marque d'une théologie de notre
temps. Le besoin d'affirmer la réalité de Dieu, de montrer
que la religion est la forme supérieure de l'activité humaine
et que Dieu nous a parlé en Christ, en qui s'est manifesté la
plénitude de la vie, l'absolu de Dieu, voilà les thèses centrales
qui reviennent toujours chez Heim et dont il étudie les divers
aspects en traitant les deux problèmes vitaux de la certitude
religieuse et de la transcendance divine.
C'est ce qui explique le succès de ses ouvrages et dejson
enseignement ; il y a en eux quelque chose de tonique qui
fait du bien, qui fortifie les convictions et qui clarifie la
pensée. La théologie de Heim est une démonstration|vigou-
reuse et originale de la nécessité de la vie religieuse sous sa
forme chrétienne, sans laquelle il n'y aurait nij^science, ni
morale, ni humanité au sens élevé de ce mot.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES »
par Edmond Grin
Professeur de théologie systématique.
Le sujet, abordé plus encore que traité dans les pages qui
suivent, est véritablement un monde. En effet, il touche à des
problèmes nombreux et fondamentaux : la question du salut,
la relation entre la foi et les œuvres, le rôle de la grâce, la
valeur spirituelle des notions de mérite et de récompense,
d'autres encore... Aussi fait-il preuve de témérité celui qui
ose, en un bref article, s'attaquer à un thème de pareille en-
vergure. L'auteur de ces lignes n'a qu'une excuse, son désir
de ne pas écrire une étude purement académique, mais utile
à quiconque cherche à penser sa foi, spécialement à ses col-
lègues dans le ministère. A notre époque de confusionisme
doctrinal, il règne dans les esprits de plusieurs pas mal d'obs-
curité à propos de la valeur spirituelle des œuvres. Si, par cet
exposé, nous aidions quelques-uns à voir plus clair, ce nous
serait une suffisante récompense.
Un dernier mot avant de clore cette trop courte justifica-
tion : Désireux avant tout d'aboutir à des conclusions dogma-
tiques utiles à nos contemporains, nous nous sommes borné,
pour la partie proprement historique, à planter les indispen-
sables jalons. Pas un instant nous n'avons visé à être complet.
l6o EDMOND GRIN
I. La question des « œuvres »^ un problème inévitable
POUR LE protestantisme.
Si ron pense à ses origines, on peut définir le protestantisme :
une fidélité totale à l'Ecriture sainte. Assurément les Réforma-
teurs du XVI' siècle n'ont pas toujours su se garder des
idées préconçues. Ils n'en ont pas moins fait un magnifique
et énergique effort pour revenir aux données du texte sacré,
Afi&rmer que toute la théologie protestante a toujours été
fidèle à ses pères spirituels, nul ne l'oserait, A cet égard, les
champions de la théologie dialectique, Karl Barth et ses amis,
nous ont donné et nous donnent encore une nécessaire leçon.
Cela, il nous faut le reconnaître loyalement, même s'il nous
déplaît de voir certaine réaction franchir les limites permises
et frôler les abîmes du littéralisme biblique.
Cette fidélité entière à l'Ecriture — raison d'être du pro-
testantisme, mais qui ne doit jamais dégénérer en servitude
— oblige tôt ou tard le croyant à se poser la question de la
valeur spirituelle des œuvres. En effet une lecture, même rapide,
des textes sacrés fait constater un désaccord (apparent, peut-
être, mais désaccord pourtant) entre saint Paul et saint Jac-
ques. Inutile, sans doute, d'insister longuement sur ce point,
tant ce sont-là choses connues. D'une part on lit, par exemple,
dans Ephésiens ii, 8 et 9 : « C'est par la grâce que vous êtes
sauvés, au moyen de la foi j et cela ne vient pas de vous, c'est
un don de Dieu. Ce n'est pas l'effet de vos œuvres, et per-
sonne n'a à s'en glorifier. » Et d'autre part on lit dans l'épître
de Jacques (11, 14, 21 et 24) : « Mes frères, à quoi sert-il à
quelqu'un de dire t « J'ai la foi », s'il n'a pas les œuvres ? La
foi peut-elle le sauver?... N'est-ce pas pour des œuvres
qu'Abraham notre père fut déclaré juste, lorsqu'il offrit sur
l'autel son fils Isaac?... Vous voyez bien qu'un homme est
considéré comme juste pour des œuvres, et non pas seulement
pour sa foi.,, »
A première vue, il semble que nous nous trouvions là en
LA NOTION PROTESTANTE DES * ŒUVRES » i6l
présence d'une opposition complète, opposition qui a fini —
on s'en souvient — par décourager un homme aussi savant et
aussi spirituellement sagace que Luther. Dans les années 1515
et 15 16, le réformateur essayait encore de concilier saint Jac-
ques et saint Paul. Dès 1519, par contre, son enthousiasme
pour cette cause ardue diminue singulièrement. Et il aboutit
à la fameuse conclusion : déclarer Tépître de Jacques « une
vraie épître de paille », dépourvue de valeur véritablement
évangélique, et écrite par quelque Juif n'ayant du Christ
qu'une connaissance rudimentaire ^^K Enfin, dans les Tisch-
reden, on peut lire ceci : « Beaucoup de gens ont sué ^^^ sur
l'épître de Jacques, afin de la faire concorder avec Paul. Même
Philippe Mélanchthon, dans son Apologie, en dit quelque
chose, mais ce n'est pas sérieux. En effet ces deux affirmations
sont contraires : la foi justifie, et : la foi ne justifie pas. Celui
qui pourra accorder ces deux données, je lui mettrai ma bar-
rette sur la tête, et j'accepterai qu'on me traite de nigaud » ^3).
Dira-t-on que Luther n'a pas bénéficié des lumières de la
théologie biblique, lumières dont nous connaissons aujour-
d'hui les bienfaits? C'est vrai. La théologie biblique a dé-
montré de façon irréfutable, semble-t-il, que dans des pas-
sages comme Romains m, 28 ou Galates 11, 16 l'apôtre Paul
se dresse contre des adversaires judaïsants, qui opposent à sa
doctrine du salut par la foi les prescriptions de la circoncision
et des autres rites mosaïques ; tandis que pareilles considérations
sont étrangères aux préoccupations toutes pratiques de saint
Jacques : les « œuvres » dont il parle, ce ne sont pas les œuvres
de la Loi, mais l'accomplissement des commandements de
la morale chrétienne : amour fraternel, miséricorde, charité ^^\
Sans doute. Mais, par cette considération-là, toute difficulté
n'est pas écartée. Dans les passages cités des Romains et des
Galates, l'apôtre Paul vise effectivement les œuvres de la Loi
(i) Die deatsche Bibel, éd. Weimar, t. VI, p. 10. — (2) Le texte latin dit :
sudartmt. — (3) Tischreden, éd. W., t. III, p. 253, no 329a b. — (4) Voir à ce
propos l'étude récente de M. J. Masty, L'Epître de Jacques. Thèse présentée
à la Faculté de théologie protestante de Paris, 1935. Spécialement p. iio ss.
l62 EDMOND GRIN
mosaïque. En est-il de même, par contre, du passage fameux
Ephésiens ii, 8 et 9? Nous ne le croyons pas. Et voici que
réapparaît l'opposition entre les deux écrivains sacrés.
Nous avons rappelé la solution de Luther : Tépître de Jac-
ques, une vraie épître de paille! Mot courageux, peut-être,
mais infiniment imprudent. Les adversaires du maître de
Wittemberg s'en sont emparés, et ont eu le front de reprocher
aux Réformateurs leur manque de respect pour le texte sacré.
Singulier renversement des choses !
Il y a là, pour les protestants de toutes les époques, un
avertissement à ne pas négliger. Déclarer sans valeur un écrit
canonique parce que ses données ne concordent pas avec ce
que nous considérons comme le cœur de l'Evangile, attitude
trop facile, attitude trop commode I Disons plus, attitude in-
digne de chrétiens réformés, qui ont reçu de leurs ancêtres
spirituels le mot d'ordre : respect absolu du texte sacré. Ne
l'oublions jamais, c'est la Bible qui doit nous façonner, et non
pas nous qui devons façonner la Bible selon nos besoins,
c'est-à-dire en fin de compte à notre petite taille spirituelle.
La seule attitude authentiquement protestante, nous la trou-
vons, pour notre part, admirablement définie dans la seconde
édition de la brochure Natur und Gnade, sous la plume du
professeur Emil Brunner, de Zurich. A propos d'une tout
autre question l'auteur écrit en substance : Quels que soient
les dangers qui la menacent, l'Eglise n'a jamais le droit de
porter la moindre atteinte aux données bibliques, ni de laisser
certaines d'entre elles dans l'ombre. Nous ne sommes pas les
maîtres de l'Ecriture. Et, bien loin d'affermir l'Eglise, le plus
léger manque de respect aux données scripturaires ne peut
que l'affaiblir <^^.
Ces déclarations sont la sagesse même. Au lieu, donc, de
chercher à voiler la contradiction apparente entre les deux
afl&rmations bibliques ; au lieu de trancher le nœud en s'ima-
ginant le dénouer, il faut oser aborder la difficulté de front.
(i) Ehil Brdnner, Natar tmd Gnade, z° éd., 1935, Tûbingen, Mohr, p. vi.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 163
II. L'Eglise catholique romaine et la question
DES ŒUVRES.
Il est facile de le constater, l'Eglise catholique naissante ne
demeura pas longtemps fidèle à l'enseignement du Nouveau
Testament — si nettement spiritualiste — relativement au
rapport de la foi et des œuvres. Cet enseignement néo-testa-
mentaire, on peut le résumer à grands traits comme suit : Le
cœur humain, naturellement mauvais, doit passer par la ré-
génération pour devenir capable d'accomplir des œuvres
agréables à Dieu. Avant cette transformation l'homme est
« incapable de rien faire de bien », comme l'écrivait saint Paul
à Tite (i, 16). Mais celui qui s'attache au Sauveur par la foi
voit le Christ devenir le principe de sa vie, habiter dans son
cœur (Eph, m, 17). Et, par une nécessité interne, ceux qui
croient vraiment en Dieu de cette façon-là « se mettent à faire
de bonnes œuvres », comme l'écrit encore l'apôtre Paul {Tite
III, 8).
Mais très tôt, on le sait, ce point de vue, spirituellement
sain, est abandonné. Le christianisme du 11^ siècle, envisagé
dans son ensemble, présente une tendance marquée au mora-
lisme. Cette tendance s'exprime, entre autres, par la façon
dont on conçoit le baptême à cette époque : Véritable rite
d'initiation, cet acte met un terme à l'ignorance humaine rela-
tive à Dieu et à sa volonté. En outre, il procure le pardon des
péchés commis antérieurement, et l'homme en est comme
illuminé. (De là le terme çiuticiliôç, constamment employé.)
Enfin le baptême joue le rôle de Xourpôv : il constitue une
purification, un renouvellement de l'être tout entier. Le passé
païen est aboli. L'homme, selon une expression empruntée au
judaïsme, et qui se trouve ici et là dans le Nouveau Testament,
possède maintenant une bonne conscience ('\ Dès lors, la
tâche du chrétien est claire : s'appliquer à conserver cette
pureté morale en se préservant des souillures du monde et de
(i) Par exemple Actes, xxiv, 16 ; / Tint, m, 9; Hébr. xiii, 18; / Pierre ni, 21.
164 EDMOND GRIN
la chair, et par la pratique des bonnes œuvres acquérir la
justice à laquelle est promise, comme récompense, la vie
éternelle et l'immortalité.
On le voit, nous sommes très loin de saint Paul et de sa
notion de la biKoiocrûvri 0eoO. Pour lui, la justice était un don
purement gratuit de Dieu à l'homme. Pour le christianisme du
II" siècle, au contraire, la justice, c'est le niveau moral auquel
le croyant doit s'élever par lui-même, après la conversion, en
utilisant les forces que Dieu a mises en lui au moment de jla
nouvelle naissance. C'est la suite positive, pourrait-on dire,
donnée par le chrétien à l'acte essentiellement négatif du par-
don des péchés antérieurement commis. Et seule cette justi-
ce-là ouvre la porte de la vie éternelle. Bref, nous sommes en
présence d'un retour manifeste au légalisme juif : pour entrer
en relation avec Dieu, l'homme doit atteindre un certain
degré de justice. Par conséquent les œuvres sont forcément
envisagées comme l'une des causes déterminantes de la jus-
tification.
Nous ne pouvons pas nous étendre davantage sur ce point
d'histoire. On consultera avec profit, sur ce sujet, les péné-
trantes et solides remarques de Karl MûUer et Eugène de
Paye ('\ Au reste, quelles qu'aient été les occasions qui ont
contribué à entraîner l'Eglise dans la voie mauvaise, une
constatation nous paraît s'imposer, celle que faisait déjà
Alexandre Vinet^^), à propos d'un ouvrage de Saisset: «Dans
le sens inférieur du terme, le catholicisme est plus humain
que l'Evangile », car le catholicisme a pour auteur l'homme
lui-même, ou la nature humaine. Si dure que soit cette remar-
que, n'est-elle pas douloureusement vraie à plus d'un égard ?
Ce caractère humain du catholicisme — au sens où l'enten-
dait Vinet — nous paraît ressortir nettement dans une doc-
trine essentielle de la religion romaine : celle de la chute et de
ses résultats.
(ï) Karl Mûller, Kirchengeschichte. 2« éd., Tûbingen, Mohr, 1924, t. I,
p. 94 ss. — E. DE Faye, Clément d'Alexandrie, a* éd., Paris, 1906, p. 266 ss. —
(2) Le Semear, 1846, p. 116.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 165
On nous pardonnera de remonter très haut ^^\
Après avoir formé de terre le corps d'Adam, Dieu mit en
lui un souffle de vie, l'âme. Mais par là l'homme n'était pas
encore « fils de Dieu, ». Avec son corps, et avec son esprit
doué d'intelligence et de volonté, l'homme était dans l'état
natureh Et Dieu, dans sa bonté, voulut bien l'élever à un état
supérieur à la nature et l'adopter pour son fils. Dans ce but,
il le pourvut de dons surnaturels (dona superaddita) , c'est-à-
dire la sainteté et la justice — infusion de la grâce divine qui
rapprochait l'homme de son Créateur — , en outre la rectitude
parfaite, qui réglait toutes les facultés de l'homme et soumet-
tait à sa raison les instincts inférieurs de son être. L'homme
aurait pu se maintenir dans cet état surnaturel ; mais il lui
fallait pour cela le secours de la grâce de Dieu.
Mis à l'épreuve, afin qu'il fît siens, par un libre choix, les
biens surnaturels que Dieu lui avait en quelque sorte prêtés,
le premier homme ne fit pas appel à l'aide de la grâce, il
désobéit. Et la sentence fut portée par Dieu. Voici les consé-
quences de la chute, telles que les a définies le concile de
Trente (Session V) :
« Le premier homme, Adam, après avoir transgressé le com-
mandement de Dieu dans le paradis, perdit aussitôt la sain-
teté et la justice dans laquelle il avait été établi... Il encourut
la colère et l'indignation de Dieu et conséquemment la mort
dont Dieu l'avait auparavant menacé et, avec la mort, la cap-
tivité sous la puissance... du démon... [Ainsi] Adam tout
entier, dans son corps et dans son âme, fut changé en pire » (=\
Donc, du point de vue catholique, par la chute l'homme a
perdu les dons surnaturels. Par contre, il n'a rien perdu des
biens essentiels à sa nature. Son intelligence, sa volonté, son
libre arbitre lui sont restés.
Conséquences de la chute singulièrement atténuées, en com-
(i) Pour l'exposé qui va suivre, nous avons utilisé, outre VEnchiridion de Den-
ZiNGER, éd. 18-20, les ouvrages de A. Morineau, Exposé sncdnct du dogme catho-
lique. 36 éd., Paris, 1913 et de H. Lesêtke, La foi catholique. 28^ éd., Paris, 1923.
— (2) Denzinger, p. 281, 282. Lesêthe, ouvr. cité, p. 135.
l66 EDMOND GRIN
paraison de celles qu'affirment les Réformateurs. Il n'est pas
question ici de corruption de notre nature. Ces conséquences,
à en croire l'Eglise elle-même, on peut les concevoir de deux
façons différentes : Ou bien cette chute a amoindri les facul-
tés naturelles de l'homme — ce serait alors un peu comme
l'état de maladie succédant à l'état de santé. Ou bien cette
chute a simplement privé l'homme des biens surnaturels,
comme nous l'avons dit — ce serait alors la pauvreté succédant
à la richesse. Entre ces deux définitions Rome ne se pro-
nonce pas, « parce que ses définitions », nous dit-on, « ne
vont jamais au delà des lumières que lui communique la Ré-
vélation » ('^
En présence de cette doctrine qui parle de diminution,
d'affaiblissement chez l'homme, l'enseignement des Réforma-
teurs, qui parle de corruption, de destruction totale de l'image
de Dieu en l'homme, rend un son autrement grave. Qu'on lise,
à ce propos, les pages de Karl Barth consacrées à ce sujet
dans sa brochure : Nein ! Si, comme d'aucuns le prétendent,
Barth est aujourd'hui le représentant le plus authentique du
protestantisme, il faut en convenir, la religion réformée prend
le péché bien plus au tragique que ne le fait le catholicisme. En
affirmant non pas l'appauvrissement de l'homme, mais sa
déchéance, la doctrine des Réformateurs est bien plus près de
l'Evangile. Pensons à la déclaration cinglante du Christ aux
Juifs : « Vous avez pour père le Diable... » (Jean viii, 44) et
à la parole de saint Paul : « Je sais qu'en moi il n'habite rien
de bon » (Rom. vii, 18). Plus près de l'Evangile, oui — mais
aussi beaucoup moins « humaine », c'est-à-dire beaucoup
moins agréable à notre orgueil, qui toujours aime à être flatté.
De cette différence de conception initiale découlent forcé-
ment deux notions très différentes, et du rôle de la grâce
divine, et de la valeur de l'œuvre humaine.
(i) Lesêtre, ouvr. cité, p. 137.
LA NOTION PROTESTANTE DES o ŒUVRES» 167
Dans la vie naturelle de l'homme, disent les théologiens
catholiques, on doit distinguer trois éléments : la vie ou le
principe de vie, c'est-à-dire l'âme ; les facultés ou puissances
qui émanent de ce principe ; enfin les actes par lesquels
s'exercent les facultés. De même, dans la vie surnaturelle en
nous il faut distinguer trois éléments :
un principe vital inhérent à la substance de l'âme : la
grâce sanctifiante ou habituelle ;
des puissances en proportion de la vie : les vertus surna-
turelles ;
des secours pour l'action : les grâces actuelles.
Quant au mérite, fruit de la grâce, nous en parlerons un peu
plus loin.
Nous dirons un mot de chacun des trois éléments que nous
venons de mentionner.
La grâce sanctifiante ou habituelle est un don surnaturel et
permanent, inhérent à notre âme, et qui nous fait justes et
saints devant Dieu. En somme, c'est la vie de Dieu en nous.
A tous ceux qui le reçoivent, le Christ donne une dignité qui
n'est « ni du sang ni de la chair ». Ils deviennent enfants de
Dieu, car Dieu les introduit, par Jésus- Christ, à une vie plus
haute que toutes les autres, et dont la nature serait par elle-
même incapable.
Quant aux prérogatives de l'état de grâce, elles sont au
nombre de trois :
D'abord la rémission du péché originel et des péchés mor-
tels. Dès qu'elle est reçue dans une âme, la grâce en chasse le
péché, comme la lumière chasse les ténèbres.
En second lieu, elle est une « participation de la nature di-
vine », selon le mot de // Pierre i, 4 — dans la mesure où c'est
chose possible à la créature.
Enfin, nous sommes « enfants de Dieu », et nos cœurs
peuvent s'épanouir dans l'amour filial, la confiance et la joie.
Les vertus surnaturelles sont des puissances d'agir dont la
grâce sanctifiante pénètre les facultés de notre âme. Elles ne
l68 EDMOND GRIN
sont donc ni innées ni acquises, comme celles de la nature.
Ces vertus sont de deux sortes : les vertus théologales : foi,
espérance et charité, dont l'objet est Dieu et notre fin der-
nière ; et les vertus morales : prudence, justice, force et
tempérance, qui concernent l'usage des biens créés.
La grâce actuelle peut être définie ; un secours intérieur sur-
naturel et passager que Dieu nous donne pour notre salut.
Suivant le rôle qu'elle joue, cette grâce est dite excitante ou
adjuvante, médicinale ou élevante, efiicace ou suffisante. Mais,
de toute façon, elle nous est nécessaire. Les Pélagiens le nient,
prétendant orgueilleusement que la volonté libre se suffit à
elle-même. Les Luthériens affirment, eux, que la nature est
toute corrompue et que, sans la grâce, elle n'est capable que
de péché. L'Eglise dit ; ni Pelage, ni Luther. Et le principal
de sa doctrine tient dans les quatre propositions suivantes :
1. L'homme peut, sans le secours de la grâce, faire des
actions moralement bonnes.
2. L'homme, sans la grâce, est absolument incapable d'ac-
complir aucun acte salutaire. C'est là, disent les théologiens
catholiques, un dogme fondamental de la foi chrétienne, qui
atteste nettement la disproportion absolue de la nature au
surnaturel.
3. Il est probable que les justes n'ont pas besoin d'une grâce
actuelle pour chacun de leurs actes surnaturels. La grâce sanc-
tifiante et les vertus infuses qu'ils ont en eux suffisent, semble-
t-il, à surnaturaliser leurs actes.
4. Enfin, la grâce est donnée à tous, A tous les justes, dans
l'occasion favorable, pour leur permettre d'éviter le péché
mortel. A tous les pécheurs Dieu donne, à tel moment de
leur vie, les grâces qui peuvent les conduire au salut, s'ils sont
fidèles. Mais, même sous l'action de la grâce, nous demeurons
libres ; libres d'y consentir, libres de la refuser. Grâce et libre
arbitre sont donc deux vérités de foi, que l'Eglise garde jalou-
sement. Comment elles s'harmonisent pratiquement dans le
secret des âmes, mystère ! Tout au plus ce point peut-il être
éclairé par une analogie. Considérons ce qui se passe quand
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 169
deux causes sont subordonnées pour produire le même effet :
Quand j'écris, par exemple, je puis également dire que mon
porte-plume fait tout le travail, et que ma main, elle aussi, à
sa façon, fait tout le travail. La plume agit à sa manière. J'agis
à la mienne — qui n'est pas du même ordre. Une cause ins-
trumentale collabore avec une cause principale. Et cependant
cette cause instrumentale n'est pas gênée pour agir selon sa
nature.
Par analogie on peut fort bien concevoir, dit la théolo-
gie catholique, que l'homme agisse selon sa nature, sous la
motion divine. Le « comment » demeure pour nous un mys-
tère, c'est vrai. Mais ce mystère n'est autre que celui de la
coexistence du fini et de l'infini. A ce propos, il est sage de
suivre le conseil de Bossuet : « Tenir fortement les deux bouts
de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu, par où
l'enchaînement se continue ».
Le mérite ^'^
« Les hommes », dit le concile de Trente, « étant justifiés,
soit qu'ils aient toujours conservé la grâce reçue, soit qu'ils
l'aient recouvrée après l'avoir perdue, il faut leur proposer ces
paroles de l'apôtre : « Appliquez-vous de plus en plus aux bon-
nes œuvres, sachant que votre travail ne sera pas sans fruit
devant le Seigneur ; car Dieu n'est point injuste pour oublier
vos bonnes œuvres et l'amour que vous avez fait paraître
pour son nom» (^\.. « On doit croire », ajoute le décret du con-
cile, « qu'il ne manque rien à ceux qui sont justifiés pour avoir,
par ces bonnes œuvres qui sont faites en Dieu, pleinement
satisfait à la loi divine selon l'état de la vie présente et avoir
véritablement mérité la vie éternelle qu'ils obtiendront en son
temps, pourvu toutefois qu'ils meurent en état de grâce. »
(i) Concile de Trente, Session VI, can. 16. Denzingeh, p. 293, 294. Cf. Mori-
NEAU, onvr. cité, p. 222 ss. Le caractère volontairement schématique de l'exposé
qui va suivre a enlevé à la notion de mérite ce qu'elle a de vivant pour un ca-
tholique romain. Nous sommes le premier à le regretter. — (2) / Cor, xv, 58 ;
Hébr. VI, 10.
lyo EDMOND GRIN
Est-ce alors que la justice de l'homme soit sa justice pro-
pre ? Non pas, dit le décret. Nous n'excluons pas la justice de
Dieu, Car la justice appelée notre justice, parce qu'inhérente
en nous, « c'est aussi celle de Dieu, parce que Dieu la répand
en nous par le mérite du Christ »... Loin de nous, donc, la
pensée de nous glorifier en nous-mêmes ! Nous ne nous glori-
fions que dans le Seigneur, « dont la bonté est si grande envers
tous les hommes qu'il veut que les dons qu'il leur fait soient
leurs mérites ».
En s'exprimant comme nous venons de le rappeler, le con-
cile de Trente s'en tient fidèlement à la doctrine de saint Tho-
mas, et à certains points de celle de saint Augustin. Dans son
traité de La Grâce, l'auteur de la Somme s'efforce de prouver
que grâce divine et mérite humain ne sont pas des notions
contradictoires. Dans ce but, il attire l'attention de ses lec-
teurs avant tout sur l'ordre établi par Dieu, ordre qui veut que
nous obtenions «par nos propres opérations, et comme une
récompense, la fin surnaturelle en vue de laquelle [Dieu] nous
a pourvus des facultés naturelles et surnaturelles nécessaires ».
Cela étant, la cause première de nos mérites, c'est cette ordi-
nation divine. Notre libre arbitre n'en est que la cause se-
conde. Mais, comme l'a toujours enseigné saint Thomas, la
cause seconde possède bel et bien, suivant son mode, une
efficacité réelle, et nos mérites sont donc vraiment nôtres ^^K
Avec un accent différent, ce langage était déjà celui de saint
Augustin : « Quand Dieu couronne nos mérites, il ne cou-
ronne que ses dons ; car seule la grâce crée des mérites, et
aucun mérite ne peut la précéder », a-t-il dit souvent ^^\ Ou
ceci encore : « Aucune espèce de mérite humain ne précède
la grâce, mais la grâce de Dieu mérite d'être augmentée, et,
après avoir été augmentée, elle mérite aussi d'être accomplie.
Dans tout cela la volonté accompagne la grâce, mais ne la
conduit pas... C'est ainsi que le mérite même de l'homme
est une grâce imméritée, et personne ne mérite de recevoir
(i) Somme théologique. Ed. de la Revue des Jeunes. La Grâce, p. 300 s. et
289 ss. — (2) De gratta et libero arbitrio, 15.
LA NOTION PROTESTANTE DES * ŒUVRES » 171
quoi que ce soit de bon du Père des lumières..., sinon (s'il
reçoit ce qu'il ne mérite pas. »^')
Essayons de préciser quelque peu cette notion de mérite
humain.
D'abord la définition du mérite. Théologiquement parlant,
dit Morineau ^^^ une action méritoire « est une bonne action
faite avec le secours de la grâce et digne de récompense sur-
naturelle ». A relever que toutes les bonnes actions ne sont jpas
méritoires. En effet, il peut y avoir de bonnes actions natu-
relles, puisque la nature de l'homme n'est pas corrompue ; et
il peut y avoir aussi de bonnes actions surnaturelles ne rem-
plissant pas les conditions voulues pour être méritoires.
La théologie catholique distingue, on le sait, deux espèces de
mérites :
a) Le mérite de stricte justice, ou de condignité (meritum de
condigno). Dans certaines conditions, les bonnes actions sont
strictement méritoires, c'est-à-dire que « Dieu est tenu en
justice de leur donner une récompense surnaturelle », d'une
part à cause de la promesse qu'il en a faite, d'autre part à cause
de la valeur même de l'action qui peut être dite divine.
Analogie : L'ouvrier, engagé à telles conditions, mérite plei-
nement son salaire. Il y a droit. Le lui refuser serait une in-
justice. Le patron est lié envers lui. De même Dieu envers
nous <3).
b) Le mérite de convenance (meritum de congruoj. Une
action faite avec le secours de la grâce actuelle, mais à la-
quelle il manque quelque chose pour qu'elle soit strictement
méritoire, peut cependant être telle « qu'il est à croire que
Dieu en tiendra compte », alors même qu'il n'y est pas obligé.
Analogie : Un pauvre rapporte à un riche un portefeuille
perdu. Le riche n'est pas tenu de le récompenser. Mais la
bonne action constitue pourtant un titre à la bienveillance ou
à la générosité. Ce mérite-là compte dans les relations humai-
(i) Epist. 186, 10. — (2) Oavr. cité, p. 243 ss. — (3) Cf. Ecdesia, Paris,
1928, p. 128.
172 EDMOND CRIN
nés. Il compte encore davantage, nous dit-on, dans nos rela-
tions avec le Dieu très bon ^^K
Disons un mot, maintenant, des conditions du mérite.
Pour qu'il y ait mérite, il faut :
qu'il y ait eu une promesse de récompense faite par 'Dieu.
En effet. Dieu est le M^tre de toutes choses. Par conséquent
il ne peut être obligé envers ses créatures que s'il s'est lui-même
librement obligé envers celles-ci par une promesse formelle ;
que celui qui a accompli l'œuvre méritoire soit encore sur
la terre — après cette vie, en effet, nul ne peut plus mériter j
que l'homme soit en état de grâce. Seule la grâce sanctifiante
fait de cet homme un membre vivant du corps mystique du
Christ, un fils adoptif de Dieu. Ainsi seulement les œuvres
de cet homme acquièrent une valeur en quelque sorte propor-
tionnée à la récompense infinie ;
que l'œuvre soit accomplie librement ;
qu'elle soit moralement bonne ;
enfin, qu'elle soit agréable à Dieu <*^,
Si donc ces six conditions au moins sont remplies, la bonne
œuvre est strictement méritoire. Si une seule de ces conditions
fait défaut, la bonne œuvre ne peut plus prétendre absolument
à la valeur de mérite. Elle peut tout au plus mériter de congruo.
Par exemple, dans le livre des Actes des Apôtres (x, 4), nous
voyons un homme qui a mérité de congruo, par ses bonnes
œuvres, les miracles opérés pour l'amener à la conversion :
"Uznge qui apparaît à Corneille lui dit : « Tes prières et tes
aumônes sont montées en souvenir devant Dieu ».
Ajoutons que le mérite d'une œuvre est plus ou moins
grand suivant le but qu'on se propose, le degré de grâce sanc-
tifiante que l'on possède et la difficulté de l'œuvre. (Plus elle
est difficile, plus elle exige d'amour pour Dieu.)
Pour terminer, examinons le résultat des mérites.
Les œuvres strictement méritoires valent à l'homme un ac-
(i) Ibid., p. 128. — (2) MoRiNEAu, ouvr. cité, p. 244.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 173
croissement de grâce sanctifiante et, par là, la possibilité d'a-
voir plus de mérite ; en outre, en cas de bonne mort, un ac-
croissement de gloire, au ciel ; enfin, de nouvelles grâces ac-
tuelles, qui nous donnent des moyens plus nombreux de faire
des actes méritoires ('\
A lire cet énoncé, il semble que la grande place revienne à
Dieu dans l'œuvre du salut. Le second concile d'Orange (529)
n'a-t-il pas déclaré nettement : « Une récompense est due aux
bonnes œuvres quand elles ont été accomplies. Mais la grâce,
qui n'est pas due, doit précéder pour que de semblables
œuvres puissent être accomplies » (*^. Et pourtant, commen-
tant ce décret, le théologien Morineau écrit : « L'homme juste
mérite vraiment la vie éternelle, car ses œuvres ont, d'une cer-
taine façon, une valeur égale à celle de la récompense méritée ^^K.
Les bonnes œuvres sont en effet les œuvres de l'homme juste
parce qu'il les accomplit ; mais elles sont en même temps les
œuvres de Jésus-Christ dont l'homme juste est un membre
vivant... Les justes doivent s'estimer serviteurs inutiles, non
pas en ce sens que leurs bonnes œuvres ne sont pas méritoires ;
mais en ce sens que seule la grâce de Dieu les rend capables de
les vouloir et de les accompUr » ^*K
Après des affirmations comme celles que nous avons rap-
pelées, n'est-on pas en droit de dire que l'Eglise romaine di-
minue la part totale de Dieu dans l'œuvre du salut ? Cela nous
paraît incontestable. Au reste ce fut précisément là une des
essentielles raisons d'être de la protestation des Réformateurs.
III. Les arguments des Réformateurs.
Faute de temps, nous nous bornerons à rappeler ici avant
tout le point de vue de Luther. Nous signalerons aussi, mais
plus brièvement, les arguments de Calvin et de Farel. Notre
désir n'est pas — nous l'avons dit — de fixer un point d'his-
(I) Morineau, ouvr. cité, p. 345« — (*) Denzingek, p. 89; Can. 18. —
(3) C'est nous qui soulignons. — (4) Morineau, oavr. cité, p. 246.
174 EDMOND GRIN
toire. Nous voudrions établir que la notion d'œuvre que nous
exposerons pour finir est bien la notion protestante, d'une
part, parce qu'elle repose d'aplomb sur les données de l'Evan-
gile, d'autre part, parce qu'elle est conforme à l'enseigne-
ment des chefs de la Réforme.
Relativement à Luther, nous nous en tiendrons surtout au
traité de La liberté chrétienne et au Sermon sur les bonnes
œuvres (1520) ^^\ Pour Calvin, il nous suffira de citer l'Institu-
tion. Pour Farel, tel fragment des Actes de la dispute de Lausanne.
Il importe de le souligner, en s'attaquant aux œuvres pies
et aux mérites, les Réformateurs n'entendent pas seulement
s'élever contre les abus d'une certaine pratique. Ils s'attaquent
à la doctrine catholique elle-même. Et cela, aussi bien pour des
motifs d'ordre dogmatique que pour des motifs d'ordre moral.
Les motifs d'ordre dogmatique, c'est une certitude, fondée
sur l'Ecriture ; L'homme, conçu dans l'iniquité, « mauvais
arbre», ne peut faire que le mal ^^'^ Corrompu, il est incapable
d'accomplir une seule « œuvre bonne ». Il peut vouloir le bien, y
tendre de toutes ses forces, comme l'a dit saint Paul dans le
chapitre vii de l'épître aux Romains. Le réaliser absolument,
non pas ^^K Certes la loi prescrit toute la justice. Et les obser-
vateurs fidèles de la loi pourraient être justifiés devant Dieu.
Mais l'homme, déchu, est incapable d'observer fidèlement la
loi. Cela est vrai, même de l'homme régénéré, même de
l'homme conduit par la vertu de l'Esprit. Oui, même en celui-
là, toute œuvre « bonne » est entachée de quelque « macule », et
si Dieu voulait la juger « à la rigueur », de cette œuvre, il n'ac-
cepterait rien ^'^K
Mais il ne sufi&t pas aux Réformateurs de s'attaquer au
dogme. Ils s'attaquent aussi à la morale qui en découle — au
(i) Désireux de permettre au lecteur de recourir facilement au texte de Luther,
nous avons fait nos citations d'après l'excellent ouvrage de H. Strohl, La substance
de l'Evangile selon Luther. Ed. La Cause, 1934. — (2) Farel dans : La Dispute de
Lausanne (octobre 1536). VIIP Cahier de la Faculté de théologie de l'Univer-
sité de Lausanne, 1936, p. 55. — (3) H. Stbohl, ouvr, cité, p. 38, cf. aussi
p. 68. — (4) A. Gœhler, Calvins Lehre von der Heiligung. Mtinchen, 1934, p. 89
et 90.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 175
cœur même de la morale catholique^ à la lutte acharnée qu'elle
préconise — cet effort continuel de l'homme pour acquérir la
justice.
En effet le sens religieux de Luther était blessé, profondé-
ment, par l'espèce d'inanition spirituelle résultant de ce sys-
tème d'œuvres prescrites et de mérites, qui permettait au chré-
tien de faire valoir des droits vis-à-vis de Dieu.
« Méfiez- vous », dit-il dans le Sermon sur les bonnes œuvres, « de
ceux qui veulent se rendre Dieu favorable..., qui traitent Dieu
comme un brocanteur auquel il faut acheter sa grâce... On
entend aujourd'hui par œuvres du premier commandement :
chanter, faire des oraisons, célébrer des cultes, fonder et orner
des églises, des autels, des couvents, accumuler des cloches,
des pierreries, des vêtements liturgiques, entreprendre des
pèlerinages... Si toutes ces choses sont faites avec l'idée
qu'elles plaisent à Dieu, elles sont louables, non en soi, mais
à cause de l'idée qui les inspire. Mais, si nous doutons que
Dieu est bienveillant à notre égard et si nous avons la pré-
tention de lui devenir agréables par nos œuvres, nous n'ho-
norons pas réellement Dieu, mais nous nous cherchons nous-
mêmes. C'est la raison pour laquelle j'ai souvent parlé contre
toute cette pompe. Il est clair comme le jour qu'entre mille
il n'y en a pas un qui ne s'imagine pas acquérir par toutes ces
œuvres la bienveillance de Dieu. Ainsi tout cela n'est qu'un
commerce. Dieu n'en veut rien savoir, lui qui a offert sa grâce
gratuitement et qui veut que l'on commence par avoir con-
fiance en lui et que l'on accomplisse toutes les œuvres sous
l'impulsion de cette confiance ^'^. » La vie chrétienne doit
avant tout être désintéressée» Chez les enfants de Dieu, « l'a-
mour filial exclut l'intérêt mercenaire ». Ils ne cherchent aucune
récompense. Dieu veut être servi uniquement pour lui-même,
par respect pour son honneur... ^^^
Ainsi donc, si Luther combat contre les œuvres, c'est parce
que du point de vue dogmatique la doctrine du mérite hu-
(i) H. Strohl, ottvr. cité, p. 106, 107. — (2) R. Will, La liberté chrétienne.
Etude sur le principe de la piété chez Luther. Strasbourg, 1922, p. 272.
176 EDMOND CRIN
main atténue la gravité du péché. Et du point de vue moral,
c'est parce que, par une certaine conception des œuvres, l'hon-
neur de Dieu est atteint. A quoi il faut ajouter un autre motif
encore : avec cette même conception des œuvres, l'homme court
un réel danger, le danger d'hypocrisie, de formalisme sans
âme : « Vivre dans les temples, se mêler aux saintes cérémo-
nies, aller en pèlerinage, faire des oraisons, jeûner, s'abste-
nir de certains mets, toutes ces œuvres... dont le corps est
capable n'ont aucune vertu, puisque les méchants peuvent les
accomplir et les hypocrites les imiter » ^^K Ces œuvres, arti-
fice de Satan le plus souvent : autant de façons de nous fuir
nous-même, d'échapper à ce qui est notre première tâche ! En
effet, au lieu de lutter contre notre orgueil, par exemple —
œuvre de toute la vie, pour le chrétien — nous préférons nous
exercer dans des œuvres plus faciles, pour nous dispenser de
notre devoir réel ^^K
Luther ne se lasse pas de proclamer que la foi en Christ est
un trésor incomparable, parce qu'elle porte avec soi la déli-
vrance. Et, parmi les tyrannies dont est délivré celui qui a reçu
le salut de la miséricorde divine, il y a la Loi. Seulement, non
pas la loi morale comme telle — ainsi que les adversaires de
Luther l'ont souvent répété à tort — , mais bien la loi morale
dans sa forme juridique, qui, entourée de menaces et de pro-
messes, ne peut que provoquer un accomplissement intéressé
des commandements divins.
Luther ne combat donc pas les œuvres en elles-mêmes. Il
les déclare au contraire nécessaires, et cela pour deux raisons :
d'abord le chrétien vit dans un corps, dont il doit être le
maître ; ensuite le chrétien vit au milieu d'autres hommes,
dont il est solidaire. Le chrétien fera donc des œuvres, d'une
part pour mater le corps (jeûnes, veilles, travail, etc.), et
d'autre part pour servir le prochain. Les œuvres sont donc
remises à leur vraie place. Et par là Luther proteste contre
le rétr écissement imposé à la notion des œuvres. Pourquoi bor-
(i) H. Strohl, ouvr. cité, p. 65. — (2) Ibid,, p. 118.
LA NOTION PROTESTANTE DES «ŒUVRES* 177
ner le domaine dans lequel nous sommes appelés à servir
Dieu? Pourquoi le limiter, ce domaine, aux prières, aux au-
mônes, aux jeûnes ordonnés par l'Eglise ? « Je fais toujours
ce qui plaît à Dieu », disait le Christ (Jean viii, 29). « Il était
donc sûr », écrit Luther, « de lui plaire aussi quand il mangeait,
buvait et dormait »('>.
La première de toutes les bonnes œuvres — selon le mot
de Jésus lui-même — c'est la foi en Christ. Pensons à la parole
Jean vi, 28 : « C'est l'œuvre bonne et divine de croire en Celui
que Dieu a envoyé ». Voici une comparaison parlante : en ce
qui concerne notre corps, il faut que d'abord la santé soit
rétablie, et ensuite les membres pourront faire leur travail ^^K
De même de notre cœur, il faut d'abord que la foi le rem-
plisse, et alors cette foi commandera les œuvres, tout comme
leur maître-ouvrier.
Quand des époux s'aiment sincèrement, ont-ils besoin d'être
renseignés sur la manière dont ils doivent se comporter l'un
vis-à-vis de l'autre ? sur ce qu'ils doivent se dire ou ne pas se
dire, faire ou ne pas faire ? Non : le cœur le leur dicte... De
même, un chrétien que la foi unit à Dieu sait tout ce qu'il a à
faire, et il a l'élan nécessaire pour le faire... « Il ne songe pas à
accumuler des mérites, mais c'est une joie pour lui de faire
plaisir à Dieu » (3).
« Crois », aimait à répéter Luther, « et tu feras tout par toi-
même »(4), Il est vain de vouloir imposer à l'homme régénéré
telle ou telle bonne œuvre. Autant commander à l'eau de
couler I L'homme régénéré par la grâce fait nécessairement le
bien. Mais il y a nécessité et nécessité. Il y a la nécessité
légale — celle du catholicisme — asservissante contrainte. Il y
a la nécessité gratuite — celle de l'Evangile — nécessité
toute spontanée, résultat d'un dynamisme intérieur. Cette
nécessité interne, toute spirituelle, oblige le chrétien à
accomplir des actions conformes à sa propre nature, à sa
personnalité régénérée, qui est l'œuvre de Dieu.
(i) Ibid., p. 103. — (2) Ibid., p. 108. — (3) Ibid., p. 113, 114. — (4) R.
Wni, oavr. cité, p. 258.
lyS EDMOND GRIN
Après tout ce que nous venons de rappeler, il nous est loi-
sible de conclure ; La polémique de Luther contre les œuvres
n'est en aucune façon une mise à l'écart de la morale. C'est
bien plutôt la lutte contre un certain type de religion et un
certain type de morale. A une conception égocentrique des
œuvres, Luther oppose une conception nettement théocen-
trique. En effet, pour lui, la foi et les œuvres qui en découlent
sont l'expression même de l'œuvre de Dieu en nous.
On a souvent présenté le point de vue de Luther comme si,
pour lui, la foi était un autre chemin que les œuvres pour
gagner la miséricorde de Dieu. Erreur totale I Si la foi est une
autre manière de plaire à Dieu — meilleure — elle devient
une œuvre et, à proprement parler, c'en est fait du salut gra-
tuit. Faire de la foi — exclusivement — une condition de la
grâce de Dieu, donc un moyen d'apaiser un Dieu courroucé,
un moyen aussi d'arriver à la paix intérieure, c'est nous ra-
mener en plein à la religion des œuvres, donc à la religion
mercenaire. La foi prend tout simplement la place des mérites.
En sommes-nous beaucoup plus avancés, spirituellement ?
Si nous ne faisons erreur, dans sa dernière théologie Mélanch-
thon a adopté un point de vue assez nettement égocentrique,
relativement à la foi. Pour lui elle est — uniquement — con-
dition du salut. C'est un incontestable retour en arrière par rap-
port à Luther. Retour en arrière qui s'explique, en partie,par
le fait qu'il y a chez Luther, croyons-nous, deux sens donnés au
mot foi ^'^ Un sens extérieur, d'abord, si l'on peut ainsi dire :
la foi est pour lui une des fonctions psychologiques de l'être
humain — pour exprimer la chose en langage moderne — elle
est l'organe par lequel l'homme va au-devant de la grâce de
Dieu, la main, si l'on veut, avec laquelle il saisit cette grâce.
C'est de la foi envisagée sous cet angle-là que le Réformateur
pouvait dire : « Il n'y a pas d'autre moyen pour entrer en rap-
port avec Dieu que la foi ».
(i) A ce propos, on lira avec profit l'article très suggestif du professeur
R. Bring, de Lund : « Glaube und Werke », dans la Zeitschrift fUr System. Théolo-
gie, U XII, 1934-35/ P' 498 ss.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 179
Mais Luther va beaucoup plus profond. Pour lui, la foi
n'est pas seulement un des côtés, une des faces de notre rela-
tion avec Dieu. La foi est cette relation même, si Ton peut
ainsi dire. Dans la préface de Tépître aux Romains (1523), il
déclare ^'h «...La vraie foi est une œuvre de Dieu en nous, qui
nous transforme et nous régénère par la force de Dieu, qui
tue le vieil Adam, qui fait de nous des hommes dont le cœur et
toutes les facultés sont totalement changés par la force du
Saint-Esprit. Oh! c'est une chose vivante, agissante, active,
puissante que la foi, et il est impossible qu'elle n'opère pas
sans cesse le bien » ^^^ Et ailleurs : « Dieu seul peut éveiller
la foi, ...quand et où II le veut, selon son bon vouloir » ^3).
Dans ce sens-là, le sujet de la foi, c'est Dieu lui-même, inau-
gurant lui-même avec l'homme une relation toute nouvelle,
par laquelle l'homme devient comme la propriété de son Dieu.
Dieu, par la foi, nous fait part de son amour, et cela entraîne
une tout autre attitude de l'homme à l'égard de son prochain.
C'est à cause de cet aspect-là de la foi que Luther pouvait
dire dans le Grand Catéchisme : «Dieu et la foi ne font qu'un »(+•.
Nous serons plus bref — nous l'avons dit — relativement à
Calvin. Une comparaison minutieuse de l'attitude des deux
grands Réformateurs, dans la question des œuvres, nous en-
traînerait très loin. Au surplus, elle n'aurait guère d'utilité pour
notre propos. Il nous suffira de montrer que, sur le point qui
nous occupe, les deux théologiens sont en parfait accord.
Nous l'avons relevé un peu plus haut, Luther donnait en
tout cas deux sens au mot foi. En feuilletant la seule Institu-
tion, on peut faire une remarque analogue concernant Calvin.
Pour le réformateur de Genève, la foi présente une face exté-
rieure. En ce sens-là elle est, comme pour Luther, une fonc-
(0 H. Strohl, onvr. cité, p. 215. — (*) Jbid., p. 265. Cf. R. Seebehg, Lehr-
buch der Dogmengeschichte, Bd. IV, i : Die Lehre Luthers, p. 116, 117. —
(3) H. Strohl, oavr. cité, p. 22. — (4) Ed. W., t. XXX, i, p. 133.
l8o EDMOND GRIN
tion psychologique, une main spirituelle servant à appréhen-
der la grâce de Dieu. Comme telle, elle peut être définie: une
connaissance (''. Connaissance d'un ordre spécial, assurément.
Il ne s'agit pas là d'une appréhension «telle qu'ont les hommes
des choses qui sont submises à leur sens ». La connaissance de
la foi «surmonte tellement tout sens humain, qu'il faut que l'es-
prit monte pardessus soy, pour atteindre à icelle». Et, même
parvenu à ce degré-là, l'esprit ne comprend pas ce qu'il entend.
Comme le dit saint Paul {II Cor, v, 6, 7), les choses que nous
saisissons par la foi sont cachées à notre vue. Ce qui revient à
dire que la foi est certitude plus encore qu'appréhension. Et
pourtant, en un certain sens, elle est appréhension.
Mais, comme pour le docteur de Wittemberg, il faut aller
plus profond. Calvin, en effet, envisage la foi sous une autre
face encore, qui est essentielle : sa face théocentrique. Dans
ce sens-là, la foi est une action de Dieu en nous, le « principal
chef-d'œuvre » de l'Esprit dans notre cœur (^). Sur ce point-là,
dit Calvin, il y a plus d'une erreur à redresser. Dans les écoles
de théologie on enseigne que Dieu est l'objet de la foi. C'est
« esgarer les povres âmes en spéculations volages » ^3). Dieu
est bien plutôt l'auteur, le sujet de la foi. « Car, puisque Dieu
habite en une lumière inaccessible, il est requis que Christ
vienne au-devant de nous, pour nous y guider » ('^\ Action de
Dieu en nous, la foi « possède Christ » et a pour résultat immé-
diat un renouvellement de vie ^s). Et les deux faces de la foi,
selon Calvin, nous paraissent envisagées dans cette défini-
tion-ci, que le Réformateur considère comme pleine et en-
tière : « Une ferme et certaine cognoissance de la bonne vo-
lonté de Dieu envers nous, laquelle, estant fondée sur la pro-
messe gratuite donnée en Jésus- Christ, est révélée à nostre
entendement et scellée en nostre cœur par le sainct Esprit » ^^^
On se tromperait totalement — le parallélisme entre les
deux hommes se poursuit — en faisant de la foi, pour Calvin,
(i) Institution chrétienne, III, 2, 14. — (2) Ibid., III, i, 4. — (3) Ibid., III,
2, I. — (4) Ibid., III, 2, I. — (s) Ibid., III, 3, I. — (6) Ibid., III, 2, 7.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » i8l
une sorte de succédané des œuvres. Ce serait rétablir, sous
une autre forme, la notion de mérite humain. Or, cette notion-
là, TEvangile ne la connaît pas. Sur ce point Calvin est caté-
gorique. Sans doute l'apôtre Paul déclare que la foi d'Abra-
ham lui fut imputée à justice. Mais encore convient-il de bien
entendre ce passage. Pour l'écrivain sacré, le patriarche a été
déclaré juste non pas à cause de sa foi, mais seulement pour
avoir accepté « la miséricorde qui luy estoit offerte par la pro-
messe » ('^. Par conséquent, en justifiant l'homme. Dieu n'a
égard à aucun mérite quelconque.
En effet, comment notre foi pourrait-elle nous justifier par
sa vertu propre? Elle est toujours « débile et imparfaite ». Elle
ne pourrait donc avoir qu'un résultat partiel. « Et ainsi la jus-
tice ne serait qu'à demy, pour nous donner quelque loppin de
salut » (^>. Or l'homme, totalement perdu, a besoin d'être
sauvé totalement. Et cela. Dieu seul peut le faire. Aussi bien
est-ce lui seul qui justifie. Tous nos efforts à nous, pour ac-
quérir le salut, aboutissent au néant.
Plusieurs prétendent que la justice de la foi et la justice des
œuvres doivent se compléter mutuellement. A ce compromis,
très dangereux, de la doctrine catholique, Calvin répond caté-
goriquement : Impossible I « La justice de foy diffère tellement
de celle des œuvres, que si l'une est establie, l'autre est ren-
versée » ^3). En effet, s'il demeure « quelque goutte de justice »
seulement en nos œuvres, nous avons motif de nous glorifier.
Et par-là la gloire de Dieu est ternie ! « C'est donc une folle
fantasie de penser que la justice consiste en la foy et aux
œuvres ensemble » ^*K
Calvin oppose donc nettement la justice de la foi à la justice
des œuvres. Pour lui, il ne saurait y avoir de justification par
les œuvres. Tout au plus peut-on parler d'une justification des
œuvres* Mais, pour le comprendre, il nous faut remonter un
peu plus haut.
A proprement parler, le réformateur de Genève distingue
(I) Ibid., m, II, 6. — (2) Ibid., III, ii, 7. (3) Ibid., III, 11, 13. — (4) Ibid.,
III, II, 13.
l82 EDMOND GRIN
deux sortes de justification : celle de l'homme naturel, et celle
de l'homme nouveau. La première est un « pardon général »,
par lequel Dieu nous « reçoit à merci », nous retire « de la
damnation en laquelle nous avons esté » ('\ Cette justifica-
tion-là ne saurait être attribuée à la valeur des œuvres de
l'homme naturel : elles ne méritent que châtiment et punition.
Non, elle est le résultat de la seule bonté de Dieu. — La justifi-
cation de l'homme nouveau, c'est le pardon partiel, et sans
cesse renouvelé, accordé par Dieu au chrétien qui a péché et
s'est éloigné de son Père. Cette seconde espèce de justifica-
tion ne dépend pas, elle non plus, de la dignité des œuvres
humaines : cette dignité, si elle existe, n'est jamais que frag-
mentaire. Sans doute Dieu « reconnaît » et « approuve » les
biens qu'il a mis dans l'homme régénéré. Il ne peut pas se
« renoncer », se renier lui-même (^^. Mais ces biens sont in-
suffisants, toujours, à produire notre justification. Là encore,
à l'origine du pardon, il n'y a que la pure grâce de Dieu.
Donc, qu'il s'agisse de l'homme naturel ou qu'il s'agisse de
l'homme nouveau, la nature de la justification n'est en rien
modifiée.
Pour l'homme naturel — cela est évident — ses œuvres,
mauvaises, ne peuvent aucunement entrer en ligne de compte.
Pour l'homme qui est « né de nouveau », il n'en va pas tout à
fait de même. Ses œuvres bonnes, imparfaites, ne peuvent
constituer aucun mérite. Mais Dieu, qui a inspiré ces œuvres,
veut bien ne pas tenir compte de leur imperfection. Si l'on
préfère. Il veut bien, dans sa miséricorde, les considérer
comme justes, tout comme II fait de leur auteur. « Voyla di-je
en somme comme, outre nos personnes, nous sommes aussi
justifiés en ce que nous faisons, c'est-à-dire Dieu nous tient
pour justes et nos œuvres pareillement » ^^K
On est donc fondé à dire que, s'il est tout à fait impossible de
parler d'une justification par les œuvres, on peut, en plein ac-
(») A. Gœhlee, ouvr. cité, p. 94, cf. note i. — (2) A. Gœhler, ouvr. cité,
p. 94, 95. — (3) Cité par A. Gœhleb, ouvr. dté, p. 95, note 2.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 183
cord avec l'Ecriture^ parler chez Calvin d'une justification des
œuvres du croyant. Ces œuvres, elles sont « réputées bonnes »
comme s'il n'y avait rien à redire, parce que « ce bon Père
pardonne les taches et macules dont elles sont souillées » ('\ Il
est donc possible d'accorder « qu'il y a portion de justice aux
œuvres » ; plus encore « qu'elles sont approuvées de Dieu » ;
mais à une condition : qu'il nous souvienne toujours « sur
quoy la justice d'icelles est fondée » ^^K Jamais le terme
« loyer » (= récompense) utilisé par l'Ecriture {Matth, v, 12,
Luc VI, 23) ^3^ , ne doit nous induire à considérer nos œuvres
comme la cause de notre salut. Car le Royaume des cieux
n'est pas « salaire de serviteurs » ; il est « héritage d'enfans ».
Seuls en jouiront, par conséquent, ceux que Dieu aura adop-
tés pour ses fils. Et la seule raison de cette « jouissance » sera
précisément cette divine adoption (■*).
Quant à la relation entre la foi et les œuvres, nous pouvons
nous dispenser d'y insister, tellement Calvin est net sur ce
point. C'est absolument la façon de voir de Luther. Les
œuvres découlent de la foi, tout comme un ruisseau d'une
source. « La seule foi est la racine de toutes bonnes œuvres »,
écrit Calvin ^s). Et comme la foi, nous l'avons vu, est un don
de Dieu, nos « œuvres », cela va de soi, ne sont pas notre
bien, mais celui de Dieu. Autrement dit, toutes bonnes
œuvres sont fruits de la divine grâce ^^\
En cette année jubilaire, nous nous en voudrions de ne pas
compléter les afi&rmations de Luther et de Calvin par celles
du vaillant champion de la Dispute de Lausanne, Guillaume
Farel. Le terme compléter est au reste mal choisi. Les décla-
rations de Farel, dans cet admirable exposé à l'usage du
(i) Institution, III, 17, 5 ; cf. III, 15, 4. — (2) Ibid., III, 17, 10. — (3) « Votre
récompense sera grande dans le ciel. » — (4) Imtitation, III, 18, 2. — (s) Ibid.,
IV, 13, 20. — (6) Ibid., II, 3, 13.
184 EDMOND GRIN
peuple, sont absolument conformes à ce que nous avons vu
jusqu'ici. Aussi pourrons-nous être très bref.
« En l'affaire de la foi », dit Farel, « il faut tenir le droit che-
min, sans incliner ni à droite ni à gauche » ^'\
Les uns « faillent » de ce côté-ci : Sentant leur impuissance
à faire la volonté de Dieu, ils cèdent au désespoir et s'adon-
nent à toute espèce d'iniquité. Les autres croient fermement
être agréables à Dieu par leurs œuvres. Aussi mettent-ils leur
confiance en ces œuvres, s'imaginant avoir, par elles, mé-
rité leur pardon. Comme si Dieu pouvait être « tenu » à
l'égard de ses créatures î Comme si pareille attitude pouvait
être autre chose qu'hypocrisie et abomination devant Dieu!
D'autres enfin disent avoir la foi en Jésus. Mais, comme leur vie
est mauvaise, méchante, « ils renient de fait ce qu'en paroles
ils confessent tenir ».
Les seuls qui marchent droitement et selon Dieu sont ceux
qui ne perdent pas courage à cause de leur impuissance et de
leurs péchés. Ils ne recourent ni à leur propre justice, ni à la
pratique des œuvres. Leur unique recours est dans la bonté et
la miséricorde de Dieu. Leur confiance, ils la mettent « dans
la justice, la sainteté, pureté et innocence de Jésus, dans ce
qu'il a souffert pour nous », La grâce, ils l'attendent de la mi-
séricorde divine. Mais leur foi en Jésus n'est point une foi
oisive. Ils ne demeurent pas là sans rien faire, comme aban-
donnés « dans la fange ». Ils ont compris le sens profond des
déclarations apostoliques {Eph. 11, 10). « Créés en Jésus-Christ
pour les bonnes œuvres que Dieu a apprêtées », ils savent que
ces œuvres ne précèdent point la foi, ni la justification par la
foi. Elles ne peuvent que la suivre, comme un fleuve découle
de sa source. En effet, par la foi « nous sommes insérés et
plantés en Jésus, qui est la vraie vigne, et de là viennent les
bonnes œuvres comme de la racine ».
Mais il est temps de quitter le passé pour le présent. Quelle
(i) La Dispute de Lausanne, p. 58 et 59. Cf. aussi : Snmmaire et briefue dé-
claration, 1525 (éd. A. Piaget), ch. XXI : « Des bonnes œuvres ».
LA NOTION PROTESTANTE DES o ŒUVRES » 185
peut être, et quelle doit être pour nous, fils de l'Evangile et
fils de la Réforme, la notion protestante des œuvres? Il nous
est possible, maintenant, de répondre à cette grave question.
IV. La notion protestante des œuvres.
Il importe de ne pas l'oublier, la question des œuvres, et
de leur valeur religieuse, nous place au cœur même de la théo-
logie chrétienne. Nous sommes là au point de séparation entre
les deux grandes Eglises qui se partagent la chrétienté occi-
dentale : la catholique et la protestante. La position prise à
l'égard du mérite, donc à l'égard de l'importance spirituelle
des œuvres, commande et explique, jusque dans le détail,
les divergences de doctrine et de culte des deux confessions.
Il s'agit là, véritablement, d'un point crucial.
Nous l'avons noté plus haut, le protestantisme, dans la
question des œuvres, comme dans toutes les autres du reste,
doit faire effort pour reposer d'aplomb sur les données de
l'Ecriture. Faute de quoi il perd le droit de protester contre
n'importe quelle déformation de l'Evangile. Or, on peut l'affir-
mer sans hésiter, le Nouveau Testament ne connaît pas la
notion de mérite, au sens où l'entend l'Eglise romaine. Cette
conception lui est foncièrement étrangère.
A cette constatation de fait on pourrait ajouter deux autres
arguments encore, qui s'opposent au mérite : l'un d'ordre
dogmatique, l'autre d'ordre moral. Dès que l'homme émet, si
peu que ce soit, la prétention de s'appuyer sur ses propres œu-
vres, il en revient à vouloir se sauver lui-même, donc à
prétendre n'avoir pas besoin d'être vraiment sauvé. En outre,
la notion de mérite fait courir à l'homme un danger moral :
elle lui laisse croire qu'il est «en fonds» pour s'acquitter envers
Dieu, alors qu'il ne l'est pas ; ce qui ouvre la porte à de redou-
tables abus. Mais tout cela va de soi. Aussi préférons-nous
l86 EDMOND GRIN
nous en tenir à l'argument biblique, puisque, aujourd'hui
comme jadis, il est vivement contesté ('^.
La religion romaine prétend fonder sa doctrine du mérite
sur de nombreux passages de l'Ecriture sainte. Laissant de
côté, pour ne pas allonger, les passages de l'Ancien Testament,
nous mentionnerons les principaux textes du Nouveau Tes-
tament (^) sur lesquels on entend s'appuyer :
Matth. v, 12 : « Réjouissez- vous, soyez dans l'allégresse
[quand on vous outragera], car votre récompense est grande
dans les cieux : c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes
qui ont été avant vous » ^3).
Luc XX, 35 : « Ceux qui ont été trouvés dignes d'avoir part
au siècle à venir et à la résurrection des morts ne prennent
point de femme et n'ont point de mari »♦
AcU X, 4 : « Corneille !... tes prières et tes aumônes sont mon-
tées devant Dieu comme un mémorial ».
Rom. II, 6 : « Dieu rendra à chacun selon ses œuvres ».
Rom. IV, 4 : « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé
à justice. Or, à celui qui fait une œuvre, le salaire est imputé,
non comme une grâce, mais comme une chose due ».
Rom. vni, i8 : « Les souffrances du temps présent sont sans
proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous ».
I Cor. Il, 9 : « Ce sont, comme il est écrit, des choses que
l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui
ne sont pas montées au cœur de l'homme — des choses que
Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment ».
II Tim. IV, 8 : « Il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne
de justice, que me donnera en ce jour-là le Seigneur, le juste
Juge, et non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront
aimé son avènement ».
Jacq. II, 26 : « La foi sans les œuvres est morte ».
(i) Intentionnellement nous laissons de côté la question des mérites du Christ.
Elle n'est pas sans rapport avec le problème qui nous occupe. Nous la croyons
capitale pour toute une partie de la théologie chrétienne (le problème de la Ré-
demption, notamment). Mais, nous semble-t-il, elle doit être envisagée pour
elle-même. — (2) Cf. Lichtenbeegeh, Encyclopédie des Sciences religieuses. Art.
« Mérite », t. IX, p. 8g. — (3) Nous citons la traduction de l'abbé Crabipon.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES » 187
Apoc, m, 4 : « Pourtant tu as à Sardes quelques personnes
qui n'ont pas souillé leurs vêtements ; ceux-là marcheront avec
moi en vêtements blancs, parce qu'ils en sont dignes ».
Un fait saute aux yeux du lecteur non prévenu : dans tous
ces textes, il est question de « récompense », ou de « salaire »
(en grec : ô |nicr96ç). De « mérite », jamais. Que l'idée de rétri-
bution, de récompense revienne constamment dans l'Evangile,
tout comme elle était déjà fréquente dans l'Ancien Testament,
nul ne saurait le contester. Mais la récompense est une chose,
le mérite en est une tout autre. Une récompense peut être
décernée à titre d'encouragement, de stimulant. Le mérite
implique une dignité, une valeur, la présence de certaines
conditions requises.
Pour avoir des choses dont nous parlons une vision aussi
exacte que possible, il importe de ne pas oublier ceci : l'idée
de récompense, qui joue un grand rôle dans le Nouveau Tes-
tament, certes, y est toujours accompagnée de l'affirmation de
la grâce divine. Et si d'après certains textes bibliques le
salut apparaît comme la récompense promise à l'homme pieux,
constamment est exprimée cette certitude : en fin de compte,
l'homme n'a aucun droit à faire valoir pour cette rémunéra-
tion. Cette donnée se fait jour avec une netteté toute particu-
lière dans la parabole des ouvriers loués à différentes heures, et
qui pourtant reçoivent tous le même salaire {Matthieu xx, i).
Ce salaire n'est pas dû à leur travail. Il est le fait de la généro-
sité du maître. La même idée est exprimée dans la petite para-
bole du serviteur qui rentre des champs {Lac xviî, 7 à 10), qui
se termine par ces mots significatifs : « Quand vous aurez fait
tout ce qui vous est commandé, dites ceci : Nous sommes des
serviteurs inutiles ; ce que nous avons fait, nous avions le
devoir de le faire ». Enfin, les paraboles du pharisien et du
péager {Luc xviii, 9 à 14) et de l'enfant prodigue {Luc xv, 11
à 32) mettent en vive lumière le paradoxe de la grâce, et
sapent par la base la possibilité même du mérite.
Cela pour les affirmations du Christ.
Quant à l'apôtre Paul, on le sait, ses déclarations sur ce sujet
l88 EDMOND GRIN
capital sont innombrables. Il nous suffira d'en rappeler deux,
essentielles : « C'est par la grâce que vous êtes sauvés, au
moyen de la foi ; et cela ne vient pas de vous, c'est un don de
Dieu. Ce n'est pas l'effet de vos œuvres, et personne n'a à s'en
glorifier ; car nous sommes son ouvrage... » {Eph, ii, 8, 9 et 10).
Et encore : « Nous avons été sauvés, non parce que nous
avions accompli des œuvres de justice,, mais parce que Dieu
est miséricordieux » (Tite m, 4 et 5). Impossible, après cela,
— à moins de jouer sur les mots — de faire intervenir encore
la notion de mérite, puisque, d'après l'apôtre toujours, les
œuvres du chrétien sont les fruits de l'Esprit de Dieu {GaL v,
22, 23).
Incontestablement nous nous trouvons, du fait même des
données de l'Evangile, en présence d'un problème : Comment,
sans solliciter les textes, concilier ces deux affirmations en
apparence contradictoires : la pleine grâce de Dieu et la récom-
pense accordée à l'homme ? A ce problème on peut proposer
diverses solutions. Jusqu'à plus ample informé nous nous
ralhons à celle de Calvin, dans l'Institution : Nos œuvres n'ont
et ne peuvent avoir aucun mérite. Mais, afin que nous ne
perdions pas courage dans nos angoisses terrestres, le Seigneur
nous <( admoneste de lever la tête en haut et regarder plus
loing », et il nous encourage par des promesses, qu'il appelle
lui-même loyer, salaire ou rétribution ^^\ Seulement — et
Calvin le relève de façon expresse — « ceste locution dénote
plustost un ordre de conséquence, que la cause pour laquelle
Dieu rémunère les hommes » ^^^ Prétendre inférer de l'emploi
de ces mots par les auteurs sacrés quelque mérite des œuvres.
(i) Institution, III, 18, 4. La même idée se retrouve dans le catéchisme de
Deelincoukt (Catéchisme ou instruction familière sur les principaux points de la
religion chrétienne, dans le Recueil des principaux catéchismes des Eglises réformées,
Genève, 1673). « Dieu », dit l'auteur, « récompense nos bonnes œuvres et en cette
vie et en la vie étemelle. Mais ce n'est pas d'une récompense méritée, ni d'un
salaire de mercenaire ; c'est d'une récompense gratuite, et d'un salaire tel qu'un
bon père donne à ses enfants pour les encourager à biea faire... » (p. 53). —
(2) Ibid., III, 18, I. Les termes soulignés le sont par nous.
LA NOTION PROTESTANTE DES « ŒUVRES n 189
c'est, selon Calvin, se détourner « bien loing » du « droit but
que Dieu propose » ('\
Appuyé sur le Réformateur, nous pouvons donc, sans man-
quer aucunement au respect dû au texte de l'Ecriture sainte,
comprendre le sens de ce terme récompense, sans rien enlever
pourtant à la plénitude de la grâce. Au contraire, dans cette
récompense même nous verrons comme un supplément ajouté
à la miséricorde divine, nouvelle preuve de la pure libéralité de
Dieu envers nous ^^K
Quant à la notion de mérite, nous l'écartons résolument, par
respect, toujours, pour les données scripturaires. Nous redi-
rons, avec Calvin encore : « Quel mestier (= besoin) estoit- il,
je vous prie, de mettre en avant ce nom de mérite, puis que la
dignité des bonnes œuvres pouvoit autrement estre expliquée
sans offension ? » (3^
La dignité des bonnes œuvres I Elle nous paraît autrement
mieux sauvegardée dans le protestantisme que dans la religion
romaine. Pour atteindre ce but, nous n'avons qu'à adopter
le point de vue des Réformateurs, et à attribuer un sens double
au terme foi.
La foi, ce sera d'abord, pour nous, de façon tout à fait pro-
fonde, une relation particulière de l'homme avec Dieu, relation
dont Dieu prend l'initiative ; une main- mise de Dieu sur
l'homme, en quelque sorte ; une appartenance de l'homme à
Dieu.
Et puis, dans un sens plus extérieur — au sens psycholo-
gique, si l'on veut, plus encore que théologique — la foi, ce sera
un organe, une faculté de l'être humain.
Et alors, très naturellement, les œuvres, prenant leur vraie
place et revêtant leur véritable dignité, nous apparaîtront
sous un quadruple aspect :
a) Si la foi est une faculté du chrétien, les œuvres seront
tout d'abord les signes, les manifestations de cette faculté.
(i) Ibid., III, 18, 4. — (z) Cf. A. Gœhler, ouvr. cité, p. 98, note 2. —
(3) Ibid., m, 15, 2.
igo EDMOND GRIN
Comme l'a fort bien dit Vinet, Tacte est le signe de toute
faculté ('^ La faculté qui ne fait pas, qui n'accomplit pas
d'actes n'est pas une faculté. « Notre foi, une avec nos œuvres,
se constate par nos œuvres. » Si notre foi n'accomplissait pas
d'œuvres, elle serait comme n'existant pas. On est donc fondé
à dire que les œuvres sont la partie visible de la foi, ou encore
la foi déployée, exactement comme le tronc de l'arbre et
ses branches sont la partie visible de cet arbre, ses racines
déployées (^\ Mais il serait singulièrement vain, sous prétexte
que ce sont des choses différentes, de vouloir séparer absolu-
ment, dans un arbre, branches, tronc et racines. De même la
foi et les œuvres sont inséparables. Elles forment un tout. Che^
l'homme qui n'aime pas, il n'y a pas de foi. Car celui qui aime
Dieu de la façon dont Dieu nous aime ne peut pas ne pas accom-
plir des œuvres chrétiennes. « En lui apprenant à aimer. Dieu
lui a tout appris. » ^3) Quand donc il juge nos œuvres. Dieu
en réalité juge notre foi.
Cette première constatation, que les œuvres continuent la
foi comme les branches continuent le tronc d'un arbre, nous
permet de comprendre mieux encore l'alternance, dans
l'Evangile, des affirmations relatives au salut par grâce pure,
et de celles qui parlent de récompense. «Tantôt, parce que le
principe renferme tout, il est dit que nous sommes justifiés
par la foi, c'est-à-dire sauvés par le principe, et tantôt, parce
que ce que nous faisons est le témoignage et la mesure de ce
que nous sommes, il est dit que nous recevrons selon ce que
nous aurons fait » ^^^^
Les œuvres, donc, témoignage et prolongement de notre foi.
b) En second lieu, si les œuvres sont la manifestation et la
mesure de notre foi, elles en sont aussi l'aliment. « Ma nour-
riture », disait le Fils de Dieu, « c'est de faire la volonté de
(i) Article sur Bourdaloue. Le Semear, 1843, p. 373 — (2) On relira avec
profit, sur ce point, les pages admirables de Vinet intitulées : La vraie foi. (Nou-
velles études évangéliqaes, 1851, p. 341 ss.) — (3) A. Vinet, La miséricorde et le
jugement. {Nouvelles études évangéliques, 1851, p. 335.) — (4) Le Semeur, 1843,
P- 373-
LA NOTION PROTESTANTE DES * ŒUVRES » 191
Celui qui m'a envoyé, c'est d'accomplir son œuvre» (Jean iv,
34). La vie prend naturellement la forme de l'âme, c'est vrai.
Mais il est non moins vrai que l'âme prend la forme de la vie.
Plus la foi agit, voulons-nous dire, plus elle se fortifie. Il y a là
une loi du monde spirituel que le Christ a exprimée par ces
mots : « A tout homme qui a, il sera donné, et il sera dans
l'abondance » {Matth, xxv, 29). Cette loi, l'Eglise romaine l'a
bien entrevue ; c'est pourquoi elle parle d'un accroissement
de mérites chez, celui qui est fidèle. Mais il est plus juste —
spirituellement — de parler d'un accroissement de la foi
par les œuvres. Tant il est vrai que l'exercice de nos facultés
nous profite toujours, dans le domaine spirituel comme dans
tous les autres. On l'a dit : Nous croirons mieux, nous aime-
rons davantage à mesure que nous accomplirons plus d'œuvres
de foi et plus d'œuvres d'amour.
Les œuvres, donc, aliment de notre foi.
c) En troisième lieu, les œuvres sont un moyen — probable-
ment le plus sûr — de témoigner à Dieu notre reconnaissance
pour tout ce qu'il a fait à notre égard. Il nous a aimés le pre-
mier. Il a donné son Bien-aimé, son Unique pour mon salut.
Comment mon cœur ne déborderait-il pas de gratitude? Et
comment manifester mieux cette gratitude qu'en aimant mes
frères et qu'en vivant pour eux? Aimé, je dois aimer à mon
tour. Je ne puis autrement. Il y a là, non pas un raisonnement
de l'ordre logique, mais un argument sans réplique dans l'or-
dre des choses du cœur. Le contester équivaudrait à priver
l'homme de sa dignité d'homme, c'est-à-dire de sa dignité
d'enfant de Dieu.
Sous ce troisième aspect, la notion de « bonne œuvre » prend
un sens infiniment large. Elle s'étend à la vie humaine tout
entière, comme le voulait Luther. « N'avons-nous pas assez
de bonnes œuvres à accomplir du seul fait d'être père et mère
ou enfant?», écrivait- il ('\ Pourquoi donc chercher partout
(i) H. Strohl, ottvr. cité, p. 151.
192 EDMOND GRIN
ailleurs des occasions de faire des œuvres qui ne nous sont
pas ordonnées ? « Il est... bien vrai que les parents, s'ils
n'avaient rien d'autre à faire, ont les mains pleines de travail
s'ils veulent vraiment donner une éducation chrétienne à leurs
enfants. Les âmes de leurs enfants leur sont confiées plus
que ceux qui ont faim, soif, qui sont nus, en prison, malades ou
étrangers. Dieu t'a ouvert dans ta famille un hôpital et t'y a
confié des âmes aux besoins desquelles tu dois pourvoir, que
tu dois nourrir de bonnes paroles et de bonnes actions, afin
qu'elles apprennent à mettre leur confiance et leur espérance
en Dieu... Vois quels grands devoirs tu as, quelle œuvre tu
peux faire dans ta maison en faveur de ton enfant... Quelle
maison bienheureuse serait celle où il y aurait de tels parents I
Ce serait une vraie Eglise, un couvent d'élite, un vrai Para-
dis... » ('>. Et plus loin : « Vois combien un patron ou une maî-
tresse de maison a d'occasions de faire de bonnes œuvres.
Dieu nous les fournit sans que nous ayons besoin de les recher-
cher, de mille façons et sans arrêt... » (*\
Ces œuvres, accomplies dans un esprit de reconnaissance
envers Dieu, nous n'en pourrons jamais faire assez. Quoi que
nous fassions, ce sera toujours dérisoirement peu en regard
de l'amour insondable que Dieu nous a témoigné en Jésus-
Christ. Quel stimulant pour nous que la certitude de cette
vérité !
Les œuvres, témoignage de gratitude envers notre Dieu.
d) Enfin, quatrième aspect des œuvres, celui dont parlait
aussi Luther : un moyen que Dieu nous a donné pour parvenir
à nous dominer nous-mêmes.
Le réformateur de Wittemberg, dont certains de ses adver-
saires ont fait un roué et un viveur, est on ne peut plus net
quand il parle de cet usage-là des œuvres. L'homme intérieur,
dit-il, est pleinement justifié par la foi. Mais cet homme vit
sur la terre. Dieu lui a donné un corps. Et ce corps, l'homme
(0 Ibid., p. 153, 154. — (2) Ibid., p. 164.
LA NOTION PROTESTANTE DES * ŒUVRES » 193
doit le gouverner. De là la nécessité absolue de certaines œuvres
pour discipliner notre être physique. Jeûnes, veilles, travail et
exercices appropriés ne doivent viser qu'un seul but : sou-
mettre le corps à l'Esprit, « le rendre conforme à l'homme
intérieur ». Car, de sa nature, notre corps est rebelle, hostile
à Dieu. Il aime le monde et n'a que des désirs égoïstes ('>.
Aussi, à l'exemple de l'apôtre, le chrétien doit-il traiter dure-
ment son corps, le réduire en servitude. Car, après avoir prê-
ché aux autres, il pourrait être lui-même réprouvé. (7 Cor.
IX, 27.)
Tempérant quelque peu l'ascèse, par trop brutale peut-être,
recommandée par Luther (^), nous dirions dans le même esprit :
s'il y a un ascétisme erroné et condamnable du point de vue de
l'Evangile, parce qu'il attribue une valeur propre aux actes de
macération, il y a un ascétisme évangéliquement légitime,
celui dont toutes les pratiques ont pour but l'équilibre psycho-
physiologique, le développement harmonieux de notre corps
et de notre âme, mis l'un et l'autre — et chacun à sa place —
au service du Dieu qui les a créés.
Les œuvres, une discipline pour notre être tout entier.
Conclusion.
Après ce que nous avons dit, il serait vain — avouons-le —
religieusement parlant, d'opposer encore les afiSrmations de
l'épître de Jacques à celles des épîtres de saint Paul. Mais il
n'est pas tout à fait exact, non plus, de prétendre que les deux
auteurs sacrés se complètent l'un l'autre. N'est-il pas plus
juste, spirituellement, de répéter avec Vinet, dans son étude
sur La vraie foi : Les deux écrits parlent de façon différente,
parce qu'ils font face à deux pharisaïsmes différents, l'un à
celui de la loi, l'autre à celui de la foi.
Sans trancher la question complexe de l'auteur et de la date
(i) Ibid., p. 83 et 84. — (2) Voir surtout : « Du jeûne ». H. Strohl, ouvt.
cité, p. 143.
194 EDMOND GRIN
de l'épître de Jacques, il est possible, croyons-nous, d'adop-
ter en face du canon du Nouveau Testament une attitude de
foi: discerner, dans la formation même de ce canon, une
volonté providentielle, et affirmer que chacun des livres
sacrés renferme un enseignement de Dieu pour nous. Les
épîtres de saint Paul, protestation contre l'obéissance merce-
naire, sans aucun prix aux yeux de Dieu, nous mettent en
garde contre le formalisme des œuvres. L'épître de saint
Jacques, elle, nous rend attentifs à l'égoïsme qui, sous pré-
texte de salut par la foi seule, voudrait se dispenser d'agir.
Deux messages différents, mais non point opposés,
venant l'un et l'autre de Dieu, parce que les deux avertisse-
ments nous sont toujours et toujours nécessaires. Autant l'un
que l'autre. Car nous, chrétiens protestants, sommes constam-
ment placés comme sur une arête — l'Evangile le veut — et
menacés par un double légalisme : le légalisme des œuvres, le
légalisme de la foi.
Basés sur la Bible, et appuyés sur les Réformateurs, il nous
est facile de montrer que l'opposition de la foi et des œuvres
est une opposition religieusement factice. Par la bonté de Dieu,
les deux choses ne font qu'une. Ce que l'Ecriture Sainte oppose
à la foi, ce sont les œuvres accomplies sans foù Mais jamais le
texte sacré ne met en opposition la foi et les œuvres de la foi.
La conclusion de ce débat, nous l'emprunterons à Vinet.
Non par incapacité à la formuler nous- même. Mais l'auteur des
Méditations évangéliques a écrit, à ce propos, une page admi-
rable. Nous ne résistons pas au plaisir de la citer. Nous ne
saurions dire mieux. Elle résume tout :
« La foi entraîne si impérieusement et si prochainement les
œuvres ; les œuvres supposent si nécessairement la foi ; les
deux choses se tiennent tellement ensemble, et sont si près de
faire une seule et même chose dans le véritable chrétien, que
l'opposition, la distinction même n'existe pour ainsi dire pas
pour lui, et que vous le verrez, dans bien des cas, les substituer
librement l'une à l'autre, insistant tour à tour sur la foi sans
faire mention des œuvres, parce que la foi renferme les œuvres.
LA NOTION PROTESTANTE DES * ŒUVRES» 195
OU sur les œuvres sans faire mention de la foi, parce que les
œuvres renferment la foi. Nommer l'une de ces choses, c'est
les avoir nommées toutes les deux ; car pour celui en qui
l'Esprit de Dieu a tout ramené à l'unité, la vie présente et
l'autre vie, l'esprit et le corps, le visible et l'invisible, la loi
et la grâce, l'ancienne et la nouvelle alliance, pour celui-là
la foi et les œuvres ont fini par devenir les deux noms d'une
même chose » ^'K
L'Evangile de Jésus- Christ, unique et sublime réduction
de toutes les dualités !
(i) Méditations évangéliqaes, 1849, p. 222 s.
Imprimerie La Concorde, Laosaime (Suiese).
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